‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 2)Chapitre 797 sur 975 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

JULIE, LE MARQUIS, entrant par la porte de la boutique.

LE MARQUIS. Qui que vous soyez, sauvez-moi, donnez-moi asile; les entendez-vous? ils me poursuivent. [Il jette son chapeau.)

JULIE. Dieu! qu'entends-je! (|uelle voix? le marquis!

LE MARQUIS. Julic ! n juslice ciMcsIc ! Eh bien ! tant mieux, je n'irai pas pins loin ; que mon sort s'accomplisse, livrezmoi... {Il s'assied sur une cliaise auprès de la table à droite.)

JULIE. Vous livrer? y pensez-vous. Où sont-ils?

LE MARQUIS. Daiis Ic fauboui'g.

•lULiE. Notre maison fait le coin, et au moment où vous avez tourné, ils ont du vous perdre de vue.

LE MARQUIS. Oui, pour uu iustaut ; mais ils vont visiter toutes les maisons de cette rue.

JULIE. Peut-être ; venez, là, dans ce cabinet. {Montrant le cabinet à ijauchr. Le marquis entre dans le cabinet, mais reste un instant sur la porte.) Ciel! j'entends les tambours; ils approchent! {Morceau de musique avec tambottrs, dans le lointain, et crescendu.)

LE MARQUIS, fl la porte du cabinet. G supplice plus cruel que la mort! Je n'ai pas une goutte de sang dans les veines. Viennent-ils?

JULIE. Hélas! oui.

LE MARQUIS. Et pis d'armcs pour me défendre! JULIE. Cette chambre donne sur la place di; l'Égalité... s'ils entrent, fuyez par là. (Le marquis referme laporte.) Sa mort du moins sera différée, et peut-être même, si le ciel le protège... Mais comment lui donner le temps de s'évader? [S'assegant et prenant son oucraç/e.) G mon Dieu ! inspirezmoi ; que n'ai-je le sang-froid de Gérard ! mon émotion, mon trouble vont me trahir... {Ici finit le morceau de musique avec crescendo de tambours.)

LE MARQUIS, ouvrout la porte. La porte de la rue est fermée. JULIE. .\li ! c'est vrai, mon mari a la clé. {Pâle et tremblante.) Recommandez-vous à Dieu, et moi aussi. {L'air du Muletier.) Ils approchent, j'entends les soldats, les voici. (.1 travers le vitrage du fond , et au-dessus du rideau, on aperçoit les chapeaux des soldats ; on entend- sur le pavé le bruit de leurs fitsils qui retentissent. Un commandant de patrouille, suivi de quelques hommes, entre dans la boutique.) l'ofeicier. Commençons par celte maison-ci. {Un des soldats s'approche de Julie, qui se met devant la porte du cabinet ; un autre va du côté du caveau à droite.)

GÉRARD, entrant. Que faites-vous donc? ce n'est pas la peine; c'est ma maison et j'en réponds. Cependant, si vous voulez, voilà la citoyenne qui vou.s fera les honneurs.

UN DES HOMMES DE LA PATROUILLE, l! ii'y a rieu à craiiidrc, c'est la maison du patriote Gérard.

PLUSIEURS VOIX, dans la rue. Oui, oui, c'est la maison du patriote Gérard.

GÉRARD, à sa femme. Adieu, femme. Qu'as-tu donc? est-ce que la présence des citoyens?.. Ne crains rien, je suis à toi tout à l'heure : je reviens après la patrouille. {Aux hommes de la patrouille.) Allons, allons, les traînards!

l'officier. Un instant, citoyen Gérard, nous allons placer deux sentinelles au coin delà rue, et continuer nos recherches. Marche! {Ils sortent. On entend l'officier dans la rue dire à haute voix : ) Deux ficlionnaires au coin de la rue. {Le tambour reprend, et à mesure que le bruit s'aflaiblit graduellement, Julie semble renaître.)

JULIE, ouvrant laporte du cabinet au marquis. Venez; nous sommes sauvés, du moins pour le moment.

LE MARQUIS, SB jetant dous un fauteuil. Respirons, je n'en puis plus.'

JULIE. Comment vous trouvez-vous en France, vous qu'on disait émigré?

LE MARQUIS. Jc uiétais réfugié en Suisse. La marquise, ma remme, m'a fait passer, par un des nôtres, une lettre qui m'a appris que mon fils Alfred, l'unii|ue rejeton des Surgy, était dangereusement malade. A tout prix j'ai voulu le revoir. J'ai repassé la frontière. Ah ! mon enfant, comme ils ont arrangé cette pauvre France !

JULIE. Oui, Monsieur.

LE MARQUIS. Et que de tourments avant de revoir ma famille! Voyager à pied, moi, le marquis de Surgy! Tous les soirs des giles affreux! Point de procédés, point d'égards; et à chaque nouveau visage des inquiétudes mortelles! Enfin, après huit jours d'une marche pénible et forcée, profitant d'un moment de désordre à la barrière Saint-Jacques, j'entre dans Paris. Quel spectacle!

JULIE. Je le sais mieux (|ue vous. Mais, monsieur le marquis, cela ne peut p-as durer.

LE MARQUIS. Nous cu disious autant quand nous sommes partis, et tu vois, ça a été d'un train... On confis(]ue nos liiriis, on brûle, on démolit nos châteaux, on proscrit nos personnes. Là-bas nos ressources <liminnenl, rien ne passe. ils ont saisi à la frontière des fonds qui nous étaient expédiés: c'est une horreur; et ici c'est encore pis. Après avoir embrassé ma femme et mon fils, j'écris sur-le-cliamp à Goherville, notre ancien procureur, notre intendant... JULIE. Qu'avez-vous fait!

AVANT, PENDANT ET APRÈS

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LE CDEVADER. Vous m'en rendre! raison. — Acte l^r, scène 12.

LE MARQUIS. Pour liii demaildci' un ii-compte sur les soiunies coiisiilcrablt's qu'il a pciaas en notre nom. Le ilnMe me fait repoiulre qu'il est désolé, mais qu'il n'est plus que le ilelilteur de la nation.

JULIE. Lui apprendre que vous êtes à Paris! quelle iuiprudence ! lui qui est du comité des recherches.

LE MARQUIS. Je ne suis plus surpris si, uu quart d'heure après sa réponse, les sbires, les alguazils étaient à notre porte ! . . Obligé de m'évader par une cheminée, de là sur les toits; enfin, ma chère Julie, sans ton généreux secours, je tombais entre leurs mains, et tu sais le sort qui m'était réservé. .Mais quand ton mari, quand Gérard va revenir, y a-t-il sûreté pour moi? car lui aussi a urj peu donné là-dedans.

JULIE. Comme tant d'autres: dans le commencem nt, il voyait tout en beau, et s'imaginait qu'on ne voulait que notre bonheur à tous.

LE M.xRQuis. Oui, c'étaient là les idées de mon frère le chevalier.

JiLiE. Mais quand il s'est aperçu qu'on gâtait tout ce qui se faisait de bien, que des intrigants, des scélérats travaillaient pour leur propre compte, et faisaient la guerre à tout

ce qu'il y avait en France de grand, d'honnête, de riche,

oh! aloi's...

LE MARQUIS Tu d'ois douc qu'ou peut se fier à lui? qu'il n'a point, comme tant d'autres, oublié ses anciens maîtres?

JULIE. Il n'a oublié que le mal qu'on lui a fait.

LE MARQUIS. Xh\ oui, je comprends. Et mon fiére, où est-il en ce moment '?

JULIE. A l'armée du Nord. Nous lui écrirons, et j'espère que son crédit pourra vous sauver.

LE MARQUIS. Oui, oui, j'accepterai pour ma fiMume, pour mon fils; car, si c'était pour moi!.. Et ce pauvre vicomte de La .Morliére, mon ancien ami?

JULIE. \ ons savez bien qu'avant nos désastres, il était parti pour rejoindre l'expédition de .\1. le capitaine de La Peyrouse.

LE MARQUIS. C'ost Vrai, j(; n'y pensais plus. Et l'on n'a pas eu de ses nouvelles?

JULIE. Non, Monsieur, je ne crois pas. .Mais tiiisez-vous ; j'eiilends chanter dans la rue. C'est mon mari qui revient.

LE MARQUIS, regardant à travers les carreaux. Eh mais, il n'est pas seul!

JULIE. 11 est avec Morin, le cordonnier du coin, mainte-

AVANT, PENDANT ET APRÈS

nant le citoyen Caracall.i qui deniicrenicnt a été nommé municipal...

i.K .MAfiyris. Un nuiiiiciiial!

jii.iK. Celui-là du nioiiis n'est r|u'iini' liiHe. M;us jnsiprà son départ, eacliez-voiis loujours, c'est le plus priideiil. (Lf marquis rentre dans le cabinet.)

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