SCÈNE VIL
Les précédents, excepté ADÈLE et AMÉLIE.
{Achille examine les jardins. Rodolphe s'est étendu sur trois chaises, et bâille en iouant avec sa canne.)
RODOLPHE, regardant Clarisse. Elle est jolie, la petite sœur! et je l'aimerais autant que l'autre! Moi je ne tiens pas au droit d'aînesse.
SOPHIE, à Clarisse. Je suis bien heureuse de vous voir, ma chère Clarisse , j'ai à vous remeivier de ce que vous m'avez envoyé lors de ma dernière quête.
CLARISSE. C'était si peu de chose !.. mes économies de demoiselle; et l'on doit rendre grâce à celles qui, lomme vous, Madame, veulent bien se dévouer pour remplir un devoir si pieux.
sapHiE. Cette fois du moins, et c'est assez rare, l'argent de cette co lecte aura été bien placé. Vui' pauvre jeune fille, une orpheline, (]ue l'inexpérieiue et la misère avaient livrée à la séduction...
RODOLPHE. touJDitrs l'ti'ndu sur sa cliaise. Voilà qui est horrible...
SOPHIE. D'autant plus que sou séducteur l'a indignement abandonnée... Je ui' vous le nommerai pas; quoique je le
DIX ANS DE LA VIE D'UNE FEMME
coniiais.-;o... mais ce serait inutile, il n'est plus en France... il est très-loin... à l'ctrangor... en Russie...
CLAHissE. viveweut. En Russie?
SOPHIE. Où il oeciipc une fort belle place; et certainement ce Valdi'ja aurait bien pu...
CLARISSE. Valdcja!
soi'MiE. Kst-ce ([lie je l'ai noramé?.. Pardon, c'est sous le sceau (lu secret... parce que cette jeune personne est vraiment d'une fort bonne famille... vous la verrez, vous l'entendrez.
CLARISSE. Non, Madame... c'est inutile.
SOPHIE. Et puis, qui sait?., il peut revenir en France et l'épouser; c'est peut-être son dessein, et il ne faut dé.sespérer de rien... Eh! mais, qu'avez-vous d(jnc?
CLARISSE. Rien, Madame, rien... il fait froid dans ce jardin, et je ne me sens pas bien. [Elle s'appuie sur une chaise, à gaucho ; et, pendant ce temps, Rodolphe qui s'est levé s'approche de Sophie.)
RODOLPHE, froidement, et à demi-voix. Je ferais un pari.
SOPHIE. Et lequel?
RODOLPHE. C'est que dans ce que vous venez de lui raconter, il n'y a pas un mot de vrai.
SOPHIE. Et qui vous le fait croire?
RODOLPHE, souriant. D'abord , c'est que vous l'avez dit; mais vrai ou non, c'est bien li'ouvé; bonne perfidie pour perdre Valdéja dans l'esprit de sa maîtresse. Mais prenez garde, si jamais j'ai à me plaindre de vous, je le justifie.
SOPHIE. Quelle idée!
RODOLPHE. Je ferai leur bonheur par vengeance.
SOPHIE. C'est-à-dire que vous me menacez !
RODOLPHE. Du tout; luais avec vous il faut toujours être sur le pied de guerre, on ne |)eut jamais désarmer. Voici madame Darcey, la belle des belles. [Il va au-devant d'Adèle qui entre pensive.)