‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 2)Chapitre 726 sur 975 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

RODOLPHE, seul, assis devant ime table, et tenant une leltrc à la main. Ma sœur! il me demande ma sœur en mariage! le moyen de refuser mi aussi riche parli! Moi, Rodolphe, capitaine corsaire, et rien de plus. D'un autre côté, je ne peux pas me jouer d'un galant homme; il faut donc lui avouer la vérité, morhleu ! {Il se lève.) Le jour où j'ai enlevé à l'abordage le pavillon ennemi, j'ai eu moins de peine qu'aujourd'hui en composant cette épitre. [Il lit.) « Moii- « sieui, vous m'ofh-ez votre fortune et votre main ponrma « sœur Thérèse; ce n'est pas à moi qu'il faut vous adresser « pour cela, car Thérèse ne m'appartient pas ; Thérèse n'est « pas ma sœur. C'est un secret que ni elle ni personne au « monde ne soupçonnait iusqn'ici; mais la démarche que « vous faites aujourd'hui me force, pour la première Ibis, (1 à l'omprc le silence, et à vous confier les principaux évé- « nenients de ma vie. » {S'interrompant.) Oui, je le dois, ne fût-ce que pour Thérèse. (Continuant.) « Il y a quatorze « ans, j'en avais seize alors, j'étais simple matelot, et le plus « mauvais sujet peut-être de toute la marine. Mal vu par « mes chefs, à cause de mon indiscipline; redouté de mes « camarades, avec qui je me battais à chaque instant, j'al- « lais sans doute être mis à l'icar!., lorsqu'un jour nous « abordons des flibustiers chargés de riches dépouilles; le « combat fut long et terrible. La vidoire nous resta; et, « tandis que mes camarades couraient au pillage, j'aperçois « une femme mourante, tenant dans ses bras mie petite « fille de trois ou quatre ans. — Qui ètes-vous? me dit-elle i( d'une voix faible. — Rodolphe, un simple matelot. — « Rodolphe, je vous donne ma fille, cette pauvre orpheline ; « (lue ce soit votre part du butin. Soyez son protecteur, son « frère, et n'oubliez pas qu'un jour je vous en demanderai « compte. » (S'interroi'}pant.) Oiu, je la vois encore. J'ignore ce (|ui se passa en moi; mais cette mère expirante qui me léguait sa fille, et qui, de là-haut sans doute, allait toujours veiller sur mes actions; cette idée seule changea tout mon être, toutes mes habitudes. Plus de vin, plus d'indiscipline, plus de querelles; je devins le meilleur sujet de l'équipage; et maintenant encore, n'est-ce pas à son souvenir que je dois mon état, mon bien-être, ma fortune? Eh bien! oii en étais-je donc? [Reprenant la lettre et tisa7it.) « J'acceptai la succession. Je débarquai, tenant dans mei (■ bras ma petite Thérèse que j'ap|iclai ma sœur, et pendant

« dix années, tout ce que je gagnai dans mes conr.ses sur « mer fut consacré à son éducation et h son établissement. !.(. Elle avait quatorze ans, et moi vingt-six, quand nous « vînmes nous fixer ici, à Dantzick, auprès du brave An- « toine, mon associé. » (S'internwipant.) Ah! je le sens bien, c'était alors que j'aurais dii apprendre à nos amis, et à Thérèse elle-même, qu'elle n'était pas ma sœur; mais il m'en cniilait de renoncer h ce nom, et puis il aurait peutêtre fallu la quitter, nous .siiparer, et cela m'était déjà impossible, j'avais pris l'habitudede l'avoir près de moi. ICntiji, ses soins etsou affection étaient nécessaires à mon boidieur. Qu'ai-je fait? et qu'en est-il arrivé? que Thérèse n'a jamais vu en moi que son frère, et n'aura jamais qu'une amitié de sœur, tandis que moi, je l'aime comme ini insensé, comme un furieux : la vue d'un amoureux me met au supplice; et hier, (piaud j'ai reçu cette lettre, où ce jeune officier me demandait ma sœur en mariage, j'ai sauté sur mes pistolets pour aller lui en demander raison. Il fuit prendre un parti. {Lisant tout bas.) Oui, je lui dis là toute la vérité; et tantôt, quand nous serons seuls, quand tous les ouvriers seront partis, je ferai le même aveu à Thérèse. H est vrai que tons les jours je forme ce projet, et que je n'ai pas encore pu l'exécuter ; mais aujourd'hui j'en aurai le courage. Ah ! mon Dieu ! la voici.

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