SCÈNE PREMIÈRE
WALPOLE, entre en lisant avec ayUalion des lettres qu'il tient à la main ; puis il s'assied sur le fauteuil à droite. NEUBOROLG, entrant par le fond.
NEUBOROUG, l'apercevant. C'est lui ! {S'approchant de Walpole sans que celui-ci sorte de sa rêverie, et lui frappant sur l'épaule.) Robert!..
WAi.poi.E, levant la tête. Qu'est-ce donc?.. Ah !.. c'est toi !..
NEi'RonocG. A la 1)011110 heure, au moins! te voilà dans un bon fauteuil, à te reposer et à ne rien faire! Tu commences enfin à jouir de toi-même! à être tranquille !
WALPOLE, avec impatience. Oui, mon ami!..
^•EUBOROl'G. Aussi je suis fâché de te rappeler aux affaires... mais ce sera pour la dernière fois... Le roi t'attendra vers deux heures dans son cabinet !
WALPOLE. Le roi!., tu l'as vu?
NELBOROUG. A l'instant !
VVALPOLE. Tu ne le quittes donc plus?
NEiBOROLG. Dans ton intércH!. 11 voulait savoir de tes nouvelles!., et il m'a reçu !.. j'en suis encore tout ému !.. 11 m'a parlé de ma position actuelle, de mon avenir, de ma fille... il m'a répété : Un ami de Walpole peut arrivera tout... Enfin, de ces phrases qui signifient : Demandez-moi quelque chose... Mais tu sens bien... que moi... D'ailleurs, qu'est-ce que je lui aurais demandé?., je n'en sais rien... Aussi je ne lui ai parlé que de toi, de la joie avec laquelle lu avais reçu sa lettre, de ta reconnaissance, et enfin de ta santé qui est déjà meilleure !
\\'ALP0LE, qui l'a écouté avec impatience. Eh! morbleu !.. de quoi te mèles-tu? tu as eu tort... (// se lève.)
NEUBOROUG. Moi!.. et pourquoi ?. .
wALPOLE. Parce que je souffre... parce que je me porte trismal...
NEiiBOROLG, lui prenant le pouls. C'est vrai!.. Il va toujours là des symptômes d'irritation et de fièvre nerveuse... Cela m'étonne.
WAi.poi.E. Et le moyen qu'il en soit autrement... au milieu des tracas, des allées et venues, des intrigues qui m'assaillent de tous côtés!.. Déjà, et je ne sais comment, car c'était un .secret entre nous, le bruit de ma démi.ssion s'est répandu... {Montrant les lettres qu'il tient.) et c'est à qui, amis ou ennemis, viendra me demander ma protection pour obtenir de moi vivant un lambeau de mon héritage.
îSEUBOROUG. Que l'importe?..
WALPOLE. Ce qu'il m'importe?.. Encore faut-il avoir sa Icte... son jugement... pour ne pas se laisser influencer dans son choix., car déjà le comte de Sunderland croit triompher... Tu vois bien que sa fille avait raison ce matin... Il y a entre elle et tel grand personnage des intelligences dont j'ai acquis la preuve, et l'on ne ni'ôtera pas de l'idée qu'elle croit m'avoir renversé !
MCDBOROL'G, riant. Y penses-tu?., celui qui t'a renversé, c'est moi... c'est ton ami... tout le monde le sait... c'est la volonté (le ton médecin... ou |)lutnt la lieime. {Lui prenant la main.) Et lu as bien l'ail... je te l'atteste... Aussi, comme je te l'ai dit, le roi l'attend dans .'^on cabinet pour causer de ton successeur et avoir là-dessus tes idr>es...
WALPOLE. Des idées... des idées... crois-tu que j'en aie? il faut le temps...
KEiBORoiG. Le pays cependant ne peut pas marcher connue ça sans ministres; il n'a'irait qu'à s'y habituer, vois ce que cela deviendrait !..
WALPOLE. Je le s:iis bien... raai.s, obligé de combiner à h hâte, de recomposer ce ministère, de nommer, i)our contenter le roi, sept ou huit personnes qui lui plaisent... croistu que ce soit facile... et où l(;s trouver?
NECBonoLG. Bah!., en cherchant bien !
WALp(jLE, avec impatience. J'ai beau chercher, je ne vois pas qui pourrait se charger d'un fardeau pareil!
NELHOROiG. 11 y aura des gens qui se dévoueront.
WALPOLE, avec impatience. El lesquels?.. E->t-ceti>i?
^ELBOROLG, sc récriant. Moi!., y penses-tu? .Moi Uî remplacer et être premier ministre! csl-ce qiie c'est pos-.ible?.. Par exemple, je ne dis pas... s'il y avait quelque emploi iThJdeste, qnelque place obscure... dans les première rang.s... je pourrais aussi bien que tout autre...
WALPOLE. Toi, Williams! te lancer dans l'administration ? toi, un médecin!
NELBOROUG. D'abord, je ne suis pas médecin... je suis député ! cl ce n'est pas d'aujourd'hui que je m'occupe des affaires publiques... Tout le monde s'en occupe en Angleterre, et j'ai fait mes preuves !
WALPOLE. Par tes écrits... sans contredit ! mais n'ayant encore exercé aucun emploi...
NELBOROiG. RaisoH de plus! pas d'antécédents, pas de système arrêté, ça peut aller à tout ce qu'on voudra ! .\près cela, je ne suis pas exigeant, je ne tiens pas à brillc-r; au contraire ! Il y a, pour commencer, de |)e!its ministères sans conséquence que tout le monde peut occuper et qui ne vous obligent à rien... qu'à résidence ! voilà ce qu'il me faut, ou même moins encore!..
WALPOLE. Mais tes forces, ta santé...
NEt'BOROuG. Je me porte bien, et puis, en cas de danger... je saurais mieux que personne les moyens de...
WALPOLE. Sans contretlit... mais ton repos, mon ami, ta tranquillité...
NEUBOROT'G. Ou sc sacrifie... pendant quelques années...
c'est trois ou quatre ans de courage et puis, quand
on a fait ses affaires, on prend sa retraite... une bonne retraite quelque place inamovible où l'on soit tranquille...
WALPOLE, d'un air railleur. .\ merveille ! des places, des litres... toi qui hier encore...
NEUBOROUG. Mou Dicu ! .. je (levinc cc quc tu vas médire!.. ce serait bon, si j'étais ambitieux... mais je ne le suis pas !.. yi ne m'échauffe pas... je ne me monte pas la tète, je ne tiens pas aux titres... aux dignités... je les méprise autuil t|ue toi... aussi, mon ami, ce que j'en fais n'est pas pour moi, c'est pour ma fille, c'est pour son ét;d)lissement... parce que la fille d'un homme en place, cela se marie toujours... Apres cela, je telejure bien... jem'eii vais... je me retire... dans la terre de mon gcn Ire... ou je reviens à mes malades... qui auront profité de mon absence pour vieillir. Ceux-là du moins béniront mon administration, et je tricherai qu'ils ne soient pas les seuls... Voilà mes plans, mes projets, et maintenant (pi'as-tu à répondre?
WALPOLE. Rien , mon ami... je parlerai de cela à Sa .Majesté qui ne demandera pas mieux! On pourra te placer parmi les lords de la trésorerie ou de l'amirauté, ou dans les conseillers du roi !
NELiBOROLG, ;))r'f à partir. Tout ce qui te plaira... mais du silence! que cela reste entre nous! {Hfvenant.) Par exemple, tu pourrais peut être, et connue une indiscrétion (pii viendrait de toi. laisser deviner au roi que je suis l'auleur des Lettres irlandaises.
L'AMBITIKL'X.
lit
WALi'oi.!:. Ht raiiiiiiyiiK' (luo tu vniilais i;,ir(l(M'. et ta mn- (loslio...
NKiiBOROi'c.. Jo n'en ai plus hesuin, iiuiv]iu' je vais être en place... (lu reste, ce que je t^' dis là...
w.\i.i'OLE. Sois tranqiiilli'l.. mais laisse-iiini, eif ji' n'ai cncui'e rion d'arrêté, et si le roi m'a' tend...
NEiconouc. Oui, mon ami, je le laisse et jeeuii[.te sur (ni.
walpoll. Et lu fais bien ! (yi'ulioroitu sort.)
S!:kne II.
W.\LPOLE, seul. El lui anssi... lui aussi... ambitieux ronuui^ les antres! ils le sont tous 1 et je ne les comprends pa-... e'est duiic un \erli;je... lui délire, une fièvre qui le.? saisit. C.'lui-I:i du ueiins ne saveui^le pas, il se rend justice, il comprend (ju'il lîc peut me sncciVIer... mais les autres... quel speclael'!.. quel tableau! Ce portereuillc qui n'est pas encore échappé de ma main, ils se le disputent dej'i ! .\h! cela nie fait n:al !.. c'est hideux à voir et j'en lougis pour l'espèce humaine... Cependant le roi l'exige et vent que je lui désigne mon sncces.seur !.. il faut se pix>noncer !.. il faut que ce soit moi-nièiiie qui le jxirte au pouvoii', (|ui lui serve de mai-chiîpied!... Oui choisir, mon Dieu?., le comte de Sunderluid?... c'est cekii-làquc le roi désirerait... et moi aussi... car il est incapable, et à coup sur il ne me fer.iit pas oublier... mais à cause de sa fiile qui voulait me nnverser... jamais!., jamais!., on croirait qu'elle a réus-i! B ilingbroke... mon ancien antigoni.sle, homme do tôle et de talent?., mais il reviendrait avec un système opposé au mien, et détruirait ce que j'ai fait. Staidiope, (|ui est maintenant pour moi, qui est de mon pai'ti?.. mais il proliti-rait de mes idées... il recueillerait ce que j'ai semé... et sans se donr.er de peine... il irait plus loin peul-ètre... Qui donc choisir?., lord Cirterel?.. un brouillon qui ne veut que la guerre. . lord Norlh? qui n'entend rien au commerce... [S'arrét nf.) Eh mais!.. {Sourkinf.^ ce Nenboroug, qui me p.u'lait tout à l'heure et qui, porté par l'opi^osition, pourr.iit donner lieu à une combinaison nouvelle... ua homiète' homme d'ailleur.-.. et (pii ne .ssM-ait pas duigereux... nu homme de talent, un publiciste distingué, l'auteur des Lettres irlaïulaises. Oui... mais autre chose est de tenir la plume ou le gouvernail ; aulre chose e.-,t d'écrire ou d'agir ! Neuboroug n'a ni l'habitude ni l'expérience des affaices... et puis le plus terrible, c'est que ni lui ni L's autres n'oiU le tait. rinstinct, le coup d'œ 1 néccssa ivs!.. aucu i d'eux na... (■ qui ne se donne pas, ce qui est indispensable... ce que j'ai en nn mot... et parmi tout ce moud'>là, j(; ne voi.s encore que moi ! mais moi... c'e.st fini... je m'en vais... je me retire ! {U va s'asseoir sur l" fauteuil à druiie, près de ta table.)
sr.Èxi-: ni.
WAIP-MX, l.ORl) liKNRI.
irEMU, à part. \ ti'ois heures... dans la giaiide galerie... c'est ici !
WALPOi.E, l'apercevant. .\h ! te voilà!
UE.Mti. Ciel! mon oncle!
WAJ.POLE. Vieu.s^ mon ami, viens à mon aide. vi(n> uk conseiller!..
HENRI. Qu'y a-t il donc? ((ui vous tojrmente encore?
WAI.POLE. Cette obligatio!) que m'a imposée le roi de lui désigner mon successeur. Je suis là... je cherche... je ne s.iis
que résouilre 1 moi d'abord je lis prunidrais tous... mais encore f uit-il répondre à la confiance du roi, et laisser le pouvoir en des msins qui en soient dignes.
HENRI. 11 y a, grâce au ciel, dans notre pays tant de gens de mérite !
WALPoLE, avec ironie. Tu crois cela!., dis-moi donc lesquels?
HENRI, regardant autour de lui avec impiù-tude. Vous les ••omiais-ez mieux que moi!., mais, à parler franchement, un tel choix entraîne après lui une responsabilité dont à voiv place ji^ craindrais les chances.
WAtl'bLE. Voilà justement ce (pii m'inquiète... me tourmente...
HENRI. Ehbien ! alors, pourquoi accepter? refusez un pareil honneur, et que le souverain s'adresse...
w A r. l'OLE. A qui?
iiENR!. Au pays lui-même I il connaît mieuv que personne .ses véritables iutérèls; et le ministre qu'il lui faut, qui lui convient, il le désignera par .ses votes. Lcùssez-h; faire et ne vous en inquiétez pas plus que moi !
vvALPOi.E, se levant. Quoi! vraiment, cela ne le tourmcnle point ?
HENRI. En aucune façon.
WAI.POLE, lentement, et s'appuyant sur son épaule. Comment... ce [>onvoir qui est en mes mains et dont je peux di^p.tser... cela ne te donne pas à rêver... cela ne fait pas naître en toi quelque idée... quelque espér.mce?..
HENRI, .\ncune!.. je ne désire rien, vous le savez... [Re- (jardant toujours.) ou du moins im^s vœux ne s )nt pas là!
WALPOLE. Mais enfin... tu es mon ami, mon neveu. . piv.sque mon fils... et cette puissance souveraine... cette place si bri'ilanteqne tout le mor.de envie... si je te l'offrais ' ..
iiENUi. Je la refuserais!
WALPOLE, après un instant de silence. Voilà l'ii 'tmme qu'il nous faut! honneur... espi'it, talents, tout chez lui se trouve réuni !.. et puis enfin un autre moi-même!., et je no sais pas c iiinnent j'hésitais, comment j'allais chercher ailleurs un mérite que j'ai là, chez moi... d uis ma famille.
HENRI. Je Vous remercie, mon oncle .. et qn'niie leiii; (),'n-ée vous soit seulement venue... c'est plus qu'il n'en faut pour me rendre fier toute ma vie... mais je vous l'ai dit... j(^ ne jiuis accepter...
WALPOLE. Et pour quelles raisons?
HENRI, de même, et avec impatience. Xi mon caractère ui mes goûts ne me le [termettent !.. je ne pourrais jamais supp.jiter ce fardeau des affaires, trop pesant pour ma jeunesse et uion inexpérience.
WALPOLE, avec joie. Il n'y a pas de ma!, mon garçon, il n'y a pas de mal à cela... ne snis-jo pas là? tu n'auras rien à faire... je l'aiderai... je continuerai... sous ton noui.
HENRI. C'est me combler do vos boutés... mais...
WALPOLE. Tu feras ce que tu voudras., ce n'est plus moi, c'est le roi qui se chargera dt; vaincre tes scrupules... il me ilemande un successeur... je cours lui d(>signvr le pins capable, le plus digne, celui que j'aime... que je pr.'fère à tou-^.
HENRI. Mais, mon oncle... {Apercevant Cêcil".) Dieu ! c'est elle!..
WALPOLE. La comtesse de Sunderlaml !.. elle vient à projets; tu poux lui annoncer cetl(^ nouvelle, je serai enchanté (pie madame soit la premièr<î à l'appi-enlre! . .Vlien , je passe chez le r.ii ipii m'attiMul. (// salue Cécik' , cl sort en serrant la main dr II nri.)
L'AMBITIEUX
George, Si vra'mcul !.. 0 cicll . qu'ai-je vu? — Acte 4, scène 8.