SCÈNE VU, EDGARO, ÉMILIP
EDGARP. Vous deviez, Madame, ni'accuser d'ingratilmle de vous avoir ainsi négligée !.. mais j'av^iis quitté la Franco ! Une niisî-ion éloignée que j'avais sollicitée m'a tenu plusieurs années absent, et à mon retour, le désir de vous re» voir était combattu par la crainte de rencQirtjer ici votre sœur.
• ÉMiLiK. Elle m'avait quittée... elle babitait lai Bretagne.
Kor.ARD. Ah!., si je l'avais su !
Éiui.iE. Mais je dois vous dire queje l'atteudsaujourd'hui.
KDC.ARD, faisant quelques pas:. Ailieu, Madame, adieu !
K.MiLiE. Craindre à ce point sa présence! c'e^l bien flatteur pour elle!..
EDGARD. C'est faire trop d'honneur à mn caiiilaut-e !.. je ne voulais que lui éviter une vue peu agréable!,, car moi, je suis revenu à la raison!., je suis guéri!., et la preuve, c'est que je peux sans pi'ine vous parler d'elle, et de ce c{ue j'ai souffert!.. Maintenant ce n'est plus qu'un souvenir!.... Vous savez .si je l'ai aimée !.. sa beauté, son esprit, l'élévation de son caractère, l'amitié même qu'elle me témoignait, tout nejustifiaitque trop mon amour !.. et puisjïtais riche!., elle no l'était pas... et la fortune alors devient un si grand bonheur!., si vous m'aviez vu ivre de joie et d'espérance, jeter à ses pieds ma vie, mon avenir! Ah! quel désenchantement! quel froid glacial se glissa jusqu'à mon cœur, lorsque j'entendis cette femme, queje supposai-; aimante et sensible, calculer devant moi, avec une raisoii désespérante, toutes les chances probables du mariage!., me (îéuiontrer que pour mon bonheur, eumnie pour le sien, il f dl ait rester libre ! que c'était là son seul vœu !.. quand le mien était do lui obéir!., quand, fortune et liberté, je lui aurais lnutdo:iné!.. Et le plus terrible encore, c'est qu'il n'y avait pas d'autre (djsiacle ! . . c'étaille seul ! . . Ah! si elle avait aimé (juelqu'un, si j'avais eu un rival! j'aurais été trop heureux!., je l'aurais tué, ou il m'aurait délivré do mes tourments ! Mais non, tout venait se briser contre sa volonté, contre un système égoïste, où son esprit et son sang-froid lui donnaient ravanfago ; j'avais trop d'amour ])our avoir raison, otà tous ses sopliismes je n.; répondais que par un mot : Je vous aime!.. Vain effort! inutile argument! ipii ne i)ersuade que ceux dont ou est aimé!.. Tenez!., b'nez!.. ne parlons plus do ce moment, car il réveillerait pcut-èlrc quehpies idées do haine et do colère dans un cœur (jui ne veut dé.sormais connaître que deux sentiments : oubli, et amitié!
ÉMU.iE. P.uivre E 1 .jai'd !
EOGARo. Non, Madame ! iiuu, je' ne suis plus à p'ain Ire!., car je vois clair maintenant! je lui rends justice... je pense comme elle!., avec un pareil caractère nous n'aur.ous pas été heureux ensemhle!.. puissions-nous rétro séparément!., elle, du moins! carie dépit a pu me rendre injuste, mais non indiffèrent!.. Et que fait-elle?., que devient-elle?., quel est son sort ?
EMILIE. Fort tranquille, jelo suppose ; elle soutient lu-remout la gageure!., elle avoulu être vieilh; fille, et celacoaimence ! Vingl-cin 1 ans!., la grande majorité!., limite redoutée, qui pour une demoiselle sépare 1 1 jeunesse do l'âge raisoimable !
EDGAR». Et depuis longtemps elle habitait la proviuce?..
EMILIE. Près do sa muTaine, une femme de mh'it', dont vous anriz.saus doute eut'iulu parler!., une biroune immensément riche qui, cuuiipe elle, na jamais voulu se marier... et qui s'était réfugiée dans ses terres, pour s'y livrer aux arts et à la littérature : mulemoisclle Palmirc de Vaucresson !
EDGARD. Un bas-bleu! une femme poète! t
EMILIE. Qui fait dos vers charmants !
EDGARD. Ah ! niQii pieu ! vous lue faites peur !.. cette maladie-là -se gagne'.. ost-(;j que votre sœur...
EMILIE. Non. vraimeut!
EDGARD. Je respire!.. j'aur#s été trop \q\v^^i !.. Et qui la ramène à Paris?
EMILIE. Elle a perdu son amie!., la baronne vient de moulir, et Esther, ma sœur, se trouvant .'■eule dans le monde, a enfin cédé à mes instances... elle vient habiter avec moi .. dans cette maison.
EDGARD. .Je ne puis que l'en féliciter! Vous, Madame, si judicieuse et si sage, parviendrez .san^ doute, par votre influence, et plii§ encure ]iar votre ex(;mple, à vaincre ses pn''jugés !.. à la ramener à la raison !..
EMILIE; souriant. La raison, ditos^vous?.. sais-je de quel cA é elle e>t? il ne m'appartient pas de décider la grave question du mariage et du célibit.
EDGARD, Mais vous. Madame !
EMILIE. Moi!., je me trouvelaplus heureuse des femmes! J'ai un mari excellent! un enffiut qur; j'adore! une fortune comme je la désire; car en m'ordonnant l'ordre et l'économie, elle me permet d'apporter ma part dans le bien-être dont nous jouis-ons : paix in éricure, doucj gaieté, plaisirs modestes... quelques amis!., dont !e nombre, j'(>spère, vient do s'augmenter! voilà ma vie!.. Le mariage osl-il toujours ainsi, oj suis-jo une exception?., je l'ignore, et n'en veux rien conclure, sinon que dans ce (lernior cas je dois bénir ma position, et me dire plus que jamais : Mon Dieu ! cpn^ je suis heureuse !
EDGARD. Et vous méritoz de l'être!., et plus heureux encore celui qui a su apprécier et deviner tant de bonté, faut de raison !..
É\iiLiE. .Vh! ninii nouveau... ou plutéit mon ancien ami!., vous êtes trop indulgent, ou trop galant!., ce n'est pas là ce que j'attends do vous!., c'est de la franchis', et surtout votre confiance!., oui. Monsieur, ne croyez pas queje veuille vous rendre vos compliments; mais vous clos si bon!., vous feriez un si bon mari! et l'espèce, dit-on, en est si rare!., comment n'êtes-vons pas marié?..
EDGARD. Il est question pour moi, (lans ce moment, (rtine alliance assez belle... peu do fortune, il est vrai... mais iiii grand nom!., une grande fam lie!..
EMILIE. A la bonne heure!
EDGARD. J'ai lingtemps hésité..... ot au moment de conclure... il me Si'uibli! queje no suis plus déciilé. EMILIE. Etpoui'pioi?.. est-ce que la por.^niie n'est pas bien? EDGARD. Si, vraiment!., mais le pi^sé... [Li roijardant.) et surtout le présent, me rendent très-dit1icile.
LES INDÉPENDANTS
DHBMIBBON. Encore la promener ! — Acte 2 , scène 7.
EMU.]?., prêtant l'oreille. Écoutez!.... une voiiure!.. oui, c'est ma sœur!., c'est elle!..
KDr..\i;D. Je vous laisse!
É.MiLiK. Et pourquoi donc?..
EDCABu, troublé. Apiès une aussi longue absence, elle doit désirer être seule avec vous, et je .s;icri(ic le plaisir de la voira la crainte d'être indiscret! (// la salue, et sort par la porte du foiul.)