SCÈNE PREiMIÈRE
DHENNEBON, habillé et prêt à sortir; É.MII.IE.
EMILIE. Va donc à ton hure tu !
DHENNEBON. Oui , ma femme...
EMILIE Tu arriveras trop tard!
DHENNEBON. Aussi je |)ars!.. Quel horrible esclavage! et •inand donc serai-je libre!..
EMILIE, souriant. Joug- bien pe-^ant! despotisme insupjtorlable en effet! Partir de chez soi après un b;in déjeuner, arriver à son ministère à onze heures, se chauffer, lire les journaux, causer politique ou thiâtre, et travailler (jiiand il vous reste du temps...
DHENNEBON. Ma femme!..
EMILIE. Sortira quatre heures, même avant; tt (|ue la rente soit montée ou descendue; que li grêle ait détruit les vignes de la Bourgogne, ou les blés d(; la B.'aure; s.uis simci de la veille, et sans iuquiélude du lendemiin, la tête libre, le cœur content, le pied léger, revenir le long des boulevards en lisant les afiiches, ou ailmir.wit les gravuri's... rentrer au logis, dîner, et se reposer près de sa femme ! voilà la vie de remployé... Et pour tant de travail, pour tant de fatigues, six mille francs de traitement. (Voi/diit qu'il reut parler.) Tais-toi! et résigne-toi à ton bonheur... cai' tu es le plus heureux des homuics !
DHENNEBON. D'accord ; mais je ne suis pas mou maître, je ne suis pas indépendant, et la liberté est le premier des biens !
EMILIE. Je n'ai i)as le temps de discuter avec toi, tu devrais être parti! dépêche-toi pour revenir de bonne heure.
DHENNEBON, vivcmctit. Soîs traii(|uille !.. Mais j'ai les pieds gel( s, et avant de partir... (// s'approche tle la cheiniiur.;
EMILIE. Nous dînons à Passy... chez Ion chef de division...
DHENNEBON. Quel a^sujeltisseuienl !, .
EMILIE. Un excellent honiuie! (pii nous aceabie de |)olitesses, et nous a envoyé poiu- aujourd'hui, à sa campagne, une invilation qu'il n'est p.is possible de refuser...
DHENNEBON. C'est justi'nieiil ce (|ui m'ennuie! Être (diligé d'accei)ter, craindre de K." fâcher, lui qui e>t mon supirirur.
c'est honteux !.. c'est humiliant! Moi , toute espèce d'obligation ou de chaîne m'est insupportable!,.
EMILIE. El vous dites cela à votre fimime?
DHENNEBON, viceipeut. E\ce|)té cellc-là !.. tu sais bien que tu commandes!
É.MIL1E. Non, Monsieur, c'est vous, et ce doit être ainsi.
DHENNEBON, C'cst vrai; mais je commande toujours ce que tu veux.
EMILIE. Ce doit encore être ainsi dans les bons ménages... voilà pourquoi le nôtre est excellent?., tout nous réussit... Une belle place! chef de bureau à trente-deux ans! une petite fille charmante! et pour comble de bonheur, . ma sœur, ma bonne Esther! que je n'ai pas vue depuis cinq ans, et qui nous arrive aujourd'hui !
DHENNEBON. Il cst douc décidé qu'elle habitera avec nous?
EMILIE. C'est toi qui l'as voulu !
DHENNEBON. Parcc quc tu me l'as conseillé; car si lu veux quj je te le dise, je n'aime pas beaucoup ta sœur!
EMILIE. Laissez donc !.. Quand vous vîntes, ily a cinq ans, chez ma tante, ce fut d'abord à elle que vous eûtes envie d'adresser vos vœux !
DHENNEBON. Moi !..
EMILIE. Elle est l'aillée, d'abord, c'est tout naturel!., et puis elle est charniante !
DHENNEBON. Quaiid tu ii'cs pas là; car toi, ma femme, tu es si bonne, si gentille, qu'on aime à faimer... on se trouve toiiami saiisle vouloir, et suis y penser!, ce quiui'asouvonl effrayé pe.ur les autres!.. Mais ta sœur, malgré siui esprit et ses talents, plus j»; la voyais, et moins elle me pla sait!
EMILIE. Et pourquoi cela?
DHENNEBON. Elle ist ti'op indépeiid iiilc ; elle ne veut faire (jue sa volonté, ne se soumettre à aucun lien.
EMILIE. Cela aurait dû te séduire... toi qui es justement comme elle...
DHENNEBON. Qucllc différence!.. Il est bien qu'un homme soit le maître... mais une femme!..
EMILIE. .\ merveille!,, tu es de ces gens qui ne comprennent la liberté que pour eux seuls! Ma sœur chérit le célibat, par goût et par ^ystènle ; presque sans fortune, elle a refusé de riches |>artis, des jeunes gens aimables. s«'duisaiits, ipii l'adoiMient !.. Trop fiere pour .nc donner un maître, trop franche pour être co|uette, elle leur a déviaré uu'elle ne se niaiierait jamais ; et pour mieux le jtrouver, pourôter toute e,^pél■allce, elle s'était retirée en Bretagne, près de .-^a marraine, qui vient de mourir.
DiiKNNEBoN. Uiic vieille tille (|ui partageait ses piMi/ipes...
LES NDÉPENDANÏS.
KMI1.U:. Et qu'olli; n'a point quittéotlipiiis cinq ans...
Diit.NM".iU)N. Kllca (iù bion s'amuser...
KMiLit. i\n ddiile... Mais toi qui parles... tu t'amuses trop, et tu arriveras trop tard à ton bureau.
i)iiKN>EuoN. C'est ta faute!., je t'écoute, et tu ne sais pas, ma femme, que tu es très-aimable ! ^
EMILIE. Prétexte pour rosier, et gagner du temps... Allons, ton chapeau... ton parapluie... as-tu tes socques?
DHENNEiiON. Non... je prendrai l'omnibus... le tilbury des employés!..
EMILIE. A la bonne heure... mais pars !
DHENNEBON. Et ma fille quB je n'ai pas embrassée!., elle me ferait une querelle !.. {Se retournant et apercevant M. de Rouvray.)