FIN DU TÈTE-A TÊTE
LE ROI DE CARREAU
LE ROI DE CARREAU
C'était dans un bal superbe, et elles causaient toutes deux près de la cheminée !.. Causer au lieu de danser ! A quinze ou seize ans !.. Il fallait que la conversation fût bien intéressante, et cette idée seule me donnait grand désir de l'entendre; c'était mal! Mais à qui la curiosité serait-elle permise, si ce n'est à un auteur dramatique ? Ce qui est défaut chez les autres est pour lui un devoir ; il doit écouter. . . ne l'ùt-ce que par état !.. et puis ces deux jeunes filles étaient si jolies, si élégantes! Dans leur pose, dans leurs regards, il y avait tant de charme et de naïveté, elles étaient si rieuses, si insouciantes de l'avenir, qu'on ne pouvait s'empêcher d'y penser pour elles. L'une, qui était blonde, parlait vivement et à voix basse; l'autre, aux beaux cheveux noirs, écoutait, les yeux baissés et en effeuillant le bouquet de camélias blancs qu'elle tenait à la main!.. Il était évident qu'on l'interrogeait... qu'elle ne voulait pas répondre, et un instant après, elle leva sur sa compagne des yeux bleus d'une expression ravissante, qui, à coup sur, voulaient dire : Je te jure, ma chère, que je ne comprends pas ! Et l'autre répondit par un éclat de rire, que je traduisis ainsi : Laisse donc! Je n'en crois pas un mot. Il m'était prouvé que je comprenais, qi;e j'étais à la conversation... mais malgré cela, j'aurais voulu pour beaucoup l'entendre de plus près. La maîtresse de la maison m'en ofl'rit l'occasion en me présentant une carte de whist. Je ne suis pas bien avec le whist; je le joue fort mal ; il me traite de même, ce qui fait que je l'aime beaucoup. C'est une passion malheureuse; il n'y a que celles-là qui durent!., cette fois cependant, je fus faviirisé; la table de whist était près de la cheminée, et par la place que me donna le sort, mou fauteuil se trouva contre celui de mes deux jolies causeuses, qui ne firent même pas attention à nous! Pour elles et à leur âge, un bal se compose déjeunes filles, de paruri's, de toilettes, de danseurs, de cavaliers... les joueurs de whist ne comptent pour rien... Ils n'existent pas; ce sont quatre fauteuils de plus dans un salon.
— Quoi ! ma chère, tu n'y as jamais pensé?
— Jamais.
— Même en zève "?
— rat-ce que j'ai le temps? je dors si bien.
— VA ta mère ne t'en a pas parlé?
— Pas encore.
— Moi, j'ai déjà refusé deux partis.
— Et pourquoi?
— Ils n'avaient pas assez de fortune. Moi, je veu x qu'il soit riche... Et toi?
— Moi, je voudrais qu'il fût jeune et qu'il eût de l'esprit.
— Bah! de l'esprit, tout le monde en a... Moi, je voudrais qu'il ei'it une belle place à la cour... pour être présentée...
— C'est là tout ce que tu désires?
— Certainement... J'aurais ce jour-là une si belle toilette !
— Quoi, en te mariant tu penses à ta toilette ?
— Toujours.
— Etalon mari?..
— Monsieur, s'écria vivementmon partner, vous n'avez donc pas de trèfles ?
— Si, Monsieur.
^— Alors, on en donne.
— Je vous demande pardon... J'écoutais... je veux dire... je combinais... je comptais les cartes déjà passées.
Et pendant ce temps, j'avais perdu quelques phrases de la conversation qui avait lieu derrière mon oreille et qui continuait toujours.
— L'aimer... certainement... si cela se trouve... si cela se rencontre...
— Oh ! cela avant tout.
— En vérité !
— Pour cela, je veux qu'il soit à peu près de mon âge, qu'il ait à peu près les mêmes goûts, et à peu ju-ès les mêmes défauts... cela le rendra indulgent pour les miens. . . Quant à ceux qu'il aura. . . je les lui pardonne tous d'avance... pourvu qu'il m'aime liicn et qu'il n'aime que moi.
— Ma tante di! que c'est impossible.
LE ROI DE CARREAU
— Pourquoi donc?.. Moi, je l'aimerai tant!
— Es-tu folle?
— C'est mon devoir, et ce devoir-là me semble si doux...
— Et si lui cessait de t'aimer?
— Qu'importe?.. Je l'aimerais toujours... C'est mon devoir.
— Et s'il te trahissait?
— Ah ! j'en mourrais !.. Mais, c'est égal, je l'aimerais toujours.
— Trois levées que nous perdons ! s'écria mon partner. Comment, monsieur,jo renonce à cœur... je l'indique clairement, et vous ne rentrez pas une seule fois dans mon invite ?
— Qu'importe, monsieur?
— Ce qu'il importe... J'avais la main pleine de petits atouts que vous avez fait tomber en jouant vos supérieurs.
— Et qu'est-ce que ça fait ?
— Cela fait que ces messieurs gagnent dix fiches !
— Excusez-moi. monsieur, je ne suis qu'un écolier... je vous ai fait perdre... Et je pensais en moimême que lui m'avait fait perdre bien plus encore, en m'empèchant d'eutendi-e la fin de la conversation; car les deux jeunes filles venaient de se lever... Il y en avait une que je suivais des yeux... et qui déjà m'intéressait vivement... Je voulais et je n'osais demander son nom.
— Cécile, lui dit une grande femme au regard altier, aux formes sèches et anguleuses, Cécile, mettez votre châle et partons.
— Volontiers, maman ! L'on venait pourtant de m'inviter, je vais me dégager.
— Je ne le sonft'rirai pas! s'écria la maîtresse de la maison. Madame d'i^irtliès nous accordera bien un quart d'heure... Puis, m'apercevant, et me prenant parla main : Madame la vicomtesse, me ditelle, désirait vous connaître et m'avait priée de vous présenter à elle.
C'est une des plus ennuyeuses choses du monde qu'une présentation... Mais je sentais que celle-ci donnerait à Cécile le temps de danser sa contredanse, et j'étais heureux de commencer Jiotre connaissance par un sacrifice. C'en était un. Madame la vicomtesse d'Orthés était une frnime de grande famille, de grande naissance et de grandes prétentions. Elle faisait des livres qui trouvaient plus d'admirateurs que de lecteurs. Il était si bien établi et convenu dans le monde, que tous ses ouvrages devaient être religieux, monarchiques et sublimes, que chacun, sans les conuaitn;. lui en faisait compliment d'avance et de confiance, dès qu'ils étaient annoncés par le libraire.
Celui de ses livres qui a eu le plus de succès el; qui, sans contredit, a le plus contribué à sa réputation, est son roman de *", qui n'a jamais paru.
Il est inutile d'ajouter que, vu sa dévotion, ses principes et surtout sou grand nom, madame la vicomtesse ne mettait jamais le sien à ses ouvrages; c'est encore un moyen de vogue.
Elle fit beaucoup de frais et parla presque seule, ce qui me convient nifinimenl. J'aime les femmes
d'esprit, quand il n'en faut pas faire avec elles et qu'au plaisir de les entendre je puis joindre celui de me taire ; car je suis un peu couiuie ce monsieur qui disait : Je vais me dépêcher de faire un gros livri' bien spirituel, pour avoir, après, le droit d'être bête pendant toute ma vie. — Je ne sais pas si j'ai acquis le droit ; mais je le prends.
Madame la vicomtesse me parla de mes ouvrages ! moi, des siens , de sa fille ! C'était le meilleur, sans contredit, et c'était cependant celui dont elle me semblait le moins fière. Il en est toujours ainsi : les auteurs sont d'ordinaire les plus mauvais juges de leurs œuvres.
La conversation dura si longtemps, qu'au lieu d'une contredanse, Cécile en avait dansé deux. La pauvre enfant ne savait comment me remercier, el sans qu'elle s'en doutât, déjà nous étions quittes. . . Elle venait de m'adresser le sourire le plus aimable et le plus gracieux, et me rappelant les paroles que j'avais entendues, je me dis, en la voyants'éloigner : Heureux le jeune homme qui pourra lui plaire ! heureux le mari qu'elle choisira !
Pendant cette année et pendant l'hiver suivant, je ne rencontrai plusCécib;; je ne vais presque jamais au bal.
Au printemps de 1833, j'avais beaucoup de chagrin. Pourquoi? Cela intéresse peu le lecteur et je lui demande la permission de ne pas lui en parler. Je pris alors ce que je regarde, moi, comme le remède à tous les maux, je pris la poste, et tout en cherchant quelque sujet de comédie poui' m'égayer et me distraire, je visitai l'Auvergne el les Pyrénées.
Bien peu.de gens connaissent ces deux pays.
Il n'y a pas de négociant ou d'employé en retraite, pas d'avoué ou d'avocat en vacances, qui ne se croient obligés de faire un voyage en Suisse, afin de pouvoir dire à sa femme et à ses enfants : J'ai vu la vallée de Lauterhruu, le lac de Brientz et le Grindelvald, chemins battus et parcourus ]iar tout le monde, itiné'raire aussi banal maintenant que celui de Paris à Saiut-Cloud.
Et personne ne pense à aller en Auvergne et dans les Pyrénées! 0 voyageurs parisiens, voyageurs à la suite, vous ne savez donc pas que, sans soitir de France, vous trouverez des cascades, des avalanches et des pics terribles ! vous ne savez doîic pas que ces Pyrénées, qui sont chez vous, qui vous appartiennent, vous offrent des vues aussi gracieuses, des scènes aussi sublimes, des spectacles aussi terribles que les Alpes elles-mêmes! Oui, j'en appelle à tous ceux qui ont voyagé par eux-mêmes, et non par des livres, le cirque de Gavarnie, les tours de Marboré, la brèche de Roland, ne sont-ils pas, dans b-ur genre, aussi admiraliles, aussi incompréhensibles, aussi étourdissants, que l'éternel Mont-Blanc, la chute de l'Aar?.. Et dans aucun pays trouverez-vous, au haut d'une montagne, un lac dans le cratère d'un volcan? . Oui, messieurs, oui, abonnés du café Tortouiet de l'Opéra... oui, un véritable lac... et un véritable volcan... car voici encore le cratère avec sa forme évasée, et oflrant
LE ROI DE CAnni-AU.
une ouverture circulaire d'une demilieue; voici les couches de lave, et à l'endroit où bouillonnaii'ut le soufre et le salpêtre, vous voyez maintenant un lac limpide et pur, qui s'élève jusqu'à la moitié di; ce vaste entonnoir, tandis que la partie supérieure, couverte d'arbres et de gazon, muraille verdoyante de cent cinquante pieds de haut, descend presque à pic jusqu'aux bords du lac, de ce lac dont ou n'a pu trouver le fond, de ce lac mystérieux et magiijne, sur lequel personne n'oserait s'aventurer, car à l'instant ses eaux tournoyantes auraient fait chavirer la baniue..., et le hardi nautounier, précipité jusqu'au fond de l'abinie dans des feux sonterrains, aurait commencé comme Lapeyrouse, et fini comme Empédode.
Eh bien ! ces merveilles... qui ressemblent à un conte des Mille et une Nuits... ce lac qui a pris la place du volcan, ce volcan qui menace de reprendre sa place... où pensez-vous que tout cela se trouve? Dans les Alpes, dans les Cordillières... Non vraiment... Eu Auvergne... à deux ou trois lieues du Mont-d'Or... et ce lac est le lac Pavin... où vous arriverez après deux ou trois heures jie marcïie... en prenant pour conducteur M. Michel Garnier, mon guide, qui ne vous demandera pour cela que quarante sous, et qui vous prendra pour un prince étranger, si vous allez jusqu'à trois francs.
J'étais donc avec mon guide près du lac Pavin... couché sur le gazon, au bord du cratère et regardant, au-dessous de moi, ces eaux transparentes et pures que je croyais à chaque instant voir en ébullition, ce qui m'aurait grandement amusé et effrayé, lorsque j'entendis marcher près de moi: c'étaient d'autres voyageurs. Un vieillard appuyé sur le bras d'une jeune fille s'écriait d'un air de mauvaise humeur : N'allez donc pas si vite... on ne peut pas vous suivre. — Je levai les yeux et je crus reconnaître, dans la jeune personne, la touru'ure élégante et gracieuse, la physionomie enchanteresse de ma jolie danseuse, de mademoiselle Cécile d'Orthès : mes doutes se changèrent en certitude lorsque j'aperçus, à quelques pas derrière elle, une fennne qui tenant un album et un crayon, écrivait en marchant... C'était madame la vicomtesse, qui composait, sur le lac Pavin, une description, à coup sur meilleure que la mienne, et que j'aurais bien fait de lui emprunter. Grandes exclamations de surprise de part et d'autre... phrases adu]iratives et obligées sur le tableau sublime qui se déroulait devant nos yeux, et puis, les devoirs de politesse une fois remplis, je songeai à mon jilaisir et je demandai à être présenté à mademoiselle Cécile.
— Mademoiselle !.. s'écria la vicomtesse d'un air ctûuué... mais Cécile est mariée!
— En vérité ! et regardant autour de moi, je cherchais le jeune mari, m'étonnant de ce qu'il n'avait ])as aciompagné sa femme.
— Voici mon gendre, me dit madame d'Orthès eu me présentant au vieillard, et avec emphase elle prononça son nom, que je ne vous dirai pas. C'était un homme de haute noblesse, géaéral sous
l'Empire, duc et pair sous la Restauration, ayant dans ce moment encore un commandement militaire important, une immense fortune et beaucoup de bonnes qualités... Mais ces bonnes qualités, il y avait, par malheur, bien longtemps qu'il les possédait... car il avait soixante-sept ans!., de plus, des blessures, des rhumatismes et même de temps en temps la goutte avec toutes ses prérogatives, c'est-à-dire, l'impatience, la brusquerie et la mauvaise humeur; du reste, fort aimable quand il se portait bien... et il soutirait pendant dix mois de l'année.
C'était là l'époux de Cécile.
Je me rappelai sa conversation du bal, le jeune mari qu'elle avait rêvé, ses projets de bonheur pour l'avenir; et malgré moi je regardai la pauvre iîUc avec un air d'intérêt et de compassion qu'elle devina peut-être, ou dont ellcnie sutgrésans le savoir, car au liout de quelques minutes nous étions les meilleurs amis du monde.
Son vieux mari venait de s'asseoir et se reposait ; sa mère écrivait toujours et nous causions. Tout ce qu'elle disait était simple et sans affectation, mais empreint d'une douceur et d'une mélancolie touchantes. J'amenai la conversation sur son mari; elle m'en lit le plus grand éloge; elle me parla avec reconnaissance des titres, de la considération, de la fortune qu'il lui avait donnés, et ne dit pas un mot de son bonheur qu'il lui avait enlevé... Ame noble et vertueuse où tout était résignation, dévouement, et sentiment de ses devoirs. Mais à ce parler si grave et si solennel, qui aurait reconnu la jeune fille que j'avais vue, il y a deux ans, si étourdie, si naïve et si rieuse?.. Qiw de jugement maintenant ! que de tact ! que de raison ! Pour avoir acquis si vite, me dis-je en moi-Jiiéme, elle a donc été bien malheureuse !
Nous étions au bord du lac si pur, si limpide, si transparent... image de son àme... Je le lui dis; elle me regarda en souriant de ce sourire triste qui feiit venir des larmes, et elle me dit : Oui, le calme à la surface...
— Et au fond peut-être, repris-je en montrant le lac... Je n'achevai pas ma phrase; mais elle la devina, car elle s'écria vivement : Non, monsieur, non, jamais ! et elle leva les yeux au ciel !.. Étaitce pour le prendre à témoin, ou pour lui demander du secours?..
En ce moment, une voix aigre se fit entendre ; c'était celle de sa mère. Le général avait froid, la Iraicheur du lac ne lui valait rien. Il fallut partir : j'aurais bien voulu prendre le bras de Cécile, elle l'avait déjà donné à son mari. Sa mère restait; ce n'était point un dédommagement, an contraire; car il fallut parler littérature : elle composait un nouveau roman qu'elle voulait me lire quand il serait achevé... à moi, qui voyageais pour mon plaisir!
— Je crains, madame, de ne pouvoir jouir de ce bonheur, je pars pour les Pyrénées.
— Nous aussi ! on a commandé au général les eaux de Barèges, qui sont souveraines pour les blessures.
Lfc: ROr DE CARREAU.
— Je ci'oyais que le géaéiMl s'était arrêté au Moiit-d'Or.
— Par hasard , et en passant, il a voulu essayer de ceseanv, qui, l'an dernier, avaient réussi au mar.'cljal Soult; mais aprèsquelques bains, qui ne lui ont f.iil aucun bien, il y a renoncé; et nous partons, dans quidques jours, pour les Pyrénées... J'espère que nous ferons route ensemble?
Je m'inclinai respectueusement.
— Où demeurez-vous, au .Mont-d'Or'?
— A riu'itel Chabanry, madame.
— C'est le nôtre ; et je conipti' bien qu'aujourd'hui vous nous ferez le plaisir de diui'r avec nous.
Je m'inclinai encore. Me voici donc, décidément, le commensal, le compagnon de voyage, l'ami de la famille.
L'amitié va vite en voyage, et surtout aux. eaux : je iirolitai di; mon nouveau titre et des droits qu'il me donnait pour parler de Cécile. Je donnai à entendre à madame d'Orthès que ce mariage, si avantageux du reste, m'inspirait quelques craintes pour le bonheur à venir de son enfant.
— Vous ne connaissez pas ma tille, monsieur... si vous saviez quelle éducation elle a reçue!., elle a été élevée au Sacré-Cœur, comme toutes les demoiselles nobles do ma connaissance ! elle a lu tous mes ouvrages... elle les lit tous les jours; et les principes qu'ils renferment...
— Sont excellents, madame; mais enfin votre fille est bien jeune, et si son cœur venait à parler...
— Il ne parlera pas, monsieur! ils ne i)arlent jamais dans notre famillo.
— Je le conçois, lui dis-je en la regardant, pour le passé... mais pour l'avenir...
— -Monsieur! et elle me toisa des pieds à la tète, dans (juelque position que l'on se trouve, on ne manqui' jamais à ses devoirs... quand on a de la religion et des principes! Avec la religion et les principes, monsieur, il n'y a jamais de mariages disproportionnés... jamais de dangers... entendezvous bien!
— Je suis de votre avis, madame.
Nous arrivâmes à l'hôtel.
Le général était mal disposé, et sa mauvaise humeur redoubla en trouvant des lettres auxquelles il fallait répondre, et des ordres à expédier.
— Si Henri était là, dit-il à sa femme, il m'aiderait, il se chargerait de ce soin; mais vous n'avez pas voulu qu'il vint avec nous.
— Nous étions déjà trois dans la voiture... et ma femme de chambre m'était indispensable.
— Voilà bien un raisonnement de femme! c'est pour un motif pareil que vous me privez d'un neveu que j'aime, et d'un aide-de-camp dont je ne puis me passer.
— Vous oubliez que ma mère et moi sommes là pour vous soigner, et que d'ailleurs M. Henri de Castelnan, votre neveu, doit rester à Paris pour vos intérêts.
— Dites ])lutôt pour vos caprices.,, parce que ce pauvre Henri ^ous déplaît, parce que vous ne pouvez le soufl'rir.
— Moi, monsieur!
— C'est assez visible ! à peine si vous le regardez ou si vous lui parlez, et il faut qu'il ait bien du courage pour revenir encore chez moi après l'accueil que vous lui faites habituellement.
— Vous m'accusez à tort, monsieur : le neveu de mon mari aura toujours droit à mes égards.
— C'est bien heureux ! , . et je voudrais bien voir, morbleu ! qu'on y manquât. Si quelqu'un de vous deux a raison d'en vouloir à l'autre, à coup sur c'est lui... lui, mon seul héritier, à qui ce mariage enlève toute sa fortune.
— J'espère bien que non, s'écria vivement Cécile.
— Une partie, du moins... Eh bien! loin de se plaindre de sa jeune tante, il n'en dit jamais que du bien. Il est nuiipli pour vous et votre mère de soins et d'attentions, il courrait tout Paris pour vous être agréable, il crèverait ses chevaux pour vous avoir nu billet de bal on une loge à l'Opéra.
— C'est vrai, dit la vicomtesse, et, ne fût-ce que pour ton mari, tu devrais, Cécile, être mieux pour Henri.
— Je fais ce que je dois, ma mère, répondit Cécile d'un ton froid et décidé.
— Allez au diable ! s'écria le général avec colère, on n'a pas idée d'une tête pareille! Il y a des moments où elle est douce comme un ange, et d'autres où rien ne la ferait céder!.. .\ dix-sept ans? cela prjmet! Je ne sais pas, madame la vicomtesse, comment vous l'avez élevée, mais cela n'a pas le sens commun.
— Monsieur ! elle a lu mes ouvrages.
— C'est ce que je voulais dire.
— (iénéral... vous vous oubliez !
— Vous avez raison... j'oublie que lo diuer est servi... Pardon, monsieur, dit-il en se tournant vers moi, de vous rendre témoin d'une scène de famille; j'espère que vous ne uo;,is trahirez pas, et ne nous mettrez pas dans quelque comédie. Il prit mon Ihms, me plaça à table â côté de lui, et, \midant tout le repas, fut maussade pour tout le monde, excepté pour moi. Je dois dire, cependant, que, dans ses brusqueries, il y avait toujours une préférence bien marquée... pour sa belle-mère.
Au dessert, arriva encore une lettre, et le général s'écria en frappant sur la table, de manière à tout briser :
— Là... il ne manquait plus que cela... Henri est blessé !
Cécile pâlit à l'instant, et ses lèvres devinrent toutes tremblantes.
— Oui, blessé... il a reçu un coup d'épée, le maladroit... Rassurez-vous, dit-il à sa belle-mère, qui savourait tranquillement une tasse de café... il n'y a pas de danger, il y a huit jours de passés... il va mieux; mais son médecin lui a conseillé les eaux de liarèges, et demain il sera ici.
— Demain ! reprit la vicomtesse avec joie.
— Demain! dit froidement Cécile, et sa physionomie avait repris son calme ordinaire.
J'attendis le lendemain avec impatience.
LE ROI DE CARREAU
Ne craignez plus rien , nous sommes à l'abri de tout danger.
Une voiture de poste est toujours uu événement dans toutes les petites villes dn monde, mais à plus forte raison au Mout-d'Ur, où l'unique p'aisir réservé à la population locale est de voir arriver ou partir les voyageurs. Aussi toutes les tètes se mirent aux fenêtres, lorsqu'à dix heures du matin l'on entendit rouler une calèche.
M. de Gastelnau entra dans le salon, embrassa afl'ectueusement son oncle, et salua les deux dames avec l'espect.
Il avait vingt-cinq ans à peu près. Grand, bien fait, une tournure distingui'e, en un mot, un fort beau garçon, et, ce qui vaut mieux encore, il n'avait pas l'air de s'en douter, car il ne s'occupait que des autres et jamais de lui-même. Sa physionomie franche et ouverte portait les traces de la soutira nce . La fatigue de la route, ou d'autres causes peut-être, venaient de rendre sa blessure plus vive.
J'observai Cécile : pas la moindre émotion ne parut sur ses traits; elle reçut Henri avec une po-
litesse aflectueuse et s'informa de sa santé avec un intérêt fort aimable... mais qui n'était pas celui auquel je m'attendiiis !
Quant à Henri, il était visiblement ému... Il pouvait à peine s'exprimer... et il me sembla que je lui rendais service en lui parlant de la route et du temps, qui était atl'reux. En eiïet, l'ennui de cette conversation le remit peu à peu, et il respira plus à l'aise. Il y a des moments où les indifférents et les ennuyeux sont bons à quelque chose.
Dans la journée, on se promena à la cascade de Ceurenil et à celle de la Venière. Henri s'approcha plusieurs ibis de Cécile, mais elle donnait toujours le bras à son mari ou à sa mère, et quand elle causait, c'était avec moi.
Le soir, il fit la partie du général, il lui lut les journaux, il expédia ses dépèches, et il écoula avec une attention digne d'un meilleur sort deux grandes dissertations de la vicomtesse. .Seulement, de temps en temps et à la dérobée, ses grands yeux noirs se
LE ROI DE CARREAU
Henri . par complaisance poor une jeune fille l'I icce à cilc <Ie lui, aculp'ail a»cc un canif
tdiirnaient comme malgré lui du côté de Cécile/ qui travaillait saus le regarder, et ne faisait pas plus d'attention à lui qu'à toute autre personne.
Décidément je m'étais trompé ; mes conjectures étaient fausses. Le pauvre jeune homme pouvait aimer Cécile, mais Cécile ne pensait pas à lui.
Le lendemain, veille de notre départ, pendant que sa mère écrivait près d'elle, Cécile était au piano, et l'air qu'elle jouait était si vif et si joyeux que tous mes doutes furent dissipés. Il est impossible, nie disais-je, d'avoir une passion dans le cœur quand on joue des variations pareilles, et surtout quand ou les joue aussi bien.
Entre en ce moment dans le salon un jeune médecin de lua connaissance ; il venait de Paris avec un grand seigneur qu'il soignait et qu'il avait accompagné aux eaux du Mont-d'Ur. Les militaires parlent de leurs campagnes, les auteurs de leurs ouvrages, et les médecins de leurs malades ; c'est de droit. Aussi mon jeuue docteur, au risque d'en-
nuyer ces dames, se mit à nous raconter les cures merveilleuses ou hizares qu'il avait laites, le tmit assaisonné d'anecdotes plus ou moins piquantes, auxquelles moi seul prêtai quelque attention, parce que, ainsi que je vous l'ai déjà dit, par état j'écoute toujours.
Il nous raconta, entre autres choses, qu'il avait été appelé dernièrement près d'un jeune homme qui avait reçu un coup d'épée, et que la blessure, qui.iique assez grave, lui avait paru des plus siiigulii'i'es. Elle n'était pas droite, ni faite de bas en haut; c'était tout le contraire; et comme le malade était lui-même fort grand, il fallait, pour l'avoir ainsi frappé à la poitrine du haut en bas, que son adversaire fût iuimensément plus grand que lui, c'est-à-dire eut huit à dix pieds, et qu'entin, pressé par ses raisonnements et par ses qu. estions , le blessé avait fini jiar lui avouer que c'i'tait un coup d'épée qu'il s'étaitdonné à lui-même... — Et pourquoi'? je vous le demande"? vous ne devineriez
LAGNY, *- imprimerie de Yialat el Cie.
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