‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 2)Chapitre 795 sur 975 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

JULIE, à droile, travaillant; de Vautre côté GÉRARD, vanl de s'habiller devant son miroir.

a-he-

cÉRARP. Femme, serre mon gilet et ma carmagnole, et donne-moi mon unil'ornie; voilà bientôt l'heure.

JULIE. Tu vas déjà à la section?

(iEiiARD. Il le faut bien; je suis de garde.

JULIE. (^)iiand je ne te vois pas, je tremble toujours.

cÉRARO. Et voilà le mal; il faut du co?ul', de la fermeté. Si dans ces joursde terreurles bonuètesgens se soutenaii-nl, ils seraient les plus forts; car, (pioi qu'on en dise, ils s iiit encore les plus nombreux; mais ils s'en vont, ou ils se cachent, alors lis autres se montrent; c'est tout naturel.

JULIE. Et toi, (pii t'exposes tous les jours.

GÉRAun. .Moins que tu ne crois, ils sont eiiciir ' plus bcles que méchants, si c'est possilde. Peri'uqii'er patriote, mon peigne et mon civisme me donnent accéA chez tous leurs gros bonnets. Grâce à mon jargon patriotiiine, je passe pour un chaud, même aux yeux des plus ardents ; ce qui m'a mis en haute estime auprès de nos Aristides du faulmurg Antoine. Sans qu'ils s'en doutent, je leur ai l'ait faire plus d'une biiniie action, doiit ils sout innocents, et qui leur comptera pent-èlre un jour comme s'ils l'avaient faite exprès.

JULIE. Tni qui sais tontes les nouvelliis, en as-tu de la famille Surgy?

GÉRA .11." Tous pro.=crits, dispensés. Le marquis a émigré, et, sans doute, dans ce mom nt il est à Coblentz.

JULIE. Et son frère, le chevalier? au moins celui-là ne doit avoir rien à craindre. Depuis son retenir (r.\miriqiie, il a toujours continué de servir en France. On l'a vu, dansi s jours de péril, s'armer pour la défense du trône, et plus tard pour celle de nos frontières, où il a tait des [iro liges de valeur, n mporté des victoires.

GÉRARD. Mais dans ces temps-ci, cela ne suftit pas.

JULIE. Que veux-tu dire? et d'où viennent es trisl s pensées? yu'a^.-lu donc?

GÉRARu. Rien.

JULIE. Aurais-tu encore des soupçons contre lui''

GÉRARD. iMid! soupçonner notre ami, noln; bienfaiteur, celui à qui je dois tout! et que pourrais-je lui reproeherï de t'avoiraimée? c'estsi naturel, moi-même je t'aime comme le premier jour. Dans cette misérable boutique, si peu faite pour toi, quand je suis occupé après une prati()ue, je m'arrête souvent pour te regarder avec admiration, et si j'osais, je me mettrais à genoux devant toi ; mais un mari, ça sera t suspect.

JULIE. Et de ce temps-ci, il y a du danger à être dans les suspects.

GÉRARD. Oui vraiment.

JULIE. Aus-i, et s'il est vrai (|ue tu m'aimes, dis-moi la vérité, il y a quelque chose que tu médites, et que tu me caches.

GÉRARD, embarrassé. Moi!

JULIE. Oui; ciite nuit, tu t'es levé sans bruit, tu es descendu ici, dans la boulnpie; je t'ai entendu iiarler à voix bas^e avec (|uelqu'nn. Est-ce quelque danger qui nous menace?..

GÉRARD. Non, sans doute.

JULIE. N'importe, je veux tout savoir; as-tu des secrets pour moi? .

GÉRARD. Non... mais attendons à ce soir... ce soir... je t; dirai tout, et tu m'approuveras, je l'espère; mais c'est ù c.iuse de cela qu'il iaut absolument exécuter le projet dont jc! te parlais l'autre jour.

JULIE. ^)uoi! encore ce divorce?

GÉRARD. Il n'y a que cela qui puisse me rassurer. Je connais ta tendresse ; tu es sûre de mon amour ; rien ne nous empêche de divorcer avec confiance, pour queiques jours seulement.

JULIE. Tu as beau dire, je ne pourrai jamais m'iiabituer à celle feinte.

GEKARD. Il le faut cependant ; il faut prendre garde d'être soupçonné par cette foule d'agents secrets qui circulent dan;

AVANT. PEND7\NT ET AFRÈS

Paris ; tant de gens croient se sauver eux-mêmes en (Iciioiiçaiit les autres, que la délation est à l'ordre du jour.

JULIE. Oui , les hommes eommo re miséralilc Goherville.

GÉRARD. Songe.donc que nous sommes presque les seuls du faubourg qui restions unis; ça peut nous faire du tort; si CCS coquins-là se doutent que je suis un bon mari, et nu honnête homme, ils n'auront plus confiance eu moi.

JULIE. Je le crois bien.

GÉRARD. Cessant d'être initié à leurs conciliabules, je ne saurai plus rien de ce qu'ils projetteront, et dès lors il nic sera impossible de faire prévenir les braves gens de ce qu'on trame contre eux. Et puis, étant étrangers l'un à l'aulre... (.1 part.) Si je suis pris, elle ne sera pas compromise.

jiLiE. i^uc dis-tu?

GÉRARD. Je dis que, séparée de moi, lu n'as rien à craindre; on respecte encore les femmes divorcées. Ainsi, c'est décidé, dés ce soir...

JULIE. Tu le veux?

GÉRARD. Ce temps- là ne peut pas durer, et dans quelques jours, je t'épouserai en .secondes noces. Adieu, ma femme, voilà l'heure qui sonne à l'horloge de la municipalité. Soigne notre ménage, garde notre boutique, je vais garder la nation. (/( vaprrmlre son fusil à gauche, il embrasse sa femme, et sort.)

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