‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 2)Chapitre 787 sur 975 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

Les précédents, LA DUCHESSE, GOBERVILLE.

LA DicHESSE, (( GoheTvilk. C'est bien, je suis cuiiteiUc, cl Hc vous oublierai pas.

LE CHEVALIER. Ma mcrc, vous avez désiré me voir, et je m'empresse d'obéir à vos ordres.

LA DICHESSE, aux laquais. Des sièges. [Les laquais appro chent les fauteuils. Au vicomte qui veut sortir.) Vicomte, vous êtes l'ami de la famille, et à ce titre vous pouvez prendre place. |.1m marquis et au chevalier.) Asseyez-vous. (Ou s'assied. Gobervilie reste debout derrière le chevalier.) M. le duc votre père, qui est à Versailles, et qui ne cesse de p.enser.à ragraiulissement de sa famille, vient de m'envoyer ses ordres; il a fixé d'une manière irrévocable le sort de ses enfuits. Votre sœur entre définitivement au couvent.

LE CHEVALIER. Quoi, luasccor!..

LA DUCHESSE. Ne m'inteiTompcz pas.

LE CHEVALIER, à part, l'auvi'e Ernestiiie!

LE VICOMTE. La inieiuie a pris ce parti-là.

LA DCCHËSSE, (JB marquis. Mon fils, le roi vous donne en pro[iricté le premier réginiriit de cavalerie élraugère qui vaquera au département de la guerre. Eu attend uit, le prince de .Monlbarey vous attache à la cavalerie hongroise.

LE MARijris. .\h ! .Madame !

LA Di'CHESSE. Et vous épousez le plus riche parti de France, mademoiselle de La .Mnrandière, que nous avons le lioidieur de recevoir aujourd'hui avec .sa r«inillc. C'est eu .son lion- Beur que le bal de ce soir a lieu.

LE VICO.MTE, au marquis. Belle hypothèque pour tes créanciers.

LE MARQins. Ces coquins-là ont un bnuheur!..

LA DLCHESSE. tîràcc à Cette dot immense, le ]U'oeoreur Gobervilie se charge de dégrever nos biens, de tout libérer.

LE CHEVALIER. Cela scra d'autant plus facile à Monsieur, que c'est lui qui depuis longtemps embrouille nos affaires domestiques.

LE VICOMTE. 11 faut bien que quelqu'un s'en charge. On n'a pas une fortune pour la gérer .soi-même; vous ne voudriez pas qu'un gentilhomme fit ses affaires en personne.

LE CHEVALIER. OÙ Serait donc l'inconvénient?

GOBERVILLE. Purc plaisanterie. Monsieur le chevalier sait trop ce (pi'il se doit à lui-même pour descendre jusque-là.

LA DUCHESSE. Pouc VOUS, 111011 lils, volrc père ne vous a point oublié : ne pouvant rien distraire de nos biens, qui reviennent tous à votre aîné, le duc vous a placé dans une situation qui concourra à l'illu4r,ition de notre faïuill ■ et à viitrc avantage personnel. Vous serez chevalier de .Malte.

LE VICOMTE. Il y a des chevaliers qui sont devenus graudsmaitres; c'est une perspective.

LE aiEVALiER Madame, je sens ce que jcdois à vos bontés, à celles de mon père; la carrière qu'il m'ouvre a ce qu'il faut pour satisfaire une àmc ambitieuse; mais il m'est impossible de la suivre.

LA DUCHESSE. Plaît il?

LE CHEVALIER. Privé de la fortune de mon père, je viux m'en créer une par mon Iravail, mes spéculations, mou industrie.

LA DUCHESSE. Qu'oscz-vous dire, mon fils?

LE VICOMTE. Un gentilhomme négociant!

LE CHEVALIER. Poui'quoi uon? le préjugé qui me prive des biens de mou père mi; fortera-t-il à mourir d'orgueil et de misère? Ce n'est point parce qu'il me froisse, mais je ne saurais concevoir cet usage barbare, qui dépouille les eiifoits d'un même père pour en enrichir un seul. Pourquoi te partage injuste, qui donne tout à l'un, inleve touluux autres'? Ma sœur et moi sommes sacrifiés à mon frère, et cependant nous sommes comme lui vos enfants, nous sommes votre sang, nous avons droit aux mêmes avantiges; et croyez bien qu'il n'est p.as queslioii de la fortune, les biiMis me tentent peu; mais par cela même ([uetimt l'avenir de la famille repose sur lui, qu'il doit en continuiT, en Iransmetlro l'illuitratiou, l'aîné devient souvent l'uiiique objet de la tendresse paternelle; on l'accable seul desnoms les plus tendres, et lui-même s'accoutume tellement à cette injuste exception, qu'il dédaigne ses frères, ses sœurs ; ce ne sont à ses yeux que des étrangers dont il se détache, ou des esclaves dont il se fait le pnUecleur. [Il se lève.)

LA DUCHESSE, sc Icvaiit. Mou fils!

LE MALuuis, se levant. Chevalier!

LE CHEVALIER. Et liu'squ'uiie fuis les liens du sang sont rompus, i|ui sait jusqu'où peut aller le ressentiment de celui qu'on repousse, qu'on humilie? La patience manque souvent aux op|)rimé3. Les divisions domestiques sont affreuses. Deux livres réduits à se haïr...

LE MARQUIS, allant au chevalier. Se haïr! [Les laquais retirent les siéijes.)

LE CHEVALIER, prenant la main du marquis. Ah' je ne demande pas mieux ipic de t'aiiner.

LA DUCHESSE. Voilà le fruit de vos lectures philosupliiques. C'est là l'éternel langage des savants, des auteurs au milieu desquels vous passez votre vie.

LE CHEVALIER. Pourriez-vous m'en blâmer. Madame? mon père les protl•g(^

LA DUCHESSE, passuut ouprés du chevalier. 11 les prolége, mais il ne les fréquente jias. Uii genlilliouinie doit tenir son rang. Mais d'après tout ce que je vois, je ne serais point étonnée d'apprendre un jour ^Regardant le chevalier.) que Monsieur se mêlât d'écrire.

AVANT, PENDANT ET APRÈS

i.E VICOMTE. Ail! MailaiDo, le chevalier a trop do naissance pour cfla.

i.E CHEVALIER. Quc ilitos-voiis «loMc, vlcimito? La littéraliiro Kimplo (les noms illustn's parmi nous : Biiffon, LaiiniL^iiais, Clioiseul, Boiifflofs, Florian, écrivent; et voilà biciitùt Soixante ans que le duc de Riclielieu est de l'Académie l'rançaise.

LE VICOMTE. C'est uiic folic de jenncsse. Au reste, il sait parfailement ce qu'il se doit à lui-même; car j'ai rci^n avanthier un hillet du vieux maréchal, i\m ne ressenilile en rien à ceux de SCS confrères de l'Académie. Nous avon.5 aussi notre orthosra|il)e, nous autres.

LE CHEVALIER. (.li'oyi'Z, Madame, que mes liaisnns ne me l'eroiil point oulilirr ce que je dois à mon mim. et que mes leciuivs n'altéreront jamais mon respect pour un mère. Je puis viiiis le prouver à l'instant même ; daignez m'accdi'dcr un moment d'entretien; j'essaii rai de dissiper vos préventions, et, a|)rès m'avoirenti'udn, vous déi-iderrz vous-même lie mon sort. (Le marquis et le vicomte sortent. Goberville sort après eux.)

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