URSULE, LÉON
LÉON, à part, d'un air troublé. Ah! mon Drcu! si j'avais su qu'il dût me laisserseul avec elle. {Hauf.) Mon lui urest bien bon, Madame, mais je suis sûr que je vais vous di'ranger.
URSULE, qui s'est assise auprès de la table à gauche, et qui a pris son ouvrage. Du tout ; je suis à travailler : mais vous pouvez prendre un livre.
LÉON, sans remuer de place. Oui, Madame.
URSULE. Car j'aurais peur que ma convers.ition ne vous amusai pas beaucoup.
LEON, sans l'écouter. Oui, Madame.
URSULE. La répon>-'c est honnête, Léon ! eh bien ! uionsienr Léon, où êtes vous? ne m'entendez-vous pas?
LÉON. Non, Madamo ; je vous regardais ; je no me dont lis pas co midiii de tout mon bonheur.
URSULE. N'avez-vous pas reçu une leltro, une invitalion de votre tuteur?
LÉON. Eh! mon Dieu! non ; mais au milieu de la rinUe, j'ai rencontré André, qui m'a dit que M. Clairval m'atlcndait ici. Jugez de ma joie, moi qui y venais.
URSULE. Comment! Monsieur, vous auriez osé, s'ins invilation, vous jirésenter ici?
LÉON. Oh ! non. Madame, j'y serais peut-être venu, mais je no serais pas entre : j'aïu'ais fait coinmo biei'.
URSULE. Il paraît quo Monsieur nous fait l'honneur de venir souvent dans ce pays? On dit que madame de Melval a une terre dans les environs.
LÉON. Elle l'a vendue. Madame.
URSULE. Ah! elle l'a vendue!
LÉON. Et autant se promener de ce côté, quo de celui du bois de Boulogne. Depuis Alfort, où j'ai rencontré .Vndré, la route est si belle ! une avenue nngnifiquc ! Je suis sûr quo j'ai fait le trajet en un quart d'heure.
URSULE. Y pensez-vous? près do deux lieues.
LÉON. J'ai un si bon cheval : il va comme le vent; et puis je ne monte jias mal ; il est vrai que je me suis laissé tomber.
URSULE, se levant vivement et avec effroi. Que dites-vous?
LÉON. Rien qu'une fois, par distraction; c'est uja faute. Madame, je pensais à autre chose.
Air : J'ai l'ii le Parnasse <les dames.
Quand on voyage de la soi le.
Et l'impatience et l'espoir
LA HAINE D'UiNE FEMME.
Font qu'en idée ou se ti-ausporte Auprès des irens (lue l'on va voir.
Oui, ce bonheur que l'on ignore, Je l'ai tout ii l'heure éprouvé; Mon coursier galopait encore Que déjà j'étais arrivé.
URSULE. A-t-oii idée d'une pareille imprudence? exposer ainsi ses jours! car songez donc que vous pouviez vous tuer.
LÊOis. Vous avez raison; j'en aurais été Ijicn facile, surtout maiiiteiiaut, car je suis bien heureux.
UUSl'LE. Et puuiYjuoi?
LÉON. Parce que vous venez de me gronder comme autrefois. Autrefois, Madame, vous daigniez m'aider de vos conseils, de votre amitié. Ce temps-là est bien loin! et je ferais maintenant toutes les folies du monde,, sans que vous prissiez la peine de m'adresser un reproche.
unsuLE, altant se rasseoir. Mais t'est assez iiatui'el. Quand vous n'étiez encore qu'un écolier, mon mari et moi, qui vous portions beaucoup d'intérêt, pouvions nous permettre de vous donner quelques avis; mais maintenant, vous n'en avez plus besoin.
LÉON. Au contraire. Madame, plus que jamais; et si vous ne venez pas à mon secours, je suis un lionmie perdu !
URSULE, vivement. Vous avez besoin de moi? eh bien! Monsieur, pourquoi no pas le dire tout de suite? Ai-je doue l'air si elfrayaiif? (Lui faisant siyiw de s'asseoir à cvié d'elle.) Prenez cette chaise; allons, venez ici, et contez-moi cela.
LËo.N. Eh bien! Madame, j'étais hier dans une brillante soirée, tous les jeunes gens de ma connaissance entouraient la table d'écarté; par amour-propre, j'ai voulu faire coninie eux; pour la première fois de ma vie, j'ai joué sur parole, et j"ai perdu ime soumie énorme!
URSULE. Malheureux! et combien?
LÉo.N. Trois cents francs.
URSULE, riant. Tant que cela?
LÉON. Ce n'est rien pour vous qui avez trente ou quarante mille livres de rente; mais moi... Et le plus terrible, c'est qu'il faut le dire à M. Philippon, à mon tuteur. Il a si bonne opinion de moi, qu'il va se mettre dans une colttre...
URSULE. Eh bien! que puis-je faire?
LÉON/ Chargez-vous de le lui apprendre, et de plaider ma cause. Dites-lui que c'est l'usage, que tous le- jeunes gens eu font autant, je suis certain qu'il vous croira, qu'il me pardonnera.
URSULE. Si j'étais sûre que désormais...
LÉON. 01) ! je vous jure... me voilà corrigé.
Aia de Céline.
Si par une erreur passap;ére
Un instant je lus emporté,
La raison me l'ut toujours chère.
URSULE, soiirUntt.
Que dites-vous?
LÉON, se levant.
La vérité.
Sur la raison je nie réglai sans cesse; Mais j'ai du malheur, car, hélas!
{Regardant Ursule.) De tout temps j'aimai la sagesse :
C'est elle qui ne m'aime pas.
PHILIPPON, qu'on entend en dehors. C'est bon; je vais lui parler.
LÉON. C'est mon tuteur; je vous laisse avec lui. Vous me promettez, n'est-il i)as vrai?.... Ah! jamais je n'ai été plus heureux! (H sort par la porte adroite.)