SCENE III
M. DE ROUVRAY, DHEiNNEBON.
DHENNEBON, d'urt air d'importance à sa femme qui sort. C'est bien... c'est bien, ma bonne. {A M. de Rouvi-ay.) Excellente femme !.. et si tu te maries jamais, je t'en souhaite une pareille !
M. DE RouvR.AY. Moi ! . uic uiaricr ! .. Il se peut que pour
des raisons de convenance ou d'int4''rèt cela m'arrive un jour!., mais jusqu'à présent, grào au ciel, je suis resté célibataire!
DHENNEBON. Cela m'étonuc!.. toi qui as toujours adoré les femniLs!
M DE ROUVRAV. Raîsou de plus! parce qu'un garçon, voistu bien..
DHENNEBON. Je Comprends!., des passions!., des conquêtes !
M. DE ROUVRAY. Plus quc je ne veux!
DHENNEBON. Est-il hcureux!.. voilàune existence d'homme! Moi, si je n^avais pas enchaîné ma liberté, j'aurais voulu comme loi être homme à bonnes fortunes!., c'est un bel état!..
M. CE ROUVRAY. Mais ouî! malgré la concurrence... je te le dis sans vanité, parce t\y\c ces succès-là... ce n'est pas à moi que je les dois... c'est à ma fortune... à ma position pul.ti(iue... Je me suis fait quelque réputation à la tribuiu?! Je suis de l'opposition, je suis avocat, je pari;... quoi qu'il arrive, je parle toujours contre... je suis indépeiidanl !
DHENNEBON. Est-il lieureux !
M. DE ROUVRAY. Voilà commcnt nos amis m'ont fait nommer à cent lieues d'iri dans un département...
DHENNEBON. OÙ tU CS COIUIU !
M. DE ROUVRAY. Je n'y avais jamais mis le pied !..
DHENNEBON. Au licu de sc donner la peine de choisir quelqu'un de leur endroit!..
M. DE ROUVRAY. Quc veux-tu ? Ils avaient cet automne leurs vignes et leurs vendanges, ils ne pouvaient pas s'occuper de leur opinion... il leur en faut une toute faite! Dans la province, d'ailleurs, c'est l'usage, on fait tout venir de la capitale ! et un mandataire qu'on leur envoie de Paris leur paraît bien plus beau qu'un député du crû... quelque bon propi'iétaii'e, qui s'occuperait de leurs atTaires .. mais qui ne parlerait pas! Tu ne peux t'imaginer quel etfet cela produit quand le journal arrive, et qu'ils se disent ; « Notre député a i);irlé! »
DHENNEBON. Mèiue quand il ne parle pas d'eux!
M. DE ROLVR.vY. C'cst égal!., c'est un grand bonheur pour le département! et puis, ils ont un avantage avec moi; je iieurte tout le monde, je ne pense jamais comme les autres, '.t quand on est de mon avis, je n'en suis plus ! l'indépendance avant tout!
DHENNEBON. Tu <as raison! voilà l'homme libre! il n'est soumis à rien... tandis que moi, obligé par ma place de répoiidie au public, d'obéir au chef de division, au ministre, au conseil d'Etat, à tout le monde ! tremblant devant le pouvoir! encliAîné comme un forçat, à un bureau impitoyable! {Tirant sa montre.) Deux heures dans l'instant!., j'aurai aussitôt fait de ne pas y aller aujourd'hui! (Reprenant.) Enfin, mon ami, l'esclavage administratif est une tyrannie de tous les moments; tandis que toi !..
M. DE RouvR.w. Je brave tout !.. je suis au-dessus de tout ! je n'ai besoin du personne !
DHENNEBON. Cc chir aiuî !
M. DE ROUVRAY. Et couime j'avais un service à te demander...
DHENNEBON. Parle, mon ami!
M. DE ROUVRAY. Jc u'ai pas voulu, comme je te l'ai dit, m'expo^er aux chances du mariage et à tous les tracas cpii en sont la suite! gràre au ciel, un garçon n'a pas d'enfanis, n'a pas d'héritier direct... mais... mais... il a quelquefois par ci... par là... des filleuls!..
DHENNEBON. Et tU aS dcS fiUculs?
M. DE ROUVRAY. J'cu ai uudoutjc ne conviens pas, excepté avec toi: un joli garçon, je m'en flatte... que j'ai élevé, d'après mon système, dans les idées jeune-France... des idées de progrès.
LES INDÉPENDANTS
DiiKNM-.i:oN. Et on r.iit-il?
M. DE ROivnAY. Du tdiit... p'aliord... il iTii pas voulu rester ;iu (•.oll(\t,''o, où je Pavais luis, i>:ircc fiu'il (iMuvuit Inimiliaiil d'oljéir à ses m:iHi"es; de niinne chez le notaiiv, chez l'avoué, dans toutes les iiroressions que je lui ai données... il ne veut être rien... (|ui' lilire ..
niIENNEBON. C'est uu hcl état !
M. DE i\oi;vnAv. Oui, mais ti-cs-cht;r, iiour uioi (hi moins! et |)(jur m'eu déiiaiTasser, j'ai pensé à la carrière dvs places. Peux-tu, pour commencer, le Taire entrer surnuméraire dans ton hureau?
diii:n>eiio.\. J'en dirai cleuv nuits à notre cli';f de division que je vois aujourd'hiii à l'assy; et des qu'il saura (pie c'est pour toi...
M. DE r.ûuvRAY. Gardé-t'eu bien!., je ne dois p:is paraître; parce que, dans ma po itiou... si je demand:us quelque chose au pouvoir... moi, député iudépendant, tous mes amis politiques me tomberaient sur le curjjs!
DiiF-NNEcoN. Tu u'cs doiic pas libre de faire ce que lu veux?
M. DE ROuviiAY Nou, mou ami ! voilà pouniuoi je me confie à tnu obligeance et à la discrétion; de mon côté-, si je puis te riMidre quelque service;, te donner une position indéperdaiilel..
DiiKNNEridN- Voilà!., il n'y a que cela qui manque à mon b;iulieui! les six mille francs du g'ouvernement sont là conmii^ un poids que jo voudrais augmenter!., parce que six mille francs, avec femme et enfaut, ce n'est pas vivre!
M. DE i.OLvnAY. Je L'en ferai avoir douze, quinze, plus encoi-e, si tu veux; et, pour commencer, prends ti'abord de nos ehemius de fer... je suis un des admitnstrateurs... cinquant ■ pour cent de béaéticc, et si lu veux vingt-ciuq act\QV.>. je n'ai (pa'uu mot à dire à mon neveu l'agent de change !
DiiE.NNKiiON. Ah! ton neveu est agent de cliauge?
M. DEitOLVRAY. Oui, l'auié, Léon de Saint-Rambert; et son frère, Ldgard, est dans le militaire... officier supérieur, aide de-c niip du prince, il est fort bien eu cour... un garçon ch.irmant que je loge chez moi, à Paris.
DiiE.NNEBON. Malgré tes opinions et tes amis politiques?..
M. DE RûuvuAV. Cela a fait d'abord quelques diftlcultés... mais ils me permettent d'être oncle!..
DUENNEiiON. Cc n'cst pas un emploi salarié!..
M. DE uouvuAY. Au Contraire!., et à propos de cela, mon neveu Edgard avait tpielque chose à dem mder au ministère de la guerre... je lui ai conseillé de s'adressera toi, et il a dû aller à ton bureau...
DUENNEBON. Aujourd'hui!., il a été à mon bureau!..
M. DE HOLVRAY. Oui, niiiu ami.
DHENNEUON. Eli bien! il est plus habile (|ui' moi... qui n'ai pas pu y mettre les pieds! le pauvre garçon aura fut une courge inutile!
EDGARD, en dehors. Ah ! M. Dhennibou est tncoje ici!
M. DE ROLVRAV. Tifins!.. c'est lui !.. qui ne le trouvant pas au ministère, sera venu te réclamer juscpie chez loi !