‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 2)Chapitre 969 sur 975 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

(L'iiôtel de Mirepoix. — Le boudoir de la maréchale.) LE DUC, LA MARÉCHALE.

LA MARÉCHALE, d'un air très-digne et très-froid. J'étais loin de m'attendre, monsieur le duc, à une pareille visite, et je ne puis m'en expliquer encore le but ni le motif.

LE DUC Aucun de vos gens ne m'a vu entrer, j'ai laissé ma voiture dans l'autre rue : daignez pour un instant, madame la maréchale, faire défendre votre porte.

LA MARÉCHALE, sans se lever, et ouvrant la porte du boudoir, près de laquelle elle est placée. Moi, Monseigneur, je m'en garderais bien! J'attends du monde ce matin, et je ne veux même pas qu'on puisse me soupçonner capable...

LE DUC. D'une entrevue particulière... av«c un ministre du roi ?

LA MARÉCHALE. Oui, Mousleur...

LE DUC, souriant d'un air railleur. Il me semble qu'autrefois votre auguste époux n'était pas si jaloux... Est-ce que, depuis votre veuvage...

LA MARÉCHALE, avec fierté. Vous oubliez, Monsiem', que vous êtes chez moi ! et que je dois être étonnée de vous y voir, après vos procédés affreux, après votre indigne conduite, lorsque, depuis trois ans, en un mot, nous sommes brouillés à mort.

LE DUC C'est justement pour cela que je venais. Ne trouvez-vous pas. Madame, que trois ans... c'est bien long ! trois ans de haine !.. pour s'être aimés aussi peu de temps? Il n'y a pas de proportion... Il n'y a pas de justice.

LA MARÉCH.u,E, avec indignation. S'il y en avait une... Monsieur!..

LE Dvc, froidement. Il y en a. Madame, demandez plutôtà M. de Maupeou, votre ami!., son père en vendait et lui aussi.

LA MARÉCHALE. S'il ue dépendait que de lui et de moi. Monsieur, vous seriez traité comme vous le méritez. — Mais cela arrivera, grâce au ciel. — Car, je suis plus franche que vous, je le dis hautement, j'ai juré de vous perdre.

UN MINISTRE SOUS LOUIS XV

Tel ijui me refuse aujourd'hiù sera trop heureux demain d'implorer à mes pieds.

LE DUC. C'est vrai!., mais je sais par bonheur que vous ne tenez pas tous vos serments... Ce n'est pas un reproche queje vous fais... loin de moi l'idée de vouloir vous ollenser en rien, et j'espère bientôt vous le prouver. [Avec chakur.) Oui, madame la maréchale, je vous le jure.

LA MARÉCHALE. Pensez-vous, monsieur le duc, que j'ajouterai foi à vos discours?

LE DUC. Non, Madame; j'ai trop bonne idée de vous pour cela. — Vous savez comme moi que, dans le temps et dans le lieu où nous vivons, il ne faut juger les gens que sur leurs actions, sur leurs démarches?.. Eh bien!., il me semble que la mienne aujourd'hui ne vous annonce que des intentions conciliatrices.. C'estmoi qui fais le premier pas... c'est moi qui viens vous trouver.

LA M.ARÉCHALE, ironiquement. Pour m'offrir la paix, peut-être.

LE DUC, la regardant en riant. Non, vous n'en voudriez pas... ni moi non plus. — Mais, parce

que l'on n'est pas en paix , est-on obligé de vivre en guerre? N'y a-t-il pas, entre parties belligérantes, des trêves, des armistices, qui n'empêchent pas de se hair... Au contraire... car je n'entends pas, madame la maréchale, gêner en rien vos sentiuients, m'en préserve le ciel! Et c'est pour les maintenir dans toute leur intégrité, pour conserver le statu quo, queje venais vous proposer...

LA MARÉCHALE. Quoi donC?..

LE DUC. Un terme moyen qui ne change presque rien à notre position réciproque, et nous laisse tous les deux sur la défensive ; comme qui dirait, en un mot... une neutralité armée.

LA MARÉCHALE, fermant la porte du boudoir, et se rapprochant du duc. Qu'est-ce que cela signitie?

LE DUC, se jetant sur le canapé. A la bonne heure ! j'étais bien sûr qu'entre gens d'esprit... il y aurait moyen de s'entendre. [Après un instant de silence.) Vous êtes liée avec madame de Gastellaae?

LA MARÉCHALE. Liée ! VOUS appelez cela une liai-

m MINISTRE SOUS LOULS XV,

son! Je suis son amie intimo, Monsieur, son amie à la vie et à la mort, et j'ai pour elle autant d'attacLemeut...

LE DIX. Qu'elle en a pour Sa Majesté!

LA MARÉCHALE. Qu'est-ce à dire!..

LE DUC. Que je vois dans cette occasion, en effet, une grande preuve de votre aniitji peur elle... H est bien généreux de vous cont*juter du second rôle, quand il ne tiendrait qu'à vttm d'aspirer au premier...

LA MARÉCHALE, souriani. Je cojupi'euds, monsieur le duc; tenez, soyez franc... si tmitefois c£la est possible à un homme d'État, les bruits qui se répandent danscemomentvoos ont troublé... Vous désirez savoir qui, de madame de Castellane ou de moi a fixé les regards de Sa Majesté, nous inquiéter l'une par l'autre, nous désunir et pénétrer nos secrets... Mais vous l'espérez en vain, car, malgré votre esprit, votre finesse , votre éloquence... je vous préviens d'avance, monsieur le duc, que vous n'obtiendrez pas un mot de moi, et que vous ne saurez rien.

LE DUC. Je n'en ai pas besoin. — Je sais tout. {La regardant bien en face, et parlant lentement.) Madame de Castellane a eu plusieurs entrevues avec le roi. Elle a soupe hier chez lui, et ce soir encore , elle aura cet honneur. — Dimanche prochain... après-demain... (elle en a la promesse formelle de Sa Majesté) elle doit être maîtresse déclarée et en titre.,.

LA MARÉCHALE, étomiée. Gela n'est pas... je l'atteste.

LE DUC, de même. Cela est si vrai, qu'on a fait préparer pour elle, dans la chapelle de Versailles, la tribune occupée autrefois par madame de Porapadour.

LA MARÉCHALE, vivement. Monsieur, qui a pu vous apprendre?..

LE DUC, froidement. Est-ce que je ne sais pas tout... même ce qui vous regarde personnellement, vous, madame la maréchale ? Je ne vous parlerai pas du chevalier de Blançay, car nous autres hommes d'État, lorsque nous sommes disgraciés, peu importe qui nous succède et qui jouit de la faveur dont nous sommes privés.

LA MARÉCHALE, troublée. Monsieur...

LE DUC. Mais, pour vous prouver jusqu'à quel point mes rapports sont exacts, je puis vous parler du moins de ces diamants que vous avez engagés hier en secret pour une somme de trente mille francs...

LA MARÉCHALE. 0 ciel !

LE DUC, vivement et d'une manière affectueuse. C'est entre nous, dans l'intimité! je vous dirai même à ce sujet que vos nouveaux amis me semblent peu obligeants , et qu'il en est d'anciens qui auraient été trop heureux de vous rendre ce service, sans aucun intérêt personnel, car je vous ai prouvé, Madame, que je connaissais tous vos secrets et toute votre position, que je n'avais besoin d'aucuns reuseignements, et que, loin de vous brouiller avec madame d'J Castellane... je verrais

avec plaisir l'esserrer encore les nœuds d'une si sainti! amitié.

LA MARÉCHALE. Quoi, VOUS ïtë voulcz pas mô détacher de son parti !

LE DUC. En aucune façon.

LA MARÉCHALE, <f un air triomphant. J'entends... Vous voulez vous y réunir... vous venez à nous!

LE DUC. Non, Madame. On ne m'a vu jusqu'à présent suivre le char d'aucune favorite. Ce serait perdre mon crédit, ma popularité et bientôt le pouvoir... car aujourd'hui votre allié, je serais demain votre e.selave. — Ce que je demande, Madame, ne regarde que vous.., vous seule. — C'est une affaire entre nous, dans votre intérêt, plus encore que dans le mien... car cela ne vous oblige à rien qu'à être du parti vainqueur, s'il y en a un.

LA MARÉCHALE. Expliqucz-vous , MoHsieur

(Elle sonne avec force. — Parait une femme de chambre,) Henriette , faites défendre ma porte. — Je n'y suis pour personne... (^/'pui/^'»' sur ce mol.) Personne, entendez-vous?

HENRIETTE, tortant . Oui, Madame.

LA MARÉCHALE, i'ameijanl $ur te canapé auprès du duc, et se relournatit vert lui de l'uir le plus aimable. Parlez, monsieur le duc, je vous écoute.

LE DUC, se penchant rert elle avec un air de confiance et d'abandon. Vous entendez bien, ma belle ennemie, que je n'ai pas la prétention d'empêcher Sa Majesté d'avoir des maîtresses; la place de favorite est comme celle de ministre... elle ne saurait longtemps rester \acante, vu la concurrence!.. Il m'importe donc fort peu que madame de Castellane ou toute autre soit nommée à ce ministère (qu'elle remplira du reste à merveille) ; mais ce qui m'importe beaucoup, c'est de connaître le degré d'affection que le roi porte à la nouvelle favorite, de pouvoir apprécier, pa.' le détail de leurs relations intimes, les conséquences et la durée probable d'un pareil attachement. Si, autrefois, témoin invisible, j'avais pu seulement contempler Sa Majesté dix minutes aux pieds de madame de Pompadour, il ne m'en aurait pas fallu davantage pour deviner quelle aurait été, la semaine suivante, la marche du gouvernement... Eh bien ! Madame, c'est ce service-là que j'attends de notre nouvelle alliance.

LA MARÉCHALE. Quc voulcz-vous dire?

LE DUC. Que ce soir madame de Castellane doit souper avec Sa Majesté, et probablement il sera trop tard pour qu'elle ne reste pas au château... Eh bien! ce que je demande de vous, sa confidente et sou amie intime, ce sont les détails de cette soirée, détails exacts, véritables; et la vérité est une chose si précieuse que je ne croirai pas trop la payer par un îîon de cent mille écus sur le trésor...

LA MARÉCHALE, accc inquiétude. Comment, monsieur le duc, vous voulez de moi un récit... par écrit?..

LE DUC. Nullement. A quoi bon vous donner cette peine?.. De vive voix, et à moi seul... cela suffit! je ne veux rien qui puisse vous exposer ou vous compromettre... J'espère que c'est là de la loyauté.

LA MARÉCHALE, avec jote. J'en conviens...

UN MINISTRE SOUS i^OUIS XV,

1.E DUC. V;xis- voyez doue bien, comme je vows le disais touL à l'heure, que ma proposition ne contrai'ie ni vos alliances, ui vos amitiés, et ne vous oblige à rien... pas même à m'aimer !..

LA MARÉCHALE, se récriant. Ah! monsieur le duc !..

LK i)L"c. Oui, Madame, permis à vous, si vous le. jugez convenable, de me haïr... en public; car en vous-même, je le paine, vous me rendez justice, vous revenez de vos préventions!..

LA MARÉca.VLB. Ah! VOUS ne croyez pas si bien dire... malgré moi je vous aime au fond.

LE DUC, lui baisant la main. J'en étais sur ! Adieu, ma charmante ennemie; demainje vous attendrai, vous, et les documents historiques que vous me promettez...

LA MARÉcuALE, riant. Comment! ces détails-là aussi seront un jour de l'histoire?

LE DUC. Pourquoi pas? Tout aussi bien que uotri; conversation d'aujourd'hui, si parmi nous il y avait un indiscret... (Rentre Henriette avec un air elJrayc et mystérieux.)

HENRIETTE. Madame, uue voiture entre dans la cour, c'est celle du prince de Soubise; madame de Castellane est avec lui.

LE DUC, à part. Celle-là, c'est différent ! et quoiqu'il ne soit pas bien de fuir devant l'ennemi

(Haut, et voulant sortir par le salon.) Je vous laisse...

LA MARÉCHALE, le retenant. Point par là ! vous les rencontreriez !

LEDUC. Vous avez raison. {Reij'irdant du calé opposé.) Il me semljle qu'il y avait là autrefois un escalier dérobé !

LA MARÉCHALE. Il y cst toujours ! c'cst le même.

LE DUC. Non. Il est bien changé ! je le prenais jadis pour arriver, et aujourd'hui pour m'en aller. — L'ancien temps valait mieux.

LA MAUÉCHALE, le regardant tendrement. Croyezvous 1 — Adieu, mou cher duc !

LE DUC, lui baisant la main. Adieu, Hortense! (// descend par l'escalier dérobé.)

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