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LE ROI DE CAHHEAI
jauiiiis uiio cxtrav.T-'aufc i:ar.ille... Parci^ (lu'il voulait avoir un prcluxtc pour alU v aux eaux de liaivges, et il nie sujipliait de les lui ordonner... ce ([ue je lis à l'instanl même ! Pauvre jeune homme ! ordonnance (ju^il me paya généreusement en me ivcomniandant le secret !..
— Et vous tenez Lien parole, lui dis-je en souriant.
— Avec vous, c'est sans danger.
La porte s'ouvrit; parut le général, appuyé sur le bras de son aide-de-ramp. Henri, en aperc(!vant le jeune médecin, courut à lui : — Vous ici, docteur, s"écria-t-il en lui jirenant la main. Puis, nous It! présentant : Mesdames et messieurs, c'est mon Efculape... celui c[ui m'a guéri do ma blessure et m"a ordonné lesoaux de Barègés!.. N'est-il pas vrai?
hv dc;cleur balbutia quelques mots et prit congé de nous... car son malade l'attendait. Le gémirai s'assit tranipiillemeut dans son grand fauteuil ; Henri, le sourire sur les lèvres, resta debout prés de la clieniiuée ; la vicomtesse, frappée de surpi'ise et d'indignation, voulait et n'osait parler. Cécile, pâle, kl tète appuyée sur sa main, réfléchis-aif en silence; et moi, je les regardais tous, trouvant la scène fort bien posée, et attendant avecinquié'tude le développement qu'elle allait prendre, e! surtout le déuoùiuiMit qu'elle aurait.
Le général fut le premier qui rompit le silence, en fredonnant un petit air qu'il affectionnait beaucoup. C'était un air nouveau, que le compositeur lui-même n'aurait pas pu réclamer, tant le général se rélait approprié et l'avait fait sien par la manière originale dont il le chantait.
— Eh bien! mesdames, s'ccria-t-il après cette espèce de ritournelle, c'est donc demain que nous jinctous pour les i"»yrénées, et que nous allons pour un mois nous établir à Barèges.
Point de réponse: chacun garda le silence ; mais un rayon de joie brilla dans les yeux d'Henri.
— Ma belle-mère et ma femme, vous èfes-vous oc.upées des bagages... avez-vous emballé vos bonnets et vos chapeaux?.. Tout est-il prêt pour le dépari?
— Oui, monsieur, jtonr le vùlre, dit Cécile en cherchant à fc donner du courage.
— Comment! le mien... Est-ce que nous ne partons pas tous ensemble?
— Non, monsieur.
— l'It ])ourquoi cela, s'il vous [)lait ?
— .Ma mère et moi voulions d'abord vous conduire jusqu'à Pau, oil vous avez une terre et un chàlean magniliques que nous ne connaissons pas; notre intention était de nons y installer jusqu'à votre retour.
— Et de me laisser aller si'iil à Barèges... C'('lait bien.
— Nou, monsieur, c'eût été mal, et la \ireuve, c'est que nous étions décidées à vous acconqiagner, :t ne ]ias vous quitter; mais maînieiiant que vous avez M. Henri, \.itre lunvu, nos soins ne vous sont plus nécessaires.
— Qu'est-ce à dire ?
— El ji' vousavoue qu'un s:''jour d'un neiis dans ces horribles montagnes me parait la chose du monde la (dus triste, la plus pénilile , la plus ennuyeuse, si j'en juge seulement par les trois jours que je viens de passer ici.
Pendant ce temps le gi'néral s'agitait sur son fauteuil, froissait sa tabatière entre ses doigts, et je prévoyais l'orage (jui allait éT.later... Mais ce que je ne pus voir sans être touché de pitié , c'était la iignre d'Heiu'i, qui, pâle et se soutenant à peine, vemiit de s'appuyer sur la cheminée. Le désespoir était em]n-eint sur tous ses traits, et je deviuai ce qui se passait dans l'âme du malheureux ji'une homme! S'être blessé pour (die... pour passer un mois auprès d'elle. ..et se voirenlever ce bonheur... par un (aprice!
— Corbleu ! s'écria le général en se levant avec colère et en repoussant du pied son fauti'uil iju'il renversa au milieu de la chambre, me prend-on pour un conscrit?.. Croit-.m que je me laisserai mener par une femme, par un entant ? Vous viendrez, madame, car je l'ai dit... vous viendrez!
Cécile se leva, et toute tremblante, elle répondit froidement :
— Je n'irai pas.
— Et pourquoi? morbleu!
— Pourquoi?.. Cécile ne tremblait plus; elle avait pris sa résolution; et résignée à tout, n'écoutant que son devoir... elle répondit à demi-voix, mais avec fermeté : — Parce que je ne le veux iias!
Le géni'ral furieux allait s'élancer verw ^lle ; mais un gémissement sourd se fit enti'udre... C'était Henri ([ui se trouvait mal et allait tomber sur le parquet... .Je le soutins dans mes bras... et la colère du général, changeant à l'instint d'objet, se tourna vers son neveu : L'imprudent, l'imbécile, ipii depuis une heure reste làdehont... Il n'y a rien de plus mauvais... Sa blessure se sera rouverte... je le lui dis toujours... mais personne ici ne m'écoute... personne ne m'obéit. .. allez tousau dial.>le. . . Eh bien !.. eh bien ! revitut-il à lui?
— Oui, monsieur, répondit Cécile, qui s'était élancée près de Henri, lui a\ait fait respiier d(>s sels et lui proiliguait les soins les plus touchauts.
— Ah ! dit le général, le voilà qui ouvre les yeux.
Cécile s'éloigna ivemenf, rentra dans sa chambre suivie de sa mère, et quelques instants après le général alla les rejoiuilce; mais il parait que ses prières et ses menaces furent iuutiles, car il nous dit le soir: Cette petite tille-là a une (ête de fer.
— Elle n'ira donc pas à Barège-? s'écria Henri.
— Non, mon ami... nous irons tous les deux, et ell(>, i>endant ce temps, nous attendra dans mou château di> Le-car, aux environs de l'au.
— Quoi, général, vous avez cédé! dit Henri d'un ton de reproche.
— Et comment faire?., à moins de la tuer! il n'y avait que ce moyen... je le lui ai parbleu pro-
pOS'' I
— El qu'a-t-elle répondu?
— EUearépondu:sivousmetuez... tant mieux!
LE KOI DE CARKE.Vr.
Ift."
je n"ir;ii pas à iJarègcs... — Le raisoniiouieiit était juï^te!.. Une obstinée... je vous dis!., une tète de iV'i'. . . Du i'(>ste la meilleure petite feuimc du monde.
Le lendemain, de grand matin, les deux voitures étaii'Ut prêtes. — Tous lespaqui/ts étaient faits, par madamii elliy-mème, me dit la femme de chambre; elle a"a pas dormi de la nuit. — Les chevaux étaient attelés; Cécile s'élanc.i vivement dans la berline, tt au moment où j'olfrais la main à la vicomtesse pour l'aider à monter en voiture : Eh bien! monsieur, me dit-elle, vous voyezqu'avecde la religion et des principes... il n'y a jamais de mariages disproportionues, jamais de danger.
H y a au moms combats et souffrances, me dis-je en nici-mènie, en voyant la figure pile de Cécile, et en voyant dans ses yeux de grosses larmes qu'elle voulait sans doute cacher à tout le monde, car apercevant de loin son mari qui s'avançait vers elle, appuyé sur le bras de son neveu... elle s'écria vivement : Partez... partez, postillon... Le fouet se lit entendre, les chevaux s'ébranlèrent, et la voilure disparut à nos yeux, pendant que le vieillard s'éci'iait : Eh bien!., eh bien!., voy^z la folle... partir sans nous dire adieu... sans nous embrasser.
— Ma foi, monsieur, vous qui cherchiez un sujet de comédie, en voilà une! — ou plutôt un drame, me dis-je en moi-même, en contemplant la figure de Henri, qui, incapable de voir, d'entendre ou de répondre, se laissa mettre par moi en chaise de poste à côté du général. Il ne pensa même pasà me remercier... ni à me dire adieu. Pauvre jeune homme! il en mourra, me disais-je.
Quelques heures après, je partis aussi pour les Pyrénées ! Rassurez-vous, lecteur, et ne frémissez pas ! Je ne vous mènerai pas sur les pics du Mont- Perdu, aussi curieux peut-être et plus accessibl.; que le JMont-Blauc; je ne vousconduirai pasà Luz, à Saint-Sauveur, dont l'aspect est si riant et si pittoresque : je me hâterai de vous faire traverser le chaos, celte pluie d'énormes rocher.s tombés du ciel ou vomis jiar l'enfer. Je ne vous ferai pas entrer dans l'enceinte de Cavaruie : confondu à l'aspect de t<uit de magnificence, ébloui partant de merveilles, vous ne voudriez pas en sortir. Je vous montrerai seulement les tours du Marboré, immenses rochers découpés en créneaux, citadelle magique dont les neiges éternelles reluisent au soleil comme des remparts de diamant. Jr vous montrerai de loin la brèche de Roland, ce mur de granit qui séparait la France de l'Espagne, et que Roland découpa d'un coup de sa bonne épée... Venez, approchez ! il Ut pour vous une ouverture de deux ou trois cents pieds, par laquelle vous jjouvez apercevoir l'Aragon et le[iarcourirtouteutier. C'est là, au pied de ces sublimes tours que combattirent autrefois Agramant et Ferragus contre les preux de Charlemagne. "Vous n'êtes point seul dans ces déserts, vous y êtes entouré de tous les héros de l'Arioste, et avec lui vous vous élèveriez dans les nues, si ce n'était le froid qui vous saisit et vous force à reib^sceuilre sur terre ; venez alors, venez vous réchautfer au feu du bon montagnard, regagnons le village de Gèdres,
moitié français, moitié espagnol, où nous déjeunerons sans cloute avec quelque contrebandier; puis, traversant le Bastan et franchissant le Tonrmalet, nous descendrons dans la délicieuse vallée de Cainpan, ce paradis terrestre qui nous coniiuira à Bagne res ; et si vous êtes fatigué, si vous voulez trouver le calme et le bonheur, c'est là qu'il faut vous arrêter et vous reposer.
C'est ce que je fis.
Chemin faisant et fout en gravissant les montagnes, j'avais trouvé dans une fable de La Fontaine, l'idée d'une comédie en cinq actes que nos derniers événements politiques ])ouvaient rendre assez piquante. Jem'arrèiai à Bagnéres pour l'écrire. Je louai dans un endroit charmant, à côté de la belle maison de M. Lugo, une petite maisonnette qui donnait sur les allées de Maintenon.
Je passai là les quinze jours les plus tranquilles et les pdus heureux de ma vie, travaillant matin et soir, et parcourant dans la journée le pays enchanteurqui m'environnait, lesvallées deCampau et de l'Esponne, le couvent de Medoux et l'Elysée Saint-Paul ! En jour, je gravissais le camp de César ou la pêne de l'Heyris; un autre jour, je tentais des excursions au Pic du Midi, d'où l'on découvre les plaines du Bigorre et du Béarn? Que l'air pur des montagnes, que ces riantes vallées, que ce beau soleil, vous donnent de joie et de santé ! ils vous rendent la jeunesse et le bonheur; car là, au sommet de ces montaguiîs, tout e.st oublié, la souffrance du corps et les chagrins de l'àme. l'ar malheur, en descendant, on les retrouve dans la plaine et à la ville, où ils vous attendent!
Mes cinqactes terminés, il fallut partir et quitter ce beau pays. Je traversai le riant vallon d'.Nrgèles, la ville de Lourdes; j'admirai la jolie cha]]i'llii,de Nûtre-Dame-de-Bétharram, et je me dirigtvii sur Pau, où plusieurs motifs m'appelaient. D'abord, j'avais un ami, un aimable et excellent jeune homme, ancien chef d'escadron de la garde, qui habitait avec sa jolie famille le château royal de Pau, et je ne voulais pas quitter le Midi sans l'embrasser; et puis, aux environs de cette ville était le domaine de Lescar, où la vicomtesse d'Orihès et le général m'avaient engagé à m'arrèter quelques jours. J'avais grande envie de revoir Cécile, et j'arrivai au château.
C'était un fort bel édilice, admiralilemeut bien situé; le parc s'étendait jusqu'aux bords du Gave, et, des fenêtres du salon, on découvrait les coteaux de Jurançon, et à l'horizon, à quinze lieues, les montagnes bleuâtres, les cimes blanches des Pyrénées.
Eu descendant de voiture, je fus reçu par la vicomtesse et sa fille, qui me firent l'accueil le plus aimable. Le général, que l'on attendait, était encore àBarèges; mais quel fut mon étonnement, lorsqu'en entrant dans le salon, j'aperçus M. Henri de Castelnau, assis sur un canapé et lisant h journal !
— Le général l'aenvoyé eu avant, me dit à demivoix la vicomtesse, pour porter des dépèches au gouverneur de Pau et pour savoir des nouvelles de Cécile, qui a été très-malade.
LE ROI DE CARREAU
— En Yrrité! m'ocriai-jt' avec inquiétude.
— Ce n'est vien, elle va heaucoup mieux, et en aï tendant le général, Henri ne pouvait pas demeurer ailleurs que dans le château de son onde ; c'est, du reste, l'intention formelle de mon gendre, qui, depuis une semaine, nous annonce cliaciue jour son arrivée.
— Voilà donc une semaine que M. de Castidnau est ici, dis-je à la vicomtesse, qui, devinant l'idée qui nie préoccupait, se hâta de me répoudre :
— Rassm'ez-%ous, monsieur ; d'abord, vous connaissez ma fille, et ensuite je puis vous attester que, pendant tout ce temps, je ne l'ai pas quittée une minute delà journée.
Elle disait vrai. Cécile restait au salon à travailler jjrès de sa mère, et dans les promenades mêmes du parc, jamais Henri ne se trouvait seul avec elle. Il faut dire aussi qu'il n'eu cherchait pas les occasions.
Sa tenue et ses manières étaient admirables. Tout respirait en lui l'aflection la plus tendre, les soins les plus empressés; mais pas un mot, pas un regard n'aurait pu trahir aux yeux Vun étranger le secret de son âme. Il avait même repris de la gaieté, de l'enjouenient, il était moins distrait, il prenait jiai't à la conveisation, et seulement alors, je m'aperçus qu'il ét-ait fort aimable, fort instruit, et qu'à une modestie très-grande il joignait l'esprit le plr.s fin et le plus délicat, un noble caractère, des pensées élevées et généreuses... enfin nue foule de bonnrsqualiléscacliées jusqu'alors, et qui maintt'iiaut brillaient dans tout leur éclat.
]ji vicomtesse nous lut un article du journal qui parlait d'un suicide.
— Le malheureux!., s'écria Cécile d'un air qui seiiiblait presque une approliation.
— L'msensé ! s'écria Henri avec mépris.
— Cela ne vous arriverait donc pas? lui dis-je vivement.
• — Jamais, monsieur, jamais ! Mourir pour soi, c'est se priver d'un si grand bonheur !
— Et lequel !
— Celui de mourir pour ceux qu'on aime 1 Allons, me dis-je, il l'aime toujours, mais il a
pris son parti avec courage et résignation. Il aura la force de combattre et de vaincre !
La vicomtesse me proposa d'entendre la lecture de son dernier roman. J'acceptai, et j'entrai avec elle dans son cabinet d'étude, en pensant que dans ce moment son amour-propre d'auteur remportait sur sa surveillance de mère, et qu'elle allait ainsi laisser à Henri quelques instants de tète-à-tète.
Je me trompais; il n'en profita même pas! La lecture que je soutins avec un courage héro'ique. fut longue, je m'en vaute... Pendant ce temps j'entendis Ci''cMe jouer sur son piano des airs tristes et mélancoliques; mais elle était seule, car j'avais aperçu de loin Henri, se promenant dans une des allées du parc, et quand je rentrai dans le salon, elle était seule encore, assise dans un grand fauteuil, la tête appuyée sur sa main et les yeux rouges ! Elle se leva vivement et vint à moi le sou-
rire sur les lèvres. Dans le mouvement [u'i'lle fit, son moue lioir tomba... Je me hâtai de le ramasser... 11 était mouillé... Elle s'en aperçut et me dit, en me montrant un livre qui était sur la cheminée : Je suis bien ridicule, n'est-ce pas?.. C'est ce roman qui m'a fait pleurer. Je regardai .. c'était un ouvrage de sa mère ! Je n'avais pas besoin de cette pivuvi' liour être persuadé qu'elle me trompait !
Le soir il y eut beaucoup de monde au château... Toute la société de Pau et des environs vint rendre visite. Cécile faisait les honneurs de son salon avec uni' grâce et une aisance qui ne paraissaient rien lui coûter; elle s'occupait de tout le monde, excepté de H.iiri, à qui, de lemiis en temps S'.nilement, elle donnait quelques ordres pour l'arrangement des tables de jeu.
On me mit au whist avec trois dignitaires du département ; de vieux messieurs furent jilacés au piquet, de vieilles dames au boston, sous la présidence de la vicomtesse. Le receveur des contributions jouait avec M. le maire au billard, et Cécile, prenant autour d'elle les jeunes gens, leur proposa, pour les occuper, des jeux innocents qui furent acceptés avec enthousiasaie. Les jeux innocents sont encire en honneur en province, surt ut dans le ilépartemeni des Basses-Pyréuées.
Pendant ce temps, je faisais des tantes qui durent donner à mon partner une bien mauvaise idée des joueurs de la capitale : mais il était dit que Cécile me ferait toujours perdre au whist, car cette fois encore, je pensai à elle bien plus qu'à mon jeu... El mes yeux se dirigeaient constamment sur le cercle joyeux qu'elle présidait !
Henri s'en était éloigné et regardait jouer au billard; des jeunes personnes rappelèrent le bel aide-de-camn, et bon gré mal gré, il fallut bien qu'il jirit une place. Celle qu il choisit était loin de Cécile, et dans les pénitences qu'il ordonna, il évita toutes les occasions qui auraient pu le rapprocher d'(!lle. Une fois cependant et d'après les règles rigoureuses du jeu, il fut ordonné à Cécile, d'aller embrasser le jeune aide-de-camp... Elle se leva... En ce moment je coupai à mon partner un huit de cu'ur qui ('tait roi!.. Il fit un mouvement d'impatience, peu m'importait ! Mon attention se portait tout entière sur la jeune femme qui, s'approcha tranquillement de Henri et lui présenta ses deux joues fraîches et rosées.
H(Miri les elHeura du bout des lèvres. Il ne rougit [uiint, il ne pâlit point, il ne perdit pas connaissance, comme je m'y attendais, il resta calme et de saug-lroid. Décidément, me dis-je, c'est uu héros! Et je l'admirais, et je le plaignais, et sans le vouloir, je me surpris faisant des vœux pour lui et pour cet amour sans espoir !
Tous les gages étaient touchés; les jeunes demoiselles et quelques jeunes gens s'assirent autour d'une grande table ronde qui tenait le milieu du salon, et l'on se mit à feuilleter des albums, des revues et des gravures. Les uns prirent le crayon et dessinèrent, d'autres peignaient à la sépia quelques points de vue des environs, e( Henri, par
LE ROI DE CARREAU
complaisance pour une petite fille placée à côté de lui, .-iculptait, avec un canif anglais, un morceau de hois an([uel il donnait la tigiire d'un ermite ; geni'i! de travail auquel se livrent avec succès les bergers des Al])es ou des Pyrénées. — Le bois était dur, le canif coupait très-bien, et dans un mouvement un peu brusque, le fer glissa de la main droite, et fit à Henri une con]iure assez forte à lui doigt de la main gauche. Cé'cile jioussa un cri et devint toute pâle! Un instant après, elle se mit à rire. La blessure n'était rien, mais saignait beaucoup. Tous les mouchoirs de ces dames furent à l'instant offerts au blessé, tons les nécessaires s'ouvrirent, on chercha du taffetas d'Angleterre, on le découpa, et vingt petites mains bien blanches et bien adroites s'oflrirent à panser sa blessure. On riait beaucoup et on avançait peu; c'était très-difficile. La coupure avait porté sur la seconde phalangedu doigt etl'appareil nepouvait jamais tenir. L'on avait beau recommencer et chercher à l'assujettir de nouveau, au moindre mouvement il se dérangeait.
— iMais, monsieur, restez donc tranquille et surtout ne ployez pas votre doigt.
— Eh ! mesdames, c'est aisé à dire... Mais je n'y pense jamais.
— Monsieur a raison, m'é'criai-je, et il fiuulrait, pour tenir son doigt immobile, ce que Ton appelle en chirurgie des... des,..
— Des éclisses, s'écria Henri, comme pour un bras ou une jambe cassée.
— Précisément !..
— Et où en trouver? s'écria tout le monde en riant.
— En voici ! Et sut la table où notre whist venait de finir, je pris une carte... C'était, je crois, un roi de carreau; je le roulai autour du doigt blessé... Ces dames l'assujettirent avec une soie, et ainsi retenu désormais par cet appareil de carton, il n'y avait plus à craindre que le doigt se ployât et que la blessure se rouvrit. Le pansement s'acheva aux cris de joie et aux applaudissements de toute l'assemblée, qui me félicita sur mes talents en chirurgie. Henri me pria di; lui présenter mon mémoire pour mes frais honoraires, et Cécile me promit sa clientelle pour toutes les piqûres d'épingles ou d'aiguilles qu'elle se ferait.
Onze heures venaient de sonner, chacun prit son bougeoir, et je rentrai dans ma chambre, d'où j'entendais encore, dans les corridors, les courses joyeuses et les éclats de rire de cette folle jeunesse.
Le lendemain, à dix heures, je descendis dans le salon et je causais avec la vicomtesse, Icrsqu'à noire grande surprise, nous voyons enirerle général qui nous crie gaiement :
— Bonjour, mes chers amis.
— Eh! mon Dieu! mon gendre, d'où venez-vous?
Comment arrivez-vous? Ou n'a pas entendu de vniture entrer dans la cour.
— C'est que je suis arrivé ce matin àcinqlnuires, pendant que vous donniez tous.
— En vérité !
— Je n'ai voulu réveiller personne, et je suis monté tout droit à la chambre de ma femme, qui ne voulait d'abord pas m'ouvrir... tant elli; avait peur.
— Je le crois bien... Quand on est réveilb^e en sursaut.
— Elle croyait que les Espagnols ou les contrebandiers s'emparaient du château ! Cette pauvre petite femme... Hi'ureusement je l'ai bien vile rassurée.— Sa santé, la voire, comment tout cela va-t-il?
— A merveille !
— Ne vous ètes-vous pas trop ennuyées en mon absence ? Qu'est-ce que vous avez fait ?
— Nous avons eu hier du monde. On a joué au whist, au bosfon.
— Justement ! Et c'est à ce propos-là, ma bdlemère, (ju'il faut que je vous gronde. Vous allez rendre votre fille joueuse.
— Moi !
— Joueuse comme les cartes ! Il parait ([u'elle ne pense qu'à cela le jour et la nuit... car voici, conlinua-f-il en riant aux éclats, une carte, un roi de carreau, que j'ai trouvé tout roulé sous son oreiller... C'est drôle, n'est-ce pas?
Je m'efforçai de rire, ne fût-ce que pour cacher au général le trouble de la vicomtesse, c^ui semblait frappée de la foudre.
— Voyez, voyez, s'écria le général eu donnant un libre accès à sa gaieté... elle ne rit pas... elle est déconcertée parce qu'elle se sent coupable.
— Oui, bien coupable! me dls-je en moi-même. En ce moment descendirent Henri, puis Cécile.
On se mit à labli>, on déjeuna en famille, nous n'étions que nous, et comme la veille, c'était la même réserve, la même indifférence ; mais mieux instruit maintenant, combien je trouvai d'amour dans ces yeux qui s'évitaient continuellement, dans cette froideur apparente, dans cet accord silencieux de tous les moments et de toutes les pensées.
On se leva de tabli;, et au moment où l'un entrait dans le parc, me trouvant derrière les autres avec la vicomtesse, je lui dis : Eh bien! madame, croyez-vous encore que malgré la religion, malgré les meilleurs principes, il n'y ait pas de dangers dans une union disproportionnée?..
— Taisez-vous, me dit-elle, voici le général. En effet il s'approchait de nous et me dit en
riant : Eh bien ! monsieur, avez-vous trouvé dans les Pyrénées quelque sujet de pièce?
— Mais oui!., un entre autres assez piquant.
— Et vous en ferez une comédie?
— Non, général ; j'en ferai une nouvelle !