‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 2)Chapitre 968 sur 975 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

LE UUC, LEBEL.

LEDEL, s'inclinant. Je présente mes respectueux hommages à monsieur le duc.

LE rue, d'un air familier et continuant à se promener. Bonjour, Lebel, bonjour! qu'y a-t-il de nouv€au?

LEBEL, avec émotion. Il y a, Monseigneur, que je viens à vous, parce que tous les jours je suis tenté de donner ma démission.

LE DUC, étonné. Toi ! le ministre secret des plaisirs du roi.

LEBEL, avec une nuance d'orgueil. Le poste est agréable, j'en conviens, pour le crédit et la considération... mais...

LE DUC, souriant et achevant sa phrase. Mais il le donne trop de mal... trop d'occupation!....

LEBEL. Ce ne serait rien ! depuis le temps ! j'y suis fait !

LE DUC. Est-ce que Sa Majesté supprimerait le traitement qu'elle te fait sur sa cassette?

LEBEL, avec dignité. Monsieur le duc, je vous prie de croire que je ne tiens pas aux appointements; mais je tiens à l'honneur !

LEDUC, étonné. Vraiment.

LEBEL, avec chaleur. Je tiens à mes prérogatives. J'ai une charge que je remplis, j'ose le dire, à la

satisfaction générale Hé bien, non content de

me l'envier, chacun ici va sur mes brisées, et empiète sur mes attributions !.... est-ce juste ?

LE DUC, souriant. Non, sans doute.

LEBEL, continuant à s'échavflcr. Vais-je me mêler de ce que fait M. de Praslin ? Vais-je troubler M. de Saint-Florentin dans la vente de ses lettres de cachet'? Vais-je empêcher M. de Jarente de coucher qui il veut sur la feuille des bénéfices ? Hé bien ! tous ces messieurs de la cour sont loin d'avoir la même délicatesse que moi ! Il n'y en a pas un... je dis des plus huppes, qui, lorsque par hasard il a une jolie sœur ou une jolie femme, ne s'empresse, pour me faire du tort, de la faire trouver sur le passage de Sa Majesté.

LE DUC, détournant la télé avec indignation. Quelle infamie !

LEBEL, encouragé, et croyant que le duc entre dans son idée. C'est ce que je dis ! comme si je n'étais pas là pour les présenter ! Après cela, de leur côté, lesdames de la cour m'en vc^ulent, parce que main-

tenant Sa Majesté préfère la bourgeoisie C'est

un tort, j'en conviens : il vaudrait mieux que le roi ne choisit ses maîtresses que dans les rangs de sa fidèlivnoblesse... mais enfin est-ce ma faute?

LEDUC Gela suffit

LEBEL, continuant avec chaleur, et sans s'apercevoir ijue le duc ne l'écoute, plus. Celui qui me donne le plus d'inquiétudes, c'est M. de Richelieu! Dans l'origine, je ne devais travailler qu'avec le roi ; à pri'sent, il faut que je soumette mon travail à M. le maréchal qui, peu à peu, j'en suis sûr, finira j par s'emparer totalement de ma place, et la fera

ériger en grande charge de la couronne C'est

son intention !

LE DUC, impatienté. Assez ! assez ! ce n'est pas de cela qu'il s'agit ! Savez-vous comment il se fait que demain le roi doit aller déjeuner à Maisons, chez la marquise de Castellane?

LEBEL. Oui, Monseigneur; et cela me parait juste. Comme la marquise a soupe hier chez Sa Majesté, et y soupe encore ce soir

LE DUC. Que me dis-tu là? Et tu ne me l'avais pas appris ?

LEBEL. C'est justement pour cela, Monseigneur, que je venais vous adresser mes réclamations ! c'e?t sans m'en parler, sans que j'en fusse instruit, que, dans une partie de chasse chez le prince de Soubise, la marquise a été présentée !

LE DUC. Le prince de Soubise!..

LEBEL. Oui, Monseigneur, il est l'amant de midame de Castellane.

LE DUC Lui ! qui vit publipiemeul avec mademoiselle (juimard.

LEBEL. Pour la forme! parce qu'il croit de sa dignité d'avoir à ses gages une demoiselle de l'Opéra ; mais la vérité, vous pouvez m'en croire, moi qui m'y connais, c'est qu'il est amoureux fou de la marquise.

LE DUC Et il la donne au roi !

LEBEL, à demi-voix. Raison de plus! pour s'élever avec elle, régner sous son nom et renverser quelqu'un... que vous connaissez.

LE DUC. J'entends!

LEBEL. Oui, Monseigneur, le prince de Soubise veut prendre votre place... comme il a déjà pris la mienne. ..; il ne respecte rien !

LE DUC Je crains peu ses eflbrts, mais je crains la faiblesse du roi.

LEBEL. Heureusement qu'il vous aime !

LE DUC, baissant la voix. W n'aime personne! pas même ses maîtresses! il ne cède, eu leur obéissant, qu'à l'empire de l'habitude qui peut tout sur lui ; il fait aujourd'hui ce qu'il a fait hier, voilà pourquoi ces deux entrevues avec madame de Castellane commencent à m'inquiéter !

LEBEL. Peut-être y en a-t-il d'autres que j'ignore!

LE DUC, à part. C'est probable, l'assurance de la marquise me le ferait croire ! il y avait du Pompadour dans sa démarche et dans son geste. —[Haut.) Lebel, il n'y a pas de temps à perdre, il faut arrêter cette liaison !

LEBEL. Et par quel moyen. Monseigneur ? D'ordi-

UN MINISTRE SOUS LOUIS XV

naire, avant d'aimer quelqu'un, le roi me demande mon avis, et je lui dis en honnête homme ce que j'en pense...; mais dans cette occasion il ne m'en parle pas... ne me consulte pas...; ce qui prouverait déjà qu'il a fait un mauvais choix... (A demi voix.) Ily a plus... vous savez bien, dans la chapelle, cette tribune réservée aux maîtresses en titre de Sa Majesté, et qui n'a pas été occupée depuis la mort de madame d'Éliolles...

LEDUC. Hé bien!..

LEBEL. Hé bien ! sans m'en prévenir, le roi a donné l'ordre de la faire disposer pour après-demain dimanche ! est-elle destinée à la marquise, c'est ce que j'ignore.

LE DUC, se promenant vivement et avec agitation. Oui..., oui, plus de doute, ses menaces me le prouvent... — Maîtresse en titre... Maîtresse déclarée. — Et c'est après-demain ! il me reste à peine deux jours pour conjurer l'orage. — Deux jours ! cela a suffi souvent pour changer la face d'un empire; mais pour renverser une maîtresse... et une maîtresse nouvelle dont un roi est amoureux?., n'importe. — Il faut le tenter. — A qui m'adresser'?.. à mes amis!.. (Il s'arrête et réflèchil.) Peut-être déjà sont-ils les siens? — D'ailleurs, ils ne sauraient que ce que je sais. — Ce n'est pas à eux que la marquise irait se confier... — Non, c'est dans son parti même qu'il faut trouver les moyens de la perdre. — (Haut.) Lebel !

LEBEL, qui pendant ce temps s'est tenu à l'écart. Monseigneur!..

LE DUC. Soupçonnes-tu quelles sont les confidentes de madame de Castellane, ses amies intimes. . . pour le moment?

LEBEL. Il y avait avec elle, à ce dernier souper, madame de Marsan...

LE DUC. Parente du prince de Soiibise. — Rien à faire de ce côté!

LEBEL. Madame de Flavacourt !

LE DUC Peu ambitieuse... mais tendre àl'excès... On n'en obtiendrait rien qu'en lui faisant la cour... et je n'en ai pas le temps.

LEBEL. Et madame la maréchale de Mirepoix.

LE DUC La maréchale!., c'est juste! ce devait être ! Voilà la preuve la plus certaine de la prochaine élévation de la marquise ! Madame de Mirepoix a été de toute éternité l'amie des amies de notre royal maître. C"est une place de contiance, qui semble avoir été créée pour elle, et qu'elle remplit à merveille ! — De l'habitude... de l'audace... de l'i>sprit et une tète!., où il n'y a pas un préjugé... je dirai presque... pas un principe! — Du reste, mon ennemie mortelle. C'est par là qu'il faut attaquer... Oui, allons chez elle. (Appelant.) Holà! quelqu'un! (CAoHîpreparaff ) Mes chevaux... ma voit ure . . . une voiture sans armes, et que Georges ne mette pas de livrée..; Adieu, Lebel ; soyez Irauquille : nous réussirons! Mais ne parlez à personne de notre entretien de ce matin... Vous n'avez rien vu, rien entendu !

LEBEL. Monseigneur sait bien que, par état... je n'ai jamais d'yeux ni d'oreilles !

LE DUC. C'est juste ! — Mon épée, mon chapeau- (Regardant le bureau.) Ce travail commencé, qu'il fallait terminer aujourd'hui... ce projet si utile, qui peut-être maintenant n'aura jamais de suite... (Jetant le papier qu'il tenait, et marchant à grands pas.) Est-ce ma faute, après tout, si, au lieu de m'occuper de l'État, je suis obligé de m'occuper de moi ! On me déclare la guerre. . . j e me défends ! . . Allons. . . allons, faisons aujourd'hui nos affaires... et demain... si je suis encore en place, si on ne m'attaque plus, je songerai à celles de la France! (// sort.)

LEBEL. Oui... demain... Par malheur, on est attaqué tous les jours... et demain!., n'arrive jamais. (Il sort.)

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