‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 2)Chapitre 727 sur 975 · SCÈNE IL RODOLPHE, THÉRÈSE · texte numérisé non relu

SCÈNE IL RODOLPHE, THÉRÈSE

THÉRÈSE. Mon frère ! mon frère !

RODOLPHE, brusquement. Qu'est-ce que c'est? Tu viens encore me déranger?

TiiKitÈSE. Là ! Ne vas-tu pas me gronder? je viens f avertir que le déjeuner est prêt.

RODOLPHE, de même. Je ne puis dans ce moment; je suis à travailler. Mais toi, rien ne t'empêche...

THÉRÈSE. Non pas, j'aime bien mieux attendre; car je n'ai pas d'appétit quand nous ne déjeunons pas ensemble.

RODOLPHE. Vraiment? {S'adoucissant.) Je te demande pardon, Thérèse, de t'avoir brusquée tout à f heure; j'étais occupé.

TiniRÉSE. Oh! je le vois bien, et beaucoup; car vous n'avez seulement pas songé à m'embrasser.

RODOLPHE

soi

noDOt.piiE. Tu crois?

TiiKiti-^E. Suis doute; {Tendant la joue.) et puisqnn vous ûtus pressé, ilépèchcz-vous. [lioilolphe l'embrasse.) Eli bieu! ne seuiljle-t-il pas qu'il nie fait une grâce?

RODoi.i'iiK. vivement. Moi! oh! non, ccrtainomcnl; mais vois-lu, Tliorcse...

TiiKi\i:sE, lui faisant siync de la main. C'est liieu ; c'estliien, Monsieur,(|ue je ne vous dérange pas à voire travail. Tiens, je m'en vais prendre le mien; et pendant que tu écriras, je broderai auprès de toi sans faire de bruil. {Elle va chercher une chaise de l'autre côté du théâtre, et la iilace (Jh/jccs de la table ou Iluduljtlœ est occupé à écrire.) De sorte que nous serons cliacuii à noire ouvrage, sans cesser d'être ensemble.

iiODOi.i'in;, à pari. Et comment renoncer à ce bonheur, à cette douce intimité? {Se mettant à écrire sans la regarder.) Qu'est-ce que tu fais là?

iiiiiiiÉSE. Une cravate brodée pour toi. {Se levant et .<<'appuyant sur le dos du faxdeuil de Rodolphe.) Et vous. Monsieur, toujours dans vos livres à parties doubles. Voilà-t-il des colonnes dechifh'es!

RODOLPHE. Oui. J'établis mon compte, et celui de ce bon Antoine, mon associé.

TRÉRÉSE. Mou ami, sommes-nous bien riches?

nODOU'iiE. Juges-eu toi-même. Nous avons pour notre part plus de cent mille francs; moi qui, il y a quchpies années, n'avais pas un sou vaillant : et quand je |iensc que c'est à Antoine que je dois tout ci la!

THÉRÈSE. Il .serait possible !

RODOLPHE. C'est lui qui, dans l'origine, m'a prêté de l'argent, m'a associe à ses bénéfices; c'est lui qui, par ses soins et saprudince, a doublé ici nos capitaux, tandis que je les exposais sur mer.

THERESE. Oui, tu as toujours été pour les entreprises et les aventures.

RODOLPHE. Que trop! car il y a quelques années, j'avais voulu, contre ses avis, tenter ;i moi seul une expédition qui avait complètement échoué; j'étais ruiné. Antoine vint me trouver, m'apporta sa jun-t, me força d'en prendre la moitié. 11 fallut bien accepter, (|uitte à lui rendre plus tard ; et c'est ce que je fais aujourd'hui, à son insu. Mais, excepté cela, tu sens bien que depuis je n'ai rien fait sins le consulter.

THÉRÈSE. Et lu as bicu l'aison. Ce brave M. Antoine ! quel excellent cœur! Ijepuisquejc sais cela, je vais l'aimereucore plus qu'auparavant.

RODOLPHE. Tu l'aimes donc beaucoup?

THERESE. Sans doute; et lui aussi, il me le dit du nmiiis à chaque instant.

RODOLPHE, se letxml. Comment ! il te le dit? je ne m'en suis cependant pas aperi^'u.

THERESE. Je crois bien; quand tu es ici, vous ne parlez

que de commerce et de spéculations mais quand nous

sommes tous deux ou avec Louise, sa sœur, il est si bon et si aimable !

RODOLPHE, à part. 11 se pourrait! lui, Antoine, mon ami ! s'il est vrai...

THÉRÈSE. Eh bien! qu'as-tu donc?

RODOLPHE. Rien. {A part.) Qu'allais-je faire? soupçonner mon bienfaiteur! Pauvre Antoine! qui n'a pour nous deux qu'une amitié de frère! Il en est d'autres plus redoutables! et cette lettre...

THÉRÈSE. Hodolphe, d'où vient le trouble où je te vois, et quel est ce papier?

RODOLPHE. Il vonsconccrnc autant que moi ; c'estdc M. Muller, ce jeune officier que plusieurs fois nous avons rencontré à la promenade.

THERESE. Ah! mon Dieu! celui à qid tu as cherché querelle, et avec qui tu voulais te battre, parce que quelquefois il m'avait regardée.

RODOLPHE, avec amertume. J'avais peut-être tort. Voilà qu'aujourd'hui il vous demande en mariage.

THÉRÈSE, avec joie. Moi, en mariage! quel bonheur! je craignais que ce ne fût un cartel. Tu lui réponhas, n'est-ce pas? et bien honuètoment.

RODOLPHE. Que lui dirai-jc?

THERESE. Qu'il uous fait bicii de l'iioniieur; mais que je ne venv lias me marier, que je velix toujours rester avec toi.

RODOLPHE. 11 serait vrai?

THÉRÈSE. Eh bien ! est-ce que cela t'etonne? Toi qui parles, n'as-tu pas déjà refusé plusieurs fois de riches partis'.' tu ne me l'as pas dit, mais je l'ai su. Eh bien! je veux suivre ton exemple; nous sommes si heureux! pourquoi changer? Un frère et une sœur qui s'aiment bien, il n'y a rien de plus doux au monde. Tous les ménages que je vois ont des querelles, desdis|)Utcs; nous, jamais; non; ce que veut l'un de nous est toujours ce que l'autre désire; de sorte qu'aucun iv'obéit, et pourtant nous commandons tous deux.

RODOLPHE. Oui, oui, Tlicirse, tu as l'aisun, je crois que je suis bien heureux.

THERESE, avec joie. Oui, n'est-ce pas, je tiens bien ton ménage? tu es content de moi?

RODOLPHE. Oui, Thérèse, oui, ma bonne sœur.

THERESE. Dame! je mets le plus d'économie que je peux; mais c'est toi qui dépenses toujours; à chaque instant des robes nouvelles, des fichus que tu achètes pour moi; aussi le dimanche, quand tu me doimes le bras, et (|ue nous nous promenons ensemble, en passant près de nous, on dit souvent à voix basse. : « Voilà un joli couple ! » Je ne fais pas semblant de comprendre; mais cela me fait plaisir, et je te scri'e le bras pour te dire : Entends-tu?

RODOLPHE. Oui, morbleu! je n'entends que trop bien, surtout quand il y a des jeunes gens comme M. Mulkr. Mais n'en parlons plus; je vais lui envoyer ta ri';ponse, et si tu savais combien elle m'a fait plaisir; si je le disais, Thérèscpourquelle raison... Hein! qui vient déjà nous déranger?

THÈiiÉSE, C'est notre ami Antoine.

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