‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 2)Chapitre 962 sur 975 · NOUVELLE CONTEMPORAINE · texte numérisé non relu

NOUVELLE CONTEMPORAINE

C'est un heaulhéâtro ^110 ITipi'-ra do Paris, et jo no ijarle pas ici des nuT\oilles ([ii il (((•ploio à nos veux, de la giàce aérienne de Taglioni, du charme magique des Elssler, du talent si puissant de Nourrit, Talma de la tragédie lyrique; je ne parle pas des accords savants de Meyerbeer, l'honneur de l'Allemagne, ni des chants gracieux et inépuisables

d'Auber, le premier de nos conipnsi leurs, s'il n'avait pas le malheur d'être nuire cumpalraile. Je laisse de cùté le prestige des décorations, des costumes et de la danse; encore une lois, je ne parle l)as ici du théâtre de l'Opéra ; je ne parle que de la salle.

C'est là un spectacle bien autrement curieux, gracieux, coquet, brillant. Regardezautour de vous, et si ce soir vous avez le loisir d'observer, si vous

LAliNY. — Imprimerie de Vul*t ci Cie.

JUDITFI.

ùtcs di,' lionne lunniniv, si vous n'avoz )ias iicnlu votre argent ;\ la lionrse, ou enteiidu un mauvais disfuuis à la Chambre, si voire maiiress ; ne vous a pas traLi, ou si votre femme ne vous a pas cherché (juerelle, si vous avez fait un bon diner avec des gens d'esprit, ou mieux encore avec de vrais amis , placez-vous à Torchestre de rop('ra ; t' menez votre lorgnette, non du cùté des coulisses, mais du côté des balcons, de rampliitln'àtre et surtout des premières loges... que de tableaux piquants et variés, que de scènes de comédie, et souvent même que de scènes de drame ! ! !

Et notez bien que je ne veux pas({ue vous sortiez de l'obsérvatùire où ji' viens de \ous placer; car que serait-ce, si, quittant votre stalle dorchestre, et prenant le bras d'un ami, vous vous hasardiez dans le foyer de l'Opéra; vous n'y pourriez faire un pas sans vous heurter contre uue ambition wi un ridicule, sans froisser en passant un député, un homme dlJat d'aujourd'hui, un ministre d'hier, une réputation de la semaine, un orgueil de totts Il s temps; et là autour de cette large chen>i»ée, ce monsieur i;a gants jaunes qui raconte ses courses du malin et s.'s paris au bois de Boulogne ; ce journaliste orateur qui récite dans sa conversation son leuiilefon du lende;nain; ce dandy qui vit aux dépens d'une, actrice et la paie eu éloges ; cet autre qui se ruine pour elle et se croit obligé d'éuumérer ses perfections, comme pour justifier aux yeux de ses amis le placement de ses fonds ; tout ce bruit, ce pêle-mêle d'amoiu'S-propres et de prétC'iitioiis, fourniraient de quoi écrire cent vohuB€S,et je ae t&ttx vous dire ici qu'une historiette.

Un soir, c'était, si je m'en souviens, à la fin de l'année 1831, mademoiselle Taglioni dansait, il y avait foule, les cnrii'uv étaient écheloinés sur les marches, et les tabourets suiipli'menlaires, fournis par l'ouvreur de l'orchestre, formaient mie espèce j do retranchement et de barricades que j 'eœ graait'- ■ i:eine à franchir au milieu des jmix là et de»*/- Icitce des amateurs dont je troublais le plaisir; car lorsque danse mademoiselle Taglioni, nou-seulemcnt on regarde, mais on fait silence. On l'couli'! 11 sinnble que les yeux ne suffisent pas pour admi- . rer! Je me trouvais donc fort embarrassé de ma personne, debout aujn'ès de quelques auùs.qui m'avaient donné rendez-vous, mais qui, trop serrés eux-mêmes, ne pouvaient me faire jilace, lorsqu'un jeune honnne se lève et m'offre la sienne, que je refusai, connue vous le pensez bien, ne voulant pas le priver du plaisir d'assister commodément au spectacle. — Vous ne me pn-ivez pas, me dit-il, ''allais sortir. — J'acceptai alors en reunrciant, et, prêt à s'éloigner, mou obligeant voisin jette nu dernier regard sin- la salie, s'arrête mi instant, et, s'adossant contre la loge du général Glaparède, semble chercher quelqu'un des yeux, puis, tondiant tout à coup dans une profonde rêverie, il ne songea j)lusàjtartir. Il avait bien raison de direqiieje ne le priverais pas du spectacle; car tournant le dosa la scène, ne voyant rien, n'écoulant plus rien, il semblait avoir totalementoublié l'eiulroit ot'i il était.

Je l'examinai alors ; il étiiit imjios'^ible de voir une ligure plus expressive, plus belle et ]ilns distinguée. Vêtu avec une élégante simplicité, tout, dans ses manières et dans ses moindres gestes , était noble, comme il faut et de bon goût. Il avait l'air d'avoir vingt-cinq à vingt-huit ans; ses grands yeux noirs étaient constamment tix('s sur une loge de lace des seci>Ddes, qu'il regarilait avec une expression de tristesse et de désespoir indélinissable. Malgré moi je retournai la tète dans cette direction, et je vis que cette loge était restée vide. Il attendait quelqu'un qui n'est pas venu, me disais-je, cite lui a mauqué de parole... ou elle est malade ; on UQ warijali>nx l'a empê-cbéede venir... Et il l'aime!.. Et il l'attend ! Pauvre jeime homme !.. Et j'attendis comme hii! et je le plaignis, et j'aurais tl&nné' tout au monde pour voir ouvrir la portiî de cette loge ([ui restait constamment fermée !

Le spectacle était près de finir, et pendant deux on trois scènes où les premiers sujets ne dansaient pitts et où l'on causait presque à voix haute, on ; avait parlé de Robert le Diable , qiii alors était à l'étude et que l'on devait donner dans (juehpu's jours ; mes amis me questionnaient sur la musique, sur les ballets, sur l'acte des nonnes, et tous lae demandaient instamment à assister aux deraièr.'S répétitions. C'est mie chose si curieHse et si intéressante pour les gens du monde qu'une répétition à l'Opéra 1, Je promettais de les y condnii'e, et nous nous levioiLs tous pour sortir, car le rideau \enait de se baisser, et, me trouvant à côté de mon inconnu, toujours in^ixiobile à la même place, je lui exprimais mes regrets d'avoir accepté son offre et le désir de pouvoir reconnaître son obligeance, — Rien ne vous est plus facile, me dit-il, je viens d'apprendre, monsieur, que vous êtes M- Meyerbeer. — Ji! n'ai lias cet houui'ur. — Entiu, vous êtes un des auteurs de Itobcri le Diable. — Tout au plus; j'ai écrit les paroles. — Eh bien ! monsieur, permettez-moi d'assister à la répétition de demain. — Il y a encore si peu d'ensemble que je n'ose y inviter ({ue mes amis. — Raison de jilus pour que j'insiste, monsieur. — Et moi, trop heureux, lui dis-j.€, que vous veuillez me faire une pareille demande. 11 me serra la main et le jovu' fut pris )iuur le lendemain.

11 fut exact au n-ndez-vous. En attendant que la répétition commençât , nous nous promenàuie-; quelques instants sur le théâtre. Il causait d'une manière grave et pourtant aimable et spirituelle; mais il était aisé de voir qu'il faisait des efforts pour soutenir la conversation et que quelque autre pensée le préoccupait. Nos jolies dames de la danse et du chaut arrivaient successivement. Plusieurs fois je le vis tn.'-saillir, et un instant son émotion fut telle qu'il s'appuya contre une coulisse. Je crus deviner alors qu'il avait pour une de nos déesses quelque passion malheureuse. Supposition que son Age et sa ligure rendaient peu vraisemblable. En etl'et, je me trouipais. Il ne parla à personne, ne s'approcha de personne, et, du reste, personne ne le connaissait.

JIDITfî.

La ivpofifion commença. Je le cliercliai à l'ovchestve parmi los amateurs, je ne l'y trouvai pas. Et quoique la salle fût à peine éclairée, je crus l'api'i'cevoif dans la loge de face qu'il contemplait la veille avec une émotion si profondi'. Je voulus m'en assurer; (;t à la tin de la répétition, après l'admirable trio du cinquième acte, je montai aux secondes. Meyerbeer, qui avait à me parler, m'accompagnait. Nous arrivons à la loge, d(int la porte était L'Utr'ouvertc, et nous voyons l'inconnu la tète cachée dans les mains. A notre entrée, il se retourne brusquement et se lève; sa ligure pâle était couverte de larmes. Meyerbeer tressaillit de joie, et, sans lui dire un mot, lui serra la main d'un air affectueux, comme pour le remercier. L'inconmi, cherchant à se remettre de sou trouble, balbutia quelques mots di' remercîment et d'éloges tournés d'une manière si vague et si générale, qu'il fut évident pour nous qu'il n'avait pas écouté la pièce et que depuis deux heures il avait pensé à toute autre chose qu'à la musique. Meyerbeer me dit tout bas avec désespoir : « Le malheureux n'eu a pas entendu une note. »

Nous descendîmes tous par l'escalier du théâtre, et, traversant la belle et vaste courcpi conduit à la rue Grange-Batelière , l'inconnu salua M. Sausseret, qui alors était employé à la location.

J'allai à M. Sausseret : A^ous connaissez ce beau jeune houuue qui s'éb.iigne?

— M. Arthur, rue du Helder, n° 7. Je n'eu sais pas davantage. U a loué pour cet hiver une seconde loge de face.

— Il y était tout à l'heure.

— Il y va le matin, à ce qu'il paraît; car le soir il ne l'occupe jamais; la loge reste toujours vide.

En effet , toute la semaine la porte ne s'ouvrit pas; la loge resta déserte et personne n'y apparut.

La première représentation de Robert approchait, et ce jour-là un pauvn; auteur est accablé de demandes de loges et de billets. Vous croyez qu'il a le loisir de penser à sa pièce, aux coupurv'S et aux changements qui y seraient nécessaires? Nullement. Il faut qu'il réponde aux lettres et aux réclamations qui lui arrivent de tous côtés, et ce soht les dames surtout qui ce jour-là sont le pins exigeantes. Vous deviez me faire retenir deux loges et je n'en ai eu qu'une. — Vous m'aviez promis une avantscène et j'ai eu une première. — Vous m'aviez promis le numéro 10, à côté de la loge du général, et vous me donnez le luiméro lo, à côté de madame I>"*, que je ne p(Uix souffrir et qui vous écrase toujours avec ses diamants. — Un jour de première représentation est un jour où l'on se fâche avec ses meilleurs amis, qui consentent à vous paitlonner quelques jours après quand vous avez eu un beau succès, mais qui vous tiennent longtemps rigueur en cas de chute, de sorte qu'on reste brouillé avec eux comnii; avec le public. — Un malheur n'arrive jamais seul.

Or doue, le malin de la première représentation de Robai, il y avait une loge promise par moi à des dames, loge que le directeur m'avait enlevée pour

donner à un journaliste. — Je iiio plaignis. Il me répondit : — C'est pour un journaliste... Vous comprenez, un journaliste... qui vous déteste!., mais qui, grâce à cette politesse, consentira à dire du bien... delà musique.

L'argument était sans réplique, et puis la loge était donnée. iMais où placer mes jolies dames, dont le courroux était ponr moi bien autrement redoutable que celui dn journaliste!.. Je pensai à mon inconnu et je me rendis chez lui.

Son a]ipartement était fort simple et fort modeste, surtout pour un homme qui louait à l'(1péra une loge à l'année.

— Monsieur, Ini dis-je, je viens vous demander un grand service.

— Parlez.

— ( loi uptez-vous assister à la première représentation de Robert... dans votre loge?

Il parut troublé... et me répondit en hésitant : Je le voudrais... mais cela me sera impossible.

— Avez-vous disposé de cette loge ?

' — Non, monsieur.

— Voulez-vous me la céder, vous me tirerez d'un grand embarras.

Le sien augmentait à chaque instant; il n'osait me refuser... Enfin, et comme faisant un efifort sur lui-même... il me dit : J'y consens; mais à condition que vous ne mettrez dans cette loge que des hommes.

— Justement, m'écriai-je, je vous la demande pour des dames.

Il garda un instant le silence.

— Parmi ces dames , y en a-t-il une que vous aimiez?

— Oui, sans doute, répondis-je vivement.

— Aloi-s, prenez ma loge. Aussi bien je quitte aujourd'hui Paris.

Je fis un mouvement d'intérêt et de curiosité' ; il devina ma pensée , car il serra ma main dans les siennes et me dit : Vous comprenez bien qu'il se rattache à cette loge des souvenirs bien chers et bien cruels... que je ne puis confier à personne... A quoi bon se plaindre... quand ouest malheureux sans espoir... et qu'on l'est par sa faute !

Le soir eut lieu la preiuière représentation de Robert, et mou ami ISleyerbeer eut un immense succès qui retentit dans toute l'Iùirope. Depuis, bien d'autres événements littéraires ou politiiiues, bien d'autres triomphes, bien d'autres chutes, se sont succédé. — Je ne revis plus M. Arthur, — je n'y pensais plus, — je l'avais oublié.

L'autre soir je me trouvais encore à l'orcheslre, à droite, de l't^îéra. Cette fois on ne donnait pas Robert, — on donnait les Huguenots. — Cinq ans s'étaient écoulés.

— Vous arrivez bien tard, me dit un de mes amis, un protV'Sseur en droit,- abonné d(! l'Opéra, qui a autant d'esprit le soir que d'érudition le matin. — Et vousavez grand tort, me dit, en uu' frappant sur l'épaule, un petit homme n ètu de noir, à la wix aigre et à la tête poudrétî. — Je me retournai, c'était M. Baraton, le iwtaire de ma famille.

JUDITH

— Vous ici, m'i'criai-je !.. et votre étude?

— Vendiiedejniis trois jiiois;jesuis riche ; jesuis veuf; j'ai la soixantaine; j'ai étévingt ans marié et trente ans notaire... il est temps que je m'amuse...

Et monsieur, dit le professeur en droit, est

depuis huit jours un abonné de l'orchestre.

— Oui, vraiment, j'aime à rire ; — j'aime la comédie, et j'ai loué une stalle à l'Opéra.

— Pourcjuoi pas aux Français?

— Ce n'est pas si drôle qu'ici..! on y voit et l'on y entend les choses du monde les plus singulières. Ces messieurssavent tout, connaissent tout... ; il n'y a pas une loge dont ils ne m'aient raconté l'histiiir(\

Et il regardait le professem- en droit qui souriait avec cet air modeste cl réservé que l'on croit discret et qui signitie : J'en dirais bien d'autres, si je voulais!

— En vérité ! m'écriai-je, et machinalementmes yeux se tournèrent vers la loge des secondes qui, quelques années auparavant, avait excité si vivement ma curiosité. Quelle fut ma surprise ! elle était encore vide ce soii-là, et, de toute la salle, c'était la seule!

Charmé alors d'avoir aussi une histoire à moi, j'appris en peu de mots à mes auditeurs celle que je viens de vous raconter, beaucoup trop longuement peut-être.

On m'écoutait attentivement. — Mes voisins se perdaient en conjectures. — Le professeur cherrliait à l'appeler ses anciens souvenirs; — le petit notaire souriait malignement.

— Eh bien, leur dis-je, qui de vous, messieurs, qui savez tout, qui connaissez tout, me donnera le mot de cette énigme? qui nous racontera l'histoire de cette loge mystérieuse?

Tout le monde se taisait... même le professeur ! qui, passant sa main sur son front pour se rappeler l'anecdote, aurait probablement fini par en inventer une, mais le notaire ne lui en laissa pas le temps.

— Qui vous dira cette histoire?., s'écria-l-il d'un air de triomphe. Moi, qui en connais tous les détails!

— Vous, monsieur Baraton ?

— Moi-même!..

— Parlez ! parlez ! — Et toutes les tètes s'avancèrent vers le narrateur. — Parlez, monsieur Uaraton.

— Eli bien ! dit le notaire, d'un air important et prenant une prise de tabac, qui de vous a connu?.. En ce moment le premier coup d'archet se lit entendre.

Et M. Baraton, qui tenait à ne pas perdre une note de l'introduction, s'arrêta tout court et dit : Au prochain entr'acte.

— Messieurs, dit le notaire, au moment où finissait le premier acte des Huguenots, nous avons à habiller la reine .Marguerite et toutes ses dames

d'honneur; nous avons à mettre en place le château et les jardins de Chenonceaux, et l'entr'acte sera, je crois, assez long pour vous raconter l'histoire que vous désirez connaître. Et après avoir savouré lentement une prise de tabac qui lui donnait le temps de rassembler ses idées, M. Baraton commença en ces termes :

— Qui de vous, messieurs, a connu ici la petite Judith ?

Tout le monde se regarda, et les plus vieux abonnés de l'orchestre ne purent répondre.

— La petite Judith, une enfant qui, il y a sept ou huit ans, avait été admise comme figurante de la danse?

— Attendez, dit le professeur en droit, d'un air un peu pédant... une petite blonde qui faisait dans la Muette un des pages du vice-roi.

— Elle était brune, dit le notaire, quant à l'emploi que vous lui attribuez, je n'ai là-dessus aucun document posilif, et j'aime mieux m'en rapporter à votre immense érudition.

Le professeur en droit s'inclina.

— Ce qui, du moins, ne saurait être contesté, c'est que la petite Judith était charmante.

Un autre point qui paraît authentique, c'est que madame Bonnivet, sa tante, était portière, rue de Richelieu, dans la maison d'un vieux garçon dont elle avait été autrefois la femme de confiance, d'antres disaient la cuisinière, mais madame Bonnivet n'en convenait pas. Du reste, elle tirait le cordon et faisait des ménages, — tandis que sa nièce faisait des conquêtes, car il était impossible de passer devant la loge de la portière sans admirer la petite Judith, qui alors avait à peine douze ans. — C'étaient déjà les plus beaux yeux du inonde, des dents comme des perles, une taille délicieuse, et, avec sa robe d'indienne ou destotT, l'iiir le plus distingué que l'on pût imaginer; de plus, une physionomie naïve, candide, et dans son innocence même, expressive et coquette ; enfin, de ces figures à tourner toutes les têtes et à changer, comme on dit, la face des empires. .

On faisait chaquejourtant de complimentsà madame Bonnivet, sur sa jolie nièce, qu'elle se décida à faire des sacrifices pour son éducation : elle l'envoya à une école gratuite de jeunes filles où on lui apprit à lire et à écrire, éducation brillante dont les avantages se firent bientôt sentir à madame Bonnivet elle-même, qui, dans ses fonctions de portière, déchiffrait péuiblementles adresses des lettres et se trompait toujours d'opinions et d'étages dans les journaux à remettre aux locataires.

Judith se chargea de ce soin à la satisfaction générale, et, persuadée qu'avec une figure et une éducation aussi distinguées, sa nièce devait arriver sans peine à la fortune, madame Bonnivet n'attendait qu'une occasion; elle ne tarda pas à se présenter. — M. Rosambeau, maître de ballets, qui demeurait au cinquième, proposa de donner quelques leçons à la petite Judith, et, quelques jours après, madame Bonnivet apprenait à toutes les portières de sa connaissance, que sa nièce venait d'être

JUDITH

reçiio dans los chœurs de l'Opéra; nouvelle qui se répaudit ra]iidi'uient de porte en porte dans toute rétendue de la rue de Richelieu.

Voici donc Judith installée à l'Opéra, au foyer de ladanse, prenant des leçons le matin, et paraissant le soir inaperçue dans les groupes de jeunes lilles, de naïades on de pages, comme le disait tout à l'heure M. le professeur.

C'était l'innocence même que Judith, quoi(iu(' alors elle eût quatorze ans passés ; mais elle avait été élevée dans une maison honnête, dont tous les locataires étaient mariés ; sa tante, qui était d'un rigorisme outré, ne la quittait presque jamais, la conduisait à r( ;)péra le matin, l'en ramenait le soir, et restait mèm(> au foyer de la danse à tricoter des chaussettes, pendant que sa nièce étudiait et faisait des battements.

Vous me demanderez ce que devenait, pendant ce temps, la loge de la rue de Richelieu. — C'i'St ce ([ue je ne saurais vous dire. (Jn a prétendu qu'une amie de madame Bonnivet s'était chargée de l'intérim, en attendant que la petite Judith fit fortune et eût un sort.

Car vous savez comme moi, messieurs, que l'on n'entre à l'Opéra que pour avoir un sort, une position. — Après cela on se retire, on est riche', on redevient honnête^ et l'on marie sa iille à un agent de change.

— Ou à un notaire..., dit le professeur.

— C'est vrai, dit M. Baraton, en faisant la grimace, cela s'est vu; — mais vous vous doutez bien que ni madame Bonnivet, ni sa nièce, n'avaient alors des idées de grandeurs pareilles. — Il faut en tout de la progression. — Et Judith! m'écriai-je.... car je voyais s'avancer l'entr'acte.

— Judith! m'y voici! — Madame Bonnivet, malgré sa surveillance préventive, ne pouvait empèchersanièce de causer avec ses jeunes compagnes. — Le matin, an foyer de la danse, et surtout le soir, quand elles étaient en scène..., limite terrible que la tante ne pouvait franchir et où s'arrêtait son inspection vigilante. — Judith entendait alors de singulières choses. — Une des nymphes ou des syljdiides ses compagnes lui disait à demi-voix :

— Vois-tu, ma chère, à l'orchestre, à droite, comme il me regarde ?

— Qui donc?

— Ce beau jeune homme qui a un gilet de cachemire.

— Ou'est-ce donc ?

— Une inclination à moi.

— Une inclination, dit Judith?

— Eh! oui vraiment; — quel air étonné! — Est-ce que tu n'as pas de passion, toi qui parles ?

— 0 mou Dieu non !

— Dites donc, mesdemoiselles, est-elle an\usante... — Judith qui n"a pas d'amoureux !

— Je le crois bien, salante ue veut pas.

— En vérité! Ah bien, si j'avais une tante comme celle-là...

— Ah ! ma chère, n'en dites pas de mal; c'est une femme qui a des vues sérieuses et utiles.

cojume il nous en aurait fallu, et qui, jiour pré'server sa nièce du daug.'r des passions, lui cherche un ]iriilcct('nr.

— l'^llr ! nu protecteui'!... elle est trop niaise pour cela; elle n'en trouvera jamais.

Tout cela se disait pendant les chœurs de la Vesiak. Judith n'en avait pas perdu un mot; elle n'osait en demandera personne l'explic.ition. Mais sans trop s'en r/ndre compte, elle se si'ntait iiumiliée de l'idée que l'on avait d'elle; elle aurail voulu se venger, abaisser ses bonnes amies, les humilier à son tom'. Aussi, lorsque le soir, en rentrant , madame Bonnivet prit un air grave et solmmel pour annoncer à sa nièce qu'il se présentait un protecteur jjour elle, un protecteur distiugué, son premier inouveuient fut un mouvement dejoie ...; et sa tanttstjui était loin de s'y attendre, parut enchantée, et continua d'un air rayonnant :

— Oui, ma chère nièce, une personne recouimandable sous tous les rapports, une personne qui assure ton bonheur et un sort à ta tante ; ce qui est bien juste après les peines que lui oit coûtées ton éducation et les soins qu'elle fa prodigués. Ici la tante essuya quelques larmes; et Judith, éunie de son attendrissement, se hasarda seulement alors à lui demaudi'r quel était ce protecteur, et en quoi elle avait mérité cette haute protection.

— Tu le sauras, ma chère enfant ; lu le sauras. .. Mais en attendant, toutes tes compagnes vont en mourir de dépit.

C'était la seule chose que désirait Judith ; et le soir, grande en eOet fut la rumeur, quand cetti', n luvelle circula dans le foyer de ladanse. — Est-il possible ? — Je te l'assiUM^ . — Ça n'est pas croyable . . .

— Une mijaurée pareille ! est-elle heureuse !... — Une figurante, une choriste ! — Tandis que moi... un premier sujet! — C'est révoltant! C'est admu-able, disaient les autres ! elle est si gentille...

— Et si honnête!., elle le mérite bien! Enfin, jamais alliance princière, alliance royale, ne donna lieu à plus de propos et de conjectures; et cependant le doute n'était déjà plus permis, car, le soir même, la tante avait paru dans les coulisses avec un châle Ternaux magnifique.

Mais quel était ce protecteur inconnu? Ce ne pouvait être que quelque financier bien âgé, quelque grand seigneur bien respectable; c'était à qui interrogerait Judith et la ferait causer. Mais tout était inutile : Judith était d'une discrétion impénétrable, et la grande raison, c'est que Judith ue savait rien.

Depuis trois ou quatre jours, elle avait quitté la loge de la poi-tière pour habiter avec sa tante un appartement charmant, rue de Provence. Une chambre à coucher du goût le plus moderne, et un boudoir délicieux, si élégant, si bien drapé, et garni de si beaux tapis, que la tante n'osait y entrer et demeurait par goût dans la salle à manger ou dans la cuisine...; elle y était plus à son aise. — Mais depuis quatre jours, Judith n'avait vu paraître personne, ce qui lui semlilait singulier; — car Judith était sans éducation, mais non pas sans

JUDITH

esprit. Sa candeur et sa naïveté étaient de l'ignorance, et non pas de la niaiserie ; et se rappelant ce qu'elle avait pu comprendre, devinant une partie de ce qu'elle ne comprenait pas..., elle comnieucait à s'inquiéter, à s'effrayer ; elle aurait voulu l)Our tout au monde avoir une amie à qui deniandi.'r conseil... JMais seule, quelle protection implorer contre ce pi'otecteur qu'elle ne connaissait pas et qu'elle redoutait déjà! — Il est vrai qu'à tontes les idées qu'elle se formait d'avance se joignaient toujours celles de la laideur et de la vieillesse, — tant ses compagnes lui avaient répété que ce ne pouvait être qu'un vieillard goutteirv, cacochyme et mal fait. — • Aussi elle trembla de tous les membres lorsque, le cinquième jour, sa tante, accourant tout essouiflée, ouvrit la porte du boudoir eu lui disant ; Le voici !

Judith voulut se lever par respect...; mais ses j unLes iléchirent, et prête à se trouver mal..., elle retomba sur le canapé.

Lorsqu'enfm elle osa lever les yeux, elle vit debout, devant elle, un beau jeune homme de vingtquatre ans à peu près, d'une figure noble et distinguée, qui la regardait avec des yeux si doux et si bienveillants... qu'à l'iustani même elle se crut sauvée. — 11 lui semblait ijue celui qui la regardait ainsi, devait la défendre, et qu'avec lui elle ir'avait plus rien à craindre !

— Mademoiselle, lui dit l'inconnu d'une voix grave, mais respectueuse... \)\ns s'apercevant que la tante était toujours là, il lui fit signe de sortir... ; elle obéit à l'instant même, ayant justement des ordres à donner pour le dîner.

— iMademoiselle, vous êtes ici chez vous; je désire ([uc \ ous y soyez bien, que \ous y soyez heureuse. — Pardonuez-moi si j'ai bien rarement l'honneur de vous présenter mes hommages... ; de nombreuses occupations me priveront de ce plaisir. — Aussi jene réclame qu'un titre..., celui de votre ami! qu'un droit..., celui de satisfaire vos moindres vœux !

Judith ne répondit pas, mais sou cieur, qui battait avec violence, soulevait fréquemment la percale légère de sa pèlerine.

— Quant à votre tante..., et il prononça ce mot avec un air de mépris..., c'est elle qui désormais sera à vos ordres; car j'entends qu'ici vous soyez la maîtresse .et que tout le monde vous obéisse..., à commencer pai' moi.

Puis il s'approcha d'elle, lui prit la main, qu'il porta à ses lèvres, et voyant que cette main était encore tremblante :

— Est-ce mou asjiect qui vous cause celte frayeur? Rassurez-vous, je ne reviendrai plus maintenant c[ue quand vous aurez besoin de moi... quand vous m'appellerez!.. Adieu, Judith... adieu, mon enfant.

Et il partit, laissant la pauvre tille dans un trouble, dans une émotion qu'elle ne connaissait pas encore et qu'elle ne pouvait s'expliquer. Toute la journée elle eut devant elle la figure du bel inconnu, ses grands yeux noirs si expressifs. Elle ne

l'avait pas regardé, et pourtant rien de sa pose, de ses manières, de son hajiillement même, ne lui avait échappé; elle croyait encore entendre cette voix si douœ, dont tous l«*s mots étaient gravés dans son souvenir. La pauvre Judith, qui d'oi-diuaire dormait si bien, passa cette nuit sans sommeil. C'était la première! Le lendemain elle avait le teint pâle, les yeux fatigués, — Et la tante souriait.

On ne pouvait parler du bel inconnu, sans qne le joli visage de Juditli se couvrît d'une rougeur soudaine.

Et la tante souriait encore !

Mais il ne parut plus ! — Il ne venait pas, et Judith ne pouvait lui dire de venir... En effet, qu'avait-elle à lui demander?., l'appartement le ]ilus élégant, la table la mieux servie, des domestiques et une voiture à ses ordres... Rien ne lui manquait... que lui!..

D'un autre côté, ses camarades du théâtre la voyant si belle, si brillante, couverte de si riches parures, ne cessaient de la questionner!.. Et leurs questionseu apprenaient maintenant à Judith plus qu'elle n'en voulait savoir ; aussi, sans pouvoir s'en expliquer à elle-même le motif, elle gardait le plus profond silence avec sa tante et ses compagnes sur ce qui s'était passé entre elle et lui. Il lui semblait, d'après ce qu'elle entendait chaque jour autour [ d'elle, qu'il y avait dans la conduite de l'inconnu quelque chose d'humiliant pour elle, et que pour son honneur elle ne devait pas dire. Aussi, seraitelle morte plutôt que d'eu parler ou de se plaindre, lorsque, le huitième jour... xin jour de grande représentation, elle aperçut à l'avant-scène, et dans la loge du roi, son inconnu qui la regardait. Elle poussa un cri de joie et de surprise qui fit manquer la mesure à un danseur qui en ce moment commençait une pirouette. — Qu'est-ce donc?., lui dit Nathalie, une de ses compagnes, qui tenait de moitié avec elle une guirlande de fleurs.

— C'est lui... le voilà!..

— Est-il possible! le comte Arthur de V", un des jeunes seigneurs de la cour de Charles X, et de plus im joli garçon!.. Tu n'es pas à plaindre... Eh bien! qu'as-tu donc?., ne vas-tu pas te trouver mal pour un homme que tu vois tous les jours?

Judith n'entendait plus rien; elle était trop heureuse! Arthur venait de s'incliner vers elle et de la saluer au grand scandale de la loge dorée oii il se trouvait. Ce fut bien autre chose encore lorsqu'après le ballet, au moment où elle allait remouler à sa loge, Arthur se trouva dans la coulisse, et lui dit tout haut devant le gentilhonmie de la chambre qui présidait alors aux destinées de l'Opéra : Voulez-vous, mademoiselle, me permettre de vous l'econduire?

— C'est bien de l'honneur pour moi, balbutia Judith toute tremblante , sans s'apercevoir que sa réponse excitait le rire de ses compagnes.

— Alors, hâtez-vous... je vous attends ici sur le théâtre.

Je vous réponds que Judith ne fut pas longtemps

JUDITH

à se rt<»slialiilU'r: (l.ins son empn'Fsi'nii'nt, clic déchira F.1 rob(> lie irnzi^ et son );intalon dt; sdii», pt niadnnip IVjnn.'vct. qui alors lui si'i'\ait dp fpninie di' fhambre (fVinrlinns }ii'iviir',t;ipps dp loiitps les mpvpsi'tlanti'sdp thpàlri'K niadanip Hnnnivpl avait ppinc à la suivre dans rpscalier, porlaul le caclieniire que sa nièce oubliait. Arthur ôtait restt'surlc llieàlre causant, avec un î^roupedp jeu npsueuspl avec Lubert, le directeur, à qui il n'Cdnuuaiidait niadenn'is'dle Judith. Au moment où ellr parut, il alla à elle aux yeux de tous, et tous deux descendirent par l'escalier particulier des acteiii's. Un coupé élégant les attendait à la }Kirte, et je ne puis vous exiirimer le trouble et le ravissement de la piauvre Judith en se trouvant assise à coté de lui dans cet étroit esjiace (pii rendait le tête-à-tê(e plus intime encore et plus doux. Il avait peur qu'elle ne s'enrhumât et il leva les {places; il prit le cachemire qu'elle tenait à la main, le déploya, en couvrit ses Manches épaules, sa jolie taille et un cipur qui battait en ce moment d'une émotion inconnm'. Ah ! que .ludilli était jolie!., qu'elle était séduisante, embellie ainsi par le bonheur! mais ce bonheur ne lut pas de longue durée : il y a si peu de distance de la rue Grange-Katelière à la rue de Provence, et puis ces beaux chevaux gris allaient si vite!.. La veiture s'arrèle : Arthur descend, otfre la main à sa compagne, monte avec elle l'escalier, et, arrivée au premier, à la porte de son appartement, — il sonne, la salue avec respect et disparaît.

Judith passa encore une mauvaise nuit. La conduite du comte lui semblait si singulière ! car enlin il pouvait bien entrer dans son salon, s'asseoir, lui faire une visite; elle était, il est vrai, peu au lait des convenances; mais cela lui paraissait plus honnête quede prendre congé d'elle aussi brusquement.

Elle ne ferma pas l'œil ; elle se leva, se promena dans sa chambre, et au point du jour, voulant se rafraîchir un instant par l'air pur du matin, elle ouvrit sa fenêtre... Quelle fut sa surprise? La voiture du comte était restée à la porte... Elle avait passé toute la nuit dans la rue... Les chevaux piaffaient sur le pavé de froid et d'impatience, le cocher dormait sur son siège. . .

— l'ardon, messieurs, dit le notaire en s'interrompant; l'acte commence, et je ne veux rien p(>rdre de l'Opéra; j'ai loué une stalle pour cela... A l'aulre entr'acte.

Le surlendemaui, Judith ouvril sa fenêtre de bon matin.— La^oituredu(■onrle était encore à la jior te.

11 était évident qu'il l'envoyait ainsi presque toutes les nuîLs. Dans quelle intention'? C'est ce qu'elle ne pom-ait deviner... quant à lui en demander l'explication, elle n'aurait jamais osé. — D'ailleurs elle nel'a])ercevaît presque jamais, si ce n'étiiit le soir, les jours d'Opéra, à une seconde loge de face; qu'il avait louée à l'année, — Il ne

venait ]ilus sur le tiiéàtre , il ne lui |)roposait plus d<'. la reconduire. Comment le voir?.. Comment faire?..

Heureiisemenl pour elle, on lui fit une injustice..., un passe-droit... — Ses compagnes la crurent désob'e; elle était ravie. — Elle écrivit au comte pour lui dire qu'elle avait une demande à lui faire, et qu'elle le priait de passer chez elle. — Celli' leltri' n'était pas facile à l'crire; aussi Judith y employa mii' journée enlièri'; elle larecomiuença bien des lois, et en lit au moins vingt brouillons. Elle en avait dans ses poches, dans son sac, et probablement elle en laissa tomber un que l'on ramassa, car le soir, sur le théâtre, elle entendit de jeunes auteurs et des abonnés de l'orchestre s'égayer entre eux sur uniî lettre sans orthographe (|u'ils venaient de trouver, et qu'ils se passaient de main en main. — Il fallait eiitendre leurs joyeuses exehiinaliûiw, leurs commentaires satiriques, leurs plaisanteries sans pitié sur ce billet sans signatur(^ dont ils ne connaissaient pas l'auteur, mais ([u'ils \oulaient insérer le lendemain dans un journal, cfliiime modèle du genre épistolaire à l'usage des Sévigné de la danse.

Quels furent l'eflroi et ie supplice de Judith, non pas en s'entendant ainsi lourner l'ii ridicLile, mais en pensant que toutes ces réflexions railleuses, le comte les ferait à la lecture de sa lettre, que mainleiiant elle aurait voulu ravoir au prix de tout son sang! Aussi elle était plus inortequevive lorsqu'Arthur entra le lendemain dans son boudoir.

— Me voici, ma chère Judith ; j'accours au reçu de votre lettre, l-^t cette fatale, celte horrible lettre, il la tenait encore à la iiuiiu. — ^w nw V'ulezvous?

-^ Ce que je veux... uioasieur le comte... je ne saiscomment vousledin\..maisceliillet...mème... puisque \ous l'avez lu... si toutefois vous avez pu le lire...

— Très-f^ien..., mon enfant, répondit le comte a\e* un léger sourire.

— Ah! s'écria Jwlith avec désespoir, œ billet même vous prouve que je suis une pauvre tille sans l'sprit, sai)si'ducation,(|ni alionte de son ignorance et qui voudrait en sortir...; m.iis comment faire... si vous ne venezàmonseA'mu-s.... si vous ne m'aidez de vos conseils et de votre aiipui !..

— Que voulez-vous dire?..

— Donnez-moi des maîtres, et vous verrez si le zèle me manquera, vous verriez sije protile de leurs leçons... Je travaillerai ])lutot le jour et la nuit.

— La nuit?

— Autant l'employer à étndierqu'àaepasdoïmir.

— Eh pourquoi, mon Dieu, ne dormez-vous pas?

— Poin-quui, dit Judith en rougi.ssant : parce qu'il y a une idée qui me taurmenle sansc«sse.

— Et quelle idée?..

— Celle que vous devez avoir de moi... Vous devez me mépriser, me regarder comme indigne de vous..., et vous avez raison, poursuivit-elle vivement, je me vois telleque je suis.., je méconnais, et je voudrais, s'il est possible, ne plus rougir à vos

JUDITH

yeu\ et aux miens. — Le comte la regarda avec étonnement et lui dit : Je vous obéirai, ma chère enfant; je ferai ce que vous me demandez.

Le lendemain Judith avait un maître d'orthographe, d'histoire et de géographie. Il fallait voir avec quelle ardeur elle étudiait, et son jugement, son esprit naturel, qui n'avaient besoin que de culture, se développèrent avec une incroyable rapidité.

C'était pour Arthur qu'elle avait aimé l'étude, et uiainti'uant elle aimait l'étude pour elle-même. C'était son plus doux passe-temps, sa consolation et l'oubli de tous ses chagrins. Elle n'allait plus à la salle de danse, ni aux répétitions; elle se faisait mettre à l'amende pour rester chez elle cà travailler, et ses compagnes disaient : Judith est dans les amours et les grandes passions : on ne la voit plus, elle perd son état... elle a grand tort.

lit Judith redoublait d'etïbrtsen disant : Bientôt je serai digne de loi, bientôt il verra que je suis en état de le comprendre, il pourra juger de mes progrès. Vain espoir; lorsque le comte était là, Judith, interdite et tremblante, n'avait plus de mémoire; elle avait tout oublié. Quand il l'interrogeait sur ses études, elle répondait tout de travers, et le comte se disait : La pauvre enfant a bonne volonté, mais peu de facilité. Ce qu'elle avait gagné à sa nouvelle science, c'était de sentir combien elle devait lui paraître sotte et ridicule. Cette pensée la rendait wicore plus tipiideet plus gauche, et comprimait les épanchements de cette âme si na'ive et si tendre. Aussi le comte venait rarement. De temps en temps, il passait le soir une demi-heure avec elle; mais lorsque sonnait minuit, il se levait !... Alors, et sans lui adresser un reproche, Juilith lui demandait seulement d'une voix douce et inquiète : Quand vous reverrai-je ?

— Je vous le dirai demain de loin à l'Opéra.

El Aoici comment :

Il était ]iresque tous les deux jours dans sa loge, aux secondis de face, et quand il lui était possible de passer le lendemain quelques instants avec Judith, il portait négligemment sa main droite à son oreille; cela voulait dire : j'irai rue de Provence.

Et alors Judith l'attendait toute la journée ; elle ne recevait personne ; elle éloignait même sa tante pour être tout entière au plaisir de le voir.

Malgré la réserve du comte, elle avait fait une découverte : c'est qu'il avait quelque chagrin profond qui le dévorait. — Quel était ce chagrin ? elle ne le lui demandait pas? Et pourtant elle aurait été si heureuse de pouvoir s'allliger avec lui... Ce bouheur, elle n'osait l'espérer, mais elle partageait ses peines sans les connaître ; elle était triste de sa tristesse. Aussi le comte lui disait souvent : Judith, qu'avez-vous donc? quels sont vos chagrins?... Si l'Ile avait osé, elle aurait répondu : Les vôtres !

l'u jour il lui vint une idée horrible; elle se dit avec etl'roi : il en aime une autre ! oui, oui, c'est si'ir, il en aime une autre ! Mais alors, pourquoi ]irendre une maîtresse à l'0))éra?.. Comme caprice, comme olijet de mode... comme un jouet qu'il a

acheté sans le voir... et sans le connaître... Mais alors, pourquoi?

Elle leva les yeux sur sa glace, et Judith était si jeune, si fraîche, si jolie... Elle resta plongée dans ses réflexions.

La porte de son boudoir s'ouvrit brusqui^ment. Arthur parut; il avait un air de trouble qu'elle ne lui avait jamais vu.

— Mademoiselle, lui dit-il vivp.ment, habillez- \ous; je viens vous prendre jionr aller aux Tuileries.

— Est -il possible?

— Oui, le temps est superbe; un soleil niagnitique. Tout Paris y sera!

— Et vous voulez bien m'y conduire , s'écria Judith enchantée ; car jamais le comte n'étaitsorli avec elle, jamais il ne lui avait donné le bras en public.

— Certainement... je vous y conduirai et aux yeux de tons, et dans la grande allée ! s'écria le comte en se promenant avec agitation... Allons, madame Bonuivet, dit-il brusquement à la tante qui entrait en ce moment dans le boudoir, habillez votre nièce ; tionnez-lui ce qu'elle a de plus élégant, de plus nouveau, de plus riche.

— Grâce au ciel et grâce à M. le comte, ce ne sont pas les jolies parures qui nous manquent...

— C'est bon, c'est bon... dépêchez-vous... nous sommes pressés.

— Allons, allons, M. le comte est pressé, dit madame Bonnivet en s'apprètant à dénouer la robe de sa nièce.

Judith rougit et lui fit signe qu'Arthur était là.

— Qu'importe ? est-ce que nous nous gênons avec -M . le comte ? 12 ava nt que Judith eut pu s'y opposer, le corsage était déjà défait.

La pauvre hlle , troublée et hors d'elle-même, ne savait comment se soustraire aux regards d'Arthur!

Mais hélas! sa pudeur prenait un soin bien inutile, Arthur ne regardait pas; tout entier à une idée qui semblait exciter son dépit et sa colère, il se pnjmenait à grands pas dans le petit boudoir, et venait de heurter un vase en rocaille qui Volait en éclats.

— Ah ! quel malheur! s'écria Judith, oubliant en ce moment le. désordre de sa toilette.

— Porcelaine du Japon, dit la tante, avec désespoir, il coûtait au moins cinq cents francs !

— Non, mais il venait de lui ! ! !

— Eh bien ! ètes-vous prête, dit Arthur, qui n'avait pas seulement entendu cette réflexion.

— Dans l'instant. Ma tante, mon chàle... mes gants...

— Et votre mantelet, dit Arthur, vous l'oubliez, et il fera froid.

— Je ne crois pas.

— Lu ellet, dit la tante en touchant la main de sa nièce, elle est brûlante ; est-ce que tu aurais la lièvre ? Il ne faudrait pas sortir.

— Non, ma tante, s'écria vivement Judith; je ne me suis jamais mieux portée.

JUDITH

ir,3

liLDlB

Yuus venez bieo tard, aïoii ami.

Le coupé était en bas; ils y montèrent et traversèrent les boulevards ensemble, en plein midi 1 ! ensemble ! ! ! Judith ne se sentait pas de joie; elle aurait voulu que tout le monde la vit... Et, pour comble d'ivresse, elle aperçut, rue de la Pai.v, deux de ses camarades qu'elle salua avec toute la gracieuseté que donne le bonbeur!... deux premiers sujets qui, ce jour-là, étaient à pied.

La voiture s'arrêta à la grille de la rue de Rivoli. Juditli prit le bras du comte et tous deux s'avancèrent dans l'allée du prinlemi)S. C'était un jour de la semaine; toute la population parisienne, riche et oisive, s'y était donné rendez-vous; la foule était immense.

En un instant Arthur et sa compagne furent l'objet de l'attention générale. Us étaient si beaux tous lef deux qu'il était impossible de ne pas les remarquer. Chacun se retournait en disant : Quel est donc ce joli couple?

— C'est le jeune comle Arthur de V"'.

— Est-ce qu'il est marié ?

Judith tressaillit à ce mot, éprouvant un sentiment de plaisir et de peine dont elle ne put se rendre compte.

— Non vraiment, dit d'un air dédaigneux une grande et vieille dame, qui portait sur son bras un petit chien de Vienne, et qui était suivie par deux domestiques eu riches livrées, non vraiment le comte Arthur n'est pas marié, monseigneur sou oncle ne le soufl'rirait pas.

— Quelle est donc cette jolie personne... sa sœur peut-être ?

— Vous lui faites injure..., c'est sa maîtresse..., une demoiselle de l'Opéra..., à ce que je crois.

Par bonheur, Judith n'enlendait pas le discours de la douairière, car, dans ce moment le baron de Blaugy, qui était derrière elle, disait à son frère le chevalier : C'est la petite Judith!

— Celle dont Arthur est épris?

— Il en perd la tète!., il se ruine pour elle.

JUDITH

— 11 a raison, jii voudrais bien être à sa plaoo. roL'arde donc comme elle est jolie !

— Quel air distinuué! (juelle pliysionomie enilianti re?sc !

— Kt citte faille éléganle et trracieiui^.

— Prends garde, tu vas en devenir amoureux.

— C'est déjà fait. — Viens donc, viens la voir de plus près.

— Si nous pouvons, car il va foule autour d'elle ! Et la foule répétait tousc"S prqw)?, et Arthur, à

son tour, les entendait... Les jeunes femmes, en voyant l'air modeste de Judith, lui pardonnaient d être si jolie, tandis que les jeunes geus, contemplant Arthur d'un œil d'envie, se disai^Jt : Est-il lii'ureuxl 1!

Pour la première fois, alors, il regarda Judith comme elle méritait d'être regardée, — et s'étonna de la trouver si belle. — La promenade, le grand air, et surtout le bonheur de s'entendre atlmirer, avaient animé ses jo\n?s d'un nouvel éclat et donné à ses yeux une expression et un charnse indéfinissables, et puis, elle avait s<>ize ans, elle aimait, il lui semlilail qu'elle était aimée!... que de raisons pour être belle ! Aussi le si;ccès de Judith fut complet, il fut immense! La foule la reconduisit jusqu'à sa voiture. Mais alors, quand elle vit .\rthur attacher sur elle un regard de tendresse, — tous ses triomphes s'eiracèront devant celui-là ; les éloges de la foule furent oubliés, et elle rentra diez elle, en disant : Que je suis heureuse !

Le lendemain, à sou lever, Judith reçut deux lettres. — La ppemière était du baron de Blaiigy, qui, bien plus riche qu'Arthur, ollrait son amour et sa fortune. — Judith n'eut pas même l'idée de montrer cette lettre à sa tante ou à Arthur — Elle ne pensait pas en la brûlant faire k moindre sacrifice.

La seconde lettre portait une antre signature que Judith relut deux fois, ne pouvant en croire ses yeu\. — Mais il n'y avait pas moyen d'en douter, elle était signée l'évêque de "',et était conçue en ces termes :

« iSIademoiselle,

« Vous avez pai'u publiquement hier aux Tui- « leries avec mon neveu, le comte Arthur, et « comblé ainsi la mesure d'un scandale dont les « conséquences sont imalculables.

« Quoique, par l'impiété des hommes. Dieu ait a permis que tout fût bouleversé, nous avons en- « core les moyens de punir votre audace. Je vous « déclare donc, mademoiselle, que, si vous ne « mettez fin à un pareil scandale, j'ai assez do ci-é- « dit auiirès du ministre du roi pour vous faire « renvoyer de l'Opéra. — Si, <iu contraire, vous « abandonnez à l'instant et à jamais mon neveu, « nous vous faisons offrir, car la fin sanctifie les « moyens, deux mille louis et l'absolution de \os « fautes, etc., etc. »

Judith fut d'abord anéantie en lisant cette lettre, puis elle reprit courage, consulta sou cœur, rastcnibla toutes ses forces et répondit :

« :uo:iseigueur,

« Voii-s me trait<'.z bien cruellement, et pourtant « je pourrais attester devant vous et devant Dieu « que je u'ai rien à me reprocher. — Cela est ! je « vous le jure... mais je ne m'en vanterai pas, j'y " ai trop peu de mérite; il est tout entier à celui c< qui m'a épargnée et ro-spectée.

« Oui, monseigneur, veire neveu est innocent « de tous les torts dont vous l'accusez, et si l'on nf- « fense le c'el en aiinant de toute son âme, c'est un a crime dont je suis coupable, mais dont il n'est B pas complice.

« Voici donc la résolution quvj j'ai prise.

0 Je lui dirai c*i que jiour moi Je n'aurais jamais « osé dire, mais ce sera pour vous, monseigneur... « et le ciel m'en donnera la fore*... je lui dirai : « Arthur, suis-je aimée de vous? Et si, comme je « le crois, comme je le crains, il me répond : Non, 0 Judith, je ne vous aime jias ; je vous obéirai, « monsfngneur, je m'éloignerai de lui, je ne le « verrai plus jamais, et alors. Je l'espère, vous « m'estimerez assez pour ne ricu m'offrii', et pour B ne pas ajouter l'humiliation au désespoir. — Ce « dernier... suffira pour mom*ir.

« Mais si le ciel, si mou bon ange, si l' bonheur « de toute ma vie voulaient qu'il me répondit : Je « vous aime !

« Ah! c'est bien mal ce que je vais vous dire, et o vous allez m'accabler, à juste titre, de vos rc- « proches, de vos malédictions; mais voyez-vous, « monseigneur, il n'y a pas de pouvoir au monde « qui puisse m'empècher d'être à lui, de lui tout « sacrifier... Je braverai tout, même votre colère... « car, aprè- tout, que ])Ourrait-elle ? me faire mon- « rir, et qne m'importerait de mourir, — si j'avais « été aimée !

« Pardon, monseigneur, sicettelettre apu vous « blesser... elle est d'une pauvre tilli; sans connais- « sauc£ du monde et de ses devoirs, mais qui frou- " vera jieut-ètre quelque grâce à vos yeux, dans « l'ignorance de son esprit, dans la franchise de « sou cœur, et surtout dans le profond respect,

« Avec lequel elle a l'honneur d'être, mousei- 0 gnenr, etc. »

Cette lettre écrite, Judith la cacheta, l'envoya sans parler à persionne, et dis ce moment, décidée à connaître son sort, elle attendit avec impatience la prochaine visite du comte.

C'était le soir jour d'tlpéfa. Elle était sur le théâtre, regardant s'il paraîtrait dans sa loge des secondes et s'il lui ferait le signe convenu.

tji^ soir-là Arthur ne vint que bien tard, mais il semblait sojnbre et préoccupé. 11 ne regardait jias du côté du théâtre et ne fît aucun signe à Judith, qui se désespéra. Il fallait encore attendre au surlendemain.

Le surlendemain, c'était un mercredi, elle fut plus heureuse. Il Ini adressa de loin le signe qui lui indiquait le l'endez-vous, et Judith se dit : Demam matin il viendra, demain je saurai mon scH-t.

Mais le matin, arri^'a le chasseur de M. le lîomte

JUDITH

ifi%

annouraiit que son maître n'avait pas iin instant à lui ilans la journée, et qu'il viendrait le soir assez tard souper avec mademoiselle Judith.

Souper avec elle en tète à tète, cela ne lui était jamais arrivé à lui qui la quittait toujours avant minuit. — Qu'est-ceque cela voulait dire ? La tante trouvait que c'était trèsi-clair ; Juditli ne voulait pas la comprendre.

A onze heures du soir, le souper le plus fin et le plus délicat avait été pré]iaré par les soins de madame Bonnivet. Quant à Judith, elle ne voyait rien, n'écoutait rien ; elle attendait.

Elle attendait! toutes les facultés de son àniese renfermaient, se résumaient dans cette idée!..

T\îais onze heurt s et demie, minuit avaient souiîé, et Arthur ne venait pas!

Toute la nuit s'écoula! il ne vint pas ! et elle attendait encore.

Et le lendemain et les jours suivants Arthur ne parât pas... Elle ne reçut aucune nouvelle, elle ne le revit plus !

Qu'est-ce que cela signifiait? qu'est-ce qu'il était devenu? »

— Messieurs, dit le petit notaire, en s'interrompant, voici le rideau qui se lève : la suite à l'autre entr'acle.

— Messieurs, dit le petitJiotaire, au moment où tinissait le Ir-usième acte, des Uurjuenols, je devine qui' vous tenez à savoir ce qui était arrivé à notr.^ ami Arthur, et surtout à connaître au juste ce qu'il était?

— Si vous aviez commencé par là? lui dis-je.

— Ji? suis maître de placer mon exposition oùje veux; c'est moi qui conte; — d'ailleurs ce n'est pas ici, à l'Opéra, qu'il faut se montrer sévère sur les expositions, dit le professeur en droit, on ne les entend jamais.

— Ce qui est souvent un grand bonheur pour les auteurs de libretti, ajouta le notaire en me regardant ; et satisfait de son épigramme, il continua en ces termes :

Le comte Arthur de V*" descendait d'une trèsancienne et très-illustre famille du Midi. Sa mère, veu^e de très-bonne heure, n'avait eu que lui d'enfant, et était sans biens, mais elle avait un frère qui avait une immense f irtuue.

Ce frère, monseigneur l'aljbé de V"', avait éti; successivement à la cour de Louis XVFII, et plus lard à celle de Charles X, un des prélats les plus influents, et l'on sait quelle était à cette époque la puissance du clergé, puissance qui gouvernait la France, le souverain et même l'armée. L'abbé de V" était d'un caractère froid, d'un esprit sévère et hautain, d'un caractère égoïste, et pourtant excellent parent, carilavait de l'ambition pourluiet les siens. U se chargea de l'éducation de son neveu, le mil bien eu cour, fit rendre à sa sœur une partie

de ses biens confisqués pendant l'émigration, et la pau\re cjmt'^sse de V'** mourut en bénissant s >n frère et en recommandant pniir lui à son iils une obéissance aveugle !

Artliur, qui adorait sa mère, lui jura à son lit de uiort tout ce qu'elle voulut, serment d'autant plus facile à tenir que depuis son enfance il avait une peur horrilile de monseigneur son oncle, et avait toujours été habitué à se soumettre sans résistance à ses moindres vnbnté^.

Gr;ivo, doux et timide, mais «epeudaut plein de courage et d'honneur, .\rtliur avait toujoui's .senti un vif penchant ponr la carrière des armes, pour l'uniforme et pourl'épauli'tte, peut-être aussi parce que <1ans le palais de si;m oncle il ne voyait que dts robes noii-es et des surplis, il osa un jour et avec une grande réserve faire part de ses intentions à monseigneur, qui fronça le sourcil et lui annonça d'une voix ferme et décidée qu'il avait d'antres vues sur lui.

L'abbé de *'* avait été nommé évêipie, et il espérait mieux ! Il avait des chances pour le chapeau de cardinal; et dans ime si belle position, il voulait attirer après lui son neveu, l'élever aux jilus liantes dignités de l'Église; en un mot, lui faire embrasser la carrière qui seule alors conduisait rapidemenl aux honneurs et à la puissance,

Arthur n'osait résister ouvertement au terrible ascendant de son oncle, mais il jurait bien en luimême éi n'être jamais évêque.

Pourtant on en avait parlé au roi, qui avait accueilli ce (îrojet avec une insigne bienveillance. — Arthur devait, dans quelques mois, entrer au séminaire, seulement pour la forme, puis recevoir les ordres, et passer ivipidement des degrés inférieurs aux premiers rangs de son nouvel état.

Arthur n'avait pas oublié les serments faits à sa mère, et, d'un autre côté, c'eut été aux yeux de tous une insigne ingratitude de se brouiller ouvei*teiuent avec un oncle, son seul parent et son bienfaiteur. — N'osant donc déclarer la guerre au redoutable prélat, et s'opposer directement à ses intentions épiscopales, il cherchait quebpies moyeas di'tournés pour arri\ er au même but et pour forcer l'abbé à renoncer de lui-même à ses desseins. Le seul moyen était d'arriver à quelque bon scandale qui le rendit indigne des saintes et respectables fonctions qu'on vimlait lui conférer malgré lui.

Ce n'était pas facile, car Arthur, soit que cela \int de son naturel ou de son éducation, iTvait un fond de principes et d'houiiètelé qu'il ne pouvait vaincre. — N'est pas libertin qui veut; — il faut pour cet état une vocation comme pour les autres, et Arthur avait autant de peine à être mauvais sujet qu'à être évoque... Il y a des gens qui ne réussissent à rien

Il avait pourtant des amis pleins de facilité et d'heureuses dispositions, qui, pour lui rendre service, l'entraînaient dans leurs joyeuses orgies. — Arthur y allait par raison. .., mais le désordre l'ennuyait autant qu'il amusait les autres ; sa froide sagesse glaçait la folie de s?s coinpagnons, et fi-

JUDITH

nissait souvent par les rendre raisonnables, — il était signalé comme un trouble-fête, et il y avait renoncé.

Alors, et en désespoir de cause, il avait tourné ses vues vers les dames de la cour. — Mais dans cette cour, les dames fuyaient le bruit et le scandale, non pas qu'il y eût moins d'intrigues qu'autrefois, mais on les cachait mieux; et l'évêque, quoique averti des silencieuses passions de son neveu, eut l'air de ne rien savoir et de fermer les yeux, pensant probablement avec Molière :

Que ce n'est point pécher que pécher en silence.

Quel parti restait-il donc alors à ce pauvre Arthur, qui courait après le scandale comme d'autres courent après la gloire, sans pouvoir l'atteindre? Un de ses amis, franc libertin, lui dit :

— Prends une maîtresse à l'Opéra ; ce théâtre est à la mode, (ont le monde y va ; cela se saura, cela fera du bruit, c'est tout ce qu'il faut.

— Moi ! dit Arthur en rougissant d'indignation, me mêler d'une intrigue pareille !

— Tu ne t'en mêleras pas ; tout cela s'arrange avec les grands parents ; et le traité une fois conclu, il n'en sera que ce que tu voudras; il ne s'agit pas que cela soit, mais qu'on le croie et qu'on le dise.

— A la bonne heure.

— Tu seras en titre et voilà tout ; tu sais bien que de nos jours... il y a une foule de titulaires qui n'exercent pas... tu seras comme eux.

— Soit; j'y consens.

Un a vu les détails de la présentation et la première entrevue de Judith, d'Arthur et de la tante.

On s'arrangea pour que monseigneur l'évêque en fiit instruit. — Il ne dit rien.

On le prévint que presque toutes les nuits la voiture de son neveu stationnait rue de Provence, et Arthur espérait chaque jour une explication et une scène, où il comptait se rejeter sur la violence d'une passion qui désormais le rendait indigne des bontés de son oncle ; mais pas ime plainte ne se fit entendre, et Arthur ne savait comment expliquer ce sang-froid et cette résignation évangéliques.

C'était le calme précurseur de l'orage.

Monseigneur lui dit un matin : Le roi a été fort irrité contre vous, j'ignore à quel sujet.

— Je le devine.

— Ei moi je ne veux pas le savoir. Sa Majesté a pardonné, mais elle exige que dans deux jours vous entriez au séminaire.

— Moi, mou uncle...

— Ce sont les ordres du roi, c'est auprès de lui qu'il faut réclamer; et il lui tourna le dos.

Arthur furieux, hors de lui, ne sachant où donner de la tète, courut chez Judith, l'emmena aux Tuileries, l'avoua pour sa maîtresse aux yeux de tout Paris et à la veille de partir pour le séminaire. Cette fois, il n'y eut pas moyen de ne pas éclater. Impossible, après un tel scandale, de songer, de longtemps du moins, à le faire entrer dans

riiglise. — C'est tout ce qu'Arthur demandait. — Monsi^igneur écrivit à Judith la lettre menaçante que nous avons vue, et le roi envoya au comte l'ordre de quitter Paris dans les vingt-quatre heures. — Il fallait obéir. Par bunheur, Arthur était intimement lié avec un des tils de M. de Bourmont, qui, lui-même, partait la nuit suivante pour Alger, où se préparait un(; importante expédition.

— Arthur le supplia de l'emmener avec lui, comme volontaire, de n'en rien dire à personne, ni au roi, ni à son oncle. Puisqu'on me laisse libre du lieu de mon exil, se disait-il, je le choisirai glorieux. — J'irai où il y a du danger et de l'honneur! Je me ferai tuer, ou j'entrerai un des premiers dans la Casauba, et quand je reviendrai avec un drapeau, on verra si l'on ose encore m'atfubler d'une étole et me faire donner la bénédiction aux fidèles.

Il s'éloigna de nuit dans le plus grand secret, car toutes ses démarches étaient observées, et il craignait que si ou devinait le but de son voyage, on ne l'empêchât de partir; il écrivit un mot à Judith pour la prévenir seulement qu'il la quittait pour quelques jours ; mais ce billet, tout insignifiant qu'il était, fut intercepté et ne parvint pas. Le préfet de police était aux ordres de monseigneur.

La semaine suivante, Arthur était eu pleine mer, et le vingtième jour il débarquait eu Afriiiuc Il monta des premiers à l'assaut, au fort de l'Empereur, et fut blessé à côté de son intrépide ami, M. de Bourmont, qui tomba frappé à mort au milieu d'un triomphe. — Longtemps Arthur fut en danger; pendant deux mois on désespéra de ses jours, et quand il revint à lui, sa fortune, ses espérances, celles de son oncle, tout avait disparu en trois jours, avec la monarchie de Charles S'.

L'évêque n'avait pu résister à un pareil désastre; malade et souffrant, il avait voulu suivre la cour exilée, il ne l'avait pu. — L'impatience, la colère continuelles qu'il éprouvait, avaient exalté son cerveau et entlammé son sang ; une fièvre dangereuse se déclara, et dans l'état d'irritation où il était, ne sachant à qui s'en prendre, ce fut sur son neveu qu'il se vengea de la révolution de juillet.

Arthur, à peine rétabli de sa blessure, arriva à Paris, — et c'est ici, messieurs, dit le notaire en élevant la voix, que je commence à entrer en scène.

— M. le comte vint chez moi pour me confier les affaires de la succession dont il était peu en état de s'occuper. — J'étais depuis longtemps son notaire et celui de sa famille, cela me revenait de droit : nous procédâmes d'abord â la levée des scellés.

Je ne vous parlerai point des détails de l'inventaire, quoiqu'un inventaire bien fait et bien dressé ait bien aussi son prix; en inscrivant à leur numéro d'ordre les différents papiers que renfermait le secrétaire de monseigneur, j'aperçus un billet gautlré et satiné, signé Judilh, danseuse à l'Opéra! La lettre d'une danseuse chez un évêque !... J'aurais voulu pour l'honneur du clergé la faire disparaître; mais déjà Arthur s'en était saisi, et voyant

JUDITH

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son trouble et son émolion, je crus un instant, Dieu ine pardonne celte mauvaise pensée, que monseigneur et son neveu avaient été rivaux sans le savoir.

— Pauvre fille !.. . pauvre fille !.. . disait Arthur. . . Quelle noblesse! quelle générosité! quel trésor je possédais là!... Tenez..., monsieur..., tenez, lisez, me dit-il, et quand je relus cette phrase :

Si l'on offense le ciel en aimant de toute son âme, c'est un crime dont je suis coupable. ., mai'.? dont il n'est pas complice.

— C'est pourtant vrai ! s'écria Arthur, qui avait alors les larmes aux yeux, elle m'aimait de toute son âme, et je ne m'en apercevais pas, et je ne songeais pas à l'aimer..., et elle avait seize ans, et elle était charmante !.. car vous ne savez pas, monsieur, comme elle est jolie... c'est la plus jolie femme de Paris.

— Je n'en doute pas, monsieur le comte... mais si vous voulez que nous achevions l'inventaire

— Comme vous voudrez...

Et il continuait à lire à voix haute les fragments de la lettre.

« Si le ciel , si mon bon ange, si le bonheur de « toute ma vie voulaient qu'il me répondit : Je « vous aime !

« Ah ! c'est bien mal ce que je vais vous dire, et « vous allez, à juste titre, m'accabler de vos repro- « ches, de vos malédictions; — mais voyez-vous, « monseigneur, il n'y a pas de pouvoir au inonde « qui puisse m'empècher d'être à lui, de lui tout « sacrifier... »

— Et j'ai méconnu... j'ai repoussé un pareil amour! s'écriait Arthur. — C'est moi, c'est moi seul qui fus coupable..., mais je réjjarerai mes torts, — je lui consacrerai ma vie tout entière. ..je vous le promets, je vous le jure. — Mi ! qui maintenant d'ailleurs pourrait me Itlàiner d'avouer une telle maîtresse?... J'en suis fier. — Je l'aime, je le dirai à tout le monde , et tout le monde me l'enviera, à commencer par vous, monsieur le notaire, qui ne m'écoutez pas... et qui regardez si attentivement ce fatras de papiers.

— Ces papiers... c'était le testament de son oncle, que je venais de découvrir, — testament qui le déshéritait et qui disposait de l'immense fortune du défunt en faveur des hospices, et pour des fondations pieuses.

Je le dis à Arthur, qui ne montra pas la moindre émotion et se mit à relire la lettre de Judith.

— Vous la verrez, ma jolie maîtresse, me dit-il, vous la verrez, je veux que vous diniez aujourd'hui avec elle.

— Mais ces papiers... ce testament...

— Eh bien ! me dit-il eu souriant, cela ne me regarde plus; — heureusement, Judith m'aimera sans cela!!! Adieu, monsieur, adieu; je vais la voir, je vais retrouver près d'elle plus que je n'ai perdu.

Et il sortit les yeux rayonnants de plaisir et d'espoir.

--• Singulier jeune homme, me dis-je, qu'une

maîtresse console d'une succession perdue ! et j'achevai mon inventaire.

Quelques heures après, j'étais de retour chez moi ! Je vois entrer Arthur comme un fou, comme un homme en délire. — Elle n'y est plus ! me dit-il, elle n'y est plus. — Perdue... elle est perdue pour moi !

— Eh quoi ! une infidélité!..

— Qui vous l'a dit 1 s'écria-t-il vivement en me prenant au collet.

— Je n'en sais rien.

— A la bonne heure; car je n'y survivrais pas ! Depuis mon départ, depuis trois mois elle a disparu, elle a quitté l'Opéra.

— Que vous ont dit ses compagnes?

— Des absurdités. Les unes prétendent qu'elle a été enlevée... une autre m'assurait de sang-froid qu'elle avait l'intention de se périr.

— C'est possible!., depuis larévolution de juillet I le suicide devient à la mode !

— Ne dites pas cela... j'en perdrais la raison. J'ai couru à son appartement de la rue de Provence, elle l'avait quitté sans dire où elle allait.

— Aucun indice?

— L'appartement est à louer. — Personne ne l'a habité depuis elle.

— Et vous n'avez rien trouvé?

— Rien ! seulement dans la chambre de sa tante, à terre... cette adresse, cette carte d'emballage sur laquelle était écrit : A madame lionnivcl , à liurdeaux. Car, je me le rappelle, elle est de ce pays-là.

— Eh bien?..

— Eh bien ! chargez-vous ici de mes affaires, arrangez cela comme vous l'entendrez.

— Que voulez-vous faire?

— Suivre ses traces ou celles de sa tante... la chercher, la découvrir.

— Souifrant comme vous l'êtes, vous voudriez partir demain pour Bordeaux?

— Demain, c'est trop tard !

Il partit le soir même ! Et... — Ici le quatrième acte des Huguenots commença : le notaire ne parlait plus, il écoutait... Et il nous fallut attendre à l'autre entr'acte la suite de l'histoire.

M. Nourrit venait de sauter par la fenêtre, mademoiselle Falcou venait de s'évanouir; le quatrième acte des Uuyuenois finissait au bruit des applaudissements , et le notaire continua son récit en ces termes :

Arthur était resté six mois à Bordeaux, cherchant, interrogeant, demandant à tout le monde madame Bonnivet, dont personne ne pouvait lui donner de nouvelles. 11 l'avait même fait mettre dans les journaux, et la pauvre femme serait morte de plaisir, si elle s'y était vue!.. Mais cela ne lui était plus possible. Le propriétaire d'une petite maison dans laquelle elle avait demeuré vint don-

JUDITH

her.iArlhurles renseignements qu'il avait fait ilcniandev par iis gazettes. Madame Bonnivet était morte depuis deux mois.

— Et sa nièce?..

— N'était pas avec elle; mais la tante jouissait d'une certaine aisance : elle avait cent louis de rente viagère.

— D'uù cela lui venait-il T -^ On Fignore.

— Parlait-elle de sa nièce?

— Qnelquel'ois elle prommcaît son nom et

puis s'arrêtait comme craignant de trahir un secret qu'elle devait garder.

.'\rlliur, malgré tous ses soins et ses recherches, n'avait pu en apprendre davantage ; il était revenu désespéré. Car depuis qu'il avait perdu Judith, depuis ({u'il en était séparé à jamais, son attachement jiour elle était devenu un amour, une passion véritable. C'était maintenant la seule affaire, la seule occupation ele sa vie! Il se rappelait amèrement les Instants si rares qu'il avait passés auprès d'elfe; il la voyait devant ses yeux parée de tant de charmes, de tant d'amour... Et tous ces biens qui lui avaient appartenu il les avait dédaignés ; il n'en connaissait le prix qn'en les perdant pour toujours. — Il recherchait tous les lieux où il l'avait vue. — Il ne quittait pas l'Opéra.

Il voulut habiter l'appartement de la rue de Provence. A sou grand regret, il avait été loué en son absence par un étranger qui ne l'occupait pas! Il voulut le revoir du moins. — Le concierge n'en avait pas les clés,, et les portes et les persiennes de Tappartimient restèrent constamment fermées.

Vous vous doutez bien cpne, tout entier à ses regi'cls et à sim amour, .\rthur ne songeait guère à ses affaires; mais moi je m'en inquiétais puur lui. et je voyais avec peiue qu'elles prenaient une tournure fâcheuse. — Déshérité par son oncle, Arthur n'avait pour toute fortune que le bien de sa mère, quinze mille livres de rentes à peu près. — Il en avait dissipé plus de la moitié, d'abord dans les folies qu'il avait faites autrefois pour Judith, et ensuite dans les dépenses qu'il faisait maintenant pour découvrir ses traces : car rien ne lui coritait.

.\u plus léger indice, il expédiait des courriers dans toutes les directions et semait l'or à pleines mains..., mais toujours sans succès. Aussi il me répélait sans cesse qu'elle n'existait plus, qu'elle était mo.le! Dans nos rendez-vous d'affaires, il ne parlait cpue crelle, et moi je lui parlais de la nécessité de veuiire et de liquider. — .Te Fy décidai enfin, el non sans peine ; c'était pour lui nn grand chagrin de se défaire des biens qui lui venaient de sa mère... Mais il le fallait... Il devait pn""? de deuv ccut niilk' francs, l't les intérêts à payer auraient Lienlût absorbé le reste do sa fortnae.

On apposa donc lesafiichcs, on fit les insertions dans les journaux, et la veille du jour ofr la vente devait se faire dans mon étude, je reçus d'un de mes confrères une coauiumicatiou qm me n-aiplit de surprise et de jnie. Le sort se lassait donc de poursuivre ce pauvre Arthur f

Un M. de Courval. homme d'une probité éijuivoque, et débiteur di» sa mère d'uni! somme considérable, demandait à s'acquitter; \e capital et les intérèls montaient à cent mille écus; la dette était bien n'elle, bien exigible, et mon cuifrère m'ajiportail les fonds eu bons billets de banque. — Il n'y avait pas moyen de dfiuter d'un pareil bonheur. Je COTirns l'annoncer à Arthur, qui reçut cette nouvelle san=! plaisir ni peine. Dès qn'i>n ne lui parlait pas de Judith, fout lui était indifférent.

Pour moi, je me hâtai de donner quittance, de payirr nos créanciers, de dégrever nos biens, et tout allait à merveille, sauf un incident difficile à expliquer.

Arthur rencontra un jour ce vieux M. de Courval qui venait de s'acquitter si noblement envers nous. Il habitait d'ordinaire la province et se trouvait par hasard à Paris. — .-\rthur lui tendit la main, et le remerciait de son procédé, au moment même m'i celui-ci s'e^ccusait avec embarras des malheurs multipliés qui le mettaient dans l'impossibilité de jamais faire honneur à ses affaires.

— Et ^ous venez le mois dernier de me payer cent mille écus?

— Moi!..

— Je n'ai plus de titres contre vous, ils sont anéantis. Vous ne me devez plus rien.

— Ce n'est pas possible !

— Voyez plutôt mon notaire !

Le débiteur, qui ne l'était plus, accourut chez moi, et ne pouvait i-eveuir de son étonnement.

— C'est fort heureux pour vous, lui dis-je.

— Et encore plus pour M. Arthur..., me répondit-il d'un air triste et mécontent, car moi j'avais pris mon parti... ne pouvant pas payer,c'est comme si je ne devais pas ; et cette atfaire-bà ne me rend pas plus riche; mais lui!., c'est bien différent!., il peut se vanter d'avoir du bonheur!..

— Quoi ! vraiment? vons ne savez pas d'où cela vient?

— Je ne m'en doute pas; mais si tontes les faillites s'arrangeaient ainsi, il y aurait du plaisir... tandis que frauchemeut il n'y en a guère...

— Monsieur doit donc encore?

— Près du dotible de ce que j'ai, ou plutôt de ce cfn'on a déjà payé poiu' moi, et si l'on se présentait pour continuer la Ikiuidation, je vous pjrie de m'avertir.

— Je n^y mamjuerai pas.

Notre surprise redoubla, et Arthurse désolait de ne pouvoir deviner le mot de Uéntguïe. Je coittus chez mon confrère, nn honrHMe homme... fort instruit, qui n'eu savait pas plus que moi... dans eetli' affaire-là, s'entend... (in lui avait envoyi' lis fonds en fui recomm;uidaut de retirer el d'ani''antir les fifres. !l me coutîa la lettre d'envoi que je portai à Arthur. If l'examina avec attention et n'en fut pas plus avance. La lettre l'tait timbi'ée du Havre, ville où demeurait .M. de Courval. L'i'crituve, qui n'était pas la sienne, nous était tout à fait inconnue .. Mais.\rthnrpinissa un cri de surprise et devint pâle comme la mort en apercevant le cachet

JUDITH

im

à nioilié brisi'; (•'L'Iail relui di> Jiuliili. Il lui avait lait radeau aulrefois d'uue pierre anlique et précieuse sur laquelle était uu phénix ! Loin de voir dans ce préseul une allusion ou un éloge, Judith n'y avait vu qu'un emblème de tristesse, et elle avait fait graver à l'entour (cs mots : Toujours seuil Ce cachet ne la quittait jias, et cette devise insignifiante pnur fout autre, et pour elle si expressive, ne pouvait apparfenirqu'àelle. — Cette lettre vient d'elle, s'écriait Arthur ; et il la laissa échapper de ses mains freinblantes.

— Kh bien! vous voilà sûr qu'elle existe encore et qu'elle pense à vous... ^ousilevezèlre enchanté?

Arlhuréfaif furieux. Il aurait mieux aimé(iu'elle fût morte ; car enfin, disait-il, pouniuoi se cacher? l'onnpioi, lorsqu'elle sait on j'habite, craint-elle de venir à moi e1 de se montrer? Elle est donc ind)gi:e de paraître à mes yeux? elle ne m'aime donc plus? elle m'a donc oublié?

— Celte lettre, lui dis-je, iirouve le contraire.

— Et de quel droit, reprit Arthur liors de lui, vient-elle m'imposer ses bienfaits? D'où viennent ces richesses? Qui lui a donné l'audace de me les offrir? et depuis quand me croit-elle ass^z lâche jinur les accepter? Je n'en veux pas, reprenez-les.

— Je ne demande pas mieux... mais à qui les rendre?

— Peu m'importe ! . . je les refuse.

— \'ous aurez beau les refuser, vos dettes sont payées, vos propriétés sont dégrevées, grâce aux cent mille écus...

— Vous vendrezmes biens, vous réaliserez celte somme à la(juelle je ne toucherai jamais et ([ui restera déposée chez vous... jusqu'au moment où on pourra la reprendre.

— .Mais l'état de foFtriîBe m vobs vous trouverez alors?

— l'eu m'importe! tout infidèle qu'elle est, je ne me repens pas de m'ètre ruiné pour Judith .. . mais être enrichi par elle est une humiliation que je ne puis supporter!

Ht, malgré nii's efllirts, malgré toutes mes remontrances, il tintàsesré'solutions. Lesbiens furent vendus, et très-bien vendus, grâce à l'augmentation successive des propriétés; les premiers trois cent mille francs furent déposés dans mon étudey et il resta encore à Arthur de quoi acheter six mille livres de rentes sur le givaud-livre; ce fut là fonte sa fortune.

Il .vécut ainsi pendant deux ans, chi-rchant à bannir un .sou\euirqni le poursuivait sans reliche;, somb:e et mélancolique, refusant tout plaisir ou foute distraction, il était devenu incapable de se livrer au travail ou à l'étude, et je gémissais eu niiii-mèmc de l'empire qu'exerçait nue si cruellfi passion sur un homme d'un esprit et d'un earacfère aussi élevés. Il venait me voir presque tons les jours afin d'oublier Judith, ef il m'en parlait sans cesse.

Il ne l'aimait plus, disait-il, il la méprisait; il aurait fui au bout du monde plutôt que de la revoir, et maigre lui ses pas le ramifiaient dans les

lieux qui lui parlaient d'elle et qui lui rappelaient son souvenir.

Un jour, ou plutôt une nuit, il était au bal masqué dans cette salle d'Opéra, on il n'entrait jamais sans un battement de cœur. Seul, malgré la foule... toujours seul (car c'est lui qui maintenant avait pris la devise de Judith) ! Il se promenait silencieusement an milieu du bruit... sur ce théâtre... à cette place où tant de fois il l'avait vue apparaître... puis, s'égarant dans les corridors, il monta lenfernenf à cette loge, à cette seconde de face où dans des temps plus heureux il s'asseyait tous les soirs, et d'où il lui donnait le signal de leurs innocents rendez-vous I

La porte de la loge était ouverte. Une femme en domino élégant y était seule et semblait plongée dans de profondes réflexions. A l'aspect d'Arthur elle tressaillit, voulut se lever et sortir... mais pouvant à peine se soutenir, elle s'appuya sur lui des côtés de la loge et retomba sur sou fauteuil. Son trouble même la fit remarquer d',\rthur qui s'approcha vivement et hii offrit ses services.

'Sans lui répondre... elle le refusa de la main.

— La chaleur vous aura fait mal, lui dit-il avec une émotion dont il n'était pas le maître, et si vous détachiez un instant ce masque...

Elle refusa encore et se contenta pour chercher de l'air de rejeter en arrière le caniail du domino (jui couvrait son front.

Arthur vit alors de beaux cheveux noirs i[ui retombaient en boucles sur ses épaules ! C'était ainsi (jue Juilith se coiffait!.... cette pose gracieuse, cette taille fine et élég;uite, c'était la sienne... c'étaient là sa totiraure, ses mamères, ce charme invisible et péttétrant que l'on devine et qui' l'on ne peut rendre l...

Elle se leva enfin!..

Arthnr poussa un cri! C'est lui à son tour qui se sentait mourir .. mais rassemblant promptement tontes ses forces, il lui dit à demi-voix :

— Judith... Judith !.. c'est vous !

Elle voulut sortir !

— Restez ! restez, de grâce ! laissez-moi vous dire que je suis le plus malheuri'nxdes hommes, car je vous ai méconnue lorsque vous méritiez tout mon amoiu' !

Elle tressaillit !

— Oui, vous le méritiez alors... oui, vous étiez digne des hommages et des adorations de toute la terre, et pour;ant, insensé qneje suis, je vous aime encore, je n'aime que vous, je vous aimerai toujours... maintenant même que vous m'avez été infidèle... que vous m'avez trahi !

Elle voulut répoudre, la parole expira sur ses lèvres... mais elle porta la main à sou cœur, comme pour se justifier...

— Et comment, sans cela, expliquer votre absence,, et surtout vos bienfaits!., ces bienfaits dont je rougis pour vous et qu« j'ai repoussés? Oui, Judith, je n'en veux pas, je ne veux que vous et votre amour; et s'il est vrai que vous ne m'ayez pas oublié, (^ue vous m'aimiez encore... venez!..

JUDITH

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