‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 3)Chapitre 173 sur 783 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

DARCEY, VALDÉJA, puis CLARISSE.

DAitCEY. Je vous demande quelle idée de sortir seule en voiture de place quand elle a dans son écurie six chevaux qui ne font rien! [Apercevant Clarisse.) Ah! vous voilà, ma chère Ix'lle-sœur ! qui me procure de si bon malin une si jolie visite? N'est-ce pas à ma femme que vous vouliez parler?

CLARISSE. Non, Monsieur, à vous, à vous se.ql. {Aperpevant Valdéja.) Dieu!.. [Valdéja salue froidement.)

DARCEY, riant. J'étais bien sur ({u'il y aurait une reconnaissance pathétique... un ancien ami de la maison que depuis trois ans vous n'aviez pas vu; mais quel motif vous amène?

CLARISSE. Ah! Monsieur... ah! mon cher beau-iVère, nous sommes tous au désespoir.

DARCEY. Qu'y a-t-il? parlez.

CLARISSE. C'est à vous seul que je devrais confier un pareil secret; mais je sais que monsieur Valdéja est un autre vous-même, et que vous n'avez rien de caché pour lui ; et à quoi bon du reste faire un mystère de ce qui demain ne sera que trop public?

DARCEY. Achevez, de grâce.

CLARISSE. Mon père est perdu, déshonoré ; de nombi'euses faillites lui ont enlevé toutes ses ressources, etderaain il est obligé de déclarer sa honte. Il n'y survivra pas. Son existence, à lui , c'était l'honneur, la considération, et les perdre c't'st perdre la vie; je lui disais: Pourquoi ne pas en parler à votre gendre, qui est riche, qui vous estime et vous aime!

DARCEV. Eh! oui, sans doute.

CLARISSE. Jamais, m'a-t-il dit; et il m'a défendu, sous peine de toute sa colère, de m'adresser à vous.

VALDEJA. Et pourquoi donc?

CLARISSE. M. Darcey, a-l-il ajouté, a pris ta sœur aînée sans dot aucune, et de plus il m'a déclaré (]u'il te donnerait cent mille francs le jour do ton mariage. Cette nouvelle m'a rendu \v courage je suis venue vous trouver

pour vous prier de reprendre vos Itienfaits, d'en disposer en favi'ur de mon père. {Vivement.) Oui, Monsieur, ne pensez plus à moi, ne pensez qu'à lui , sauvez son honneur, je ne me marierai pas, je resterai dans la maison paternelle, et en voyant le bonheur (jue vous y aurez ramené, je ne passerai pas un jour s uis vous remercier et vous bénir.

DARCEY, la si-rrant contre son ca'ur. .Ma chère Clarisse!

VALDÉJA. avec amertume. Ne pas vous marier! (pielle fille! est-ce que c'est possible?

CLARISSE, étonnée. Et pouniuoi, Monsieur?

VALDÉJA, de même. Quelle somme faut-il à votre i»ère?

CLARISSE. Cent mille écus, aujourd'hui même.

VALDÉJA, brusque nvnt. Vous voyez bien (|uc voire dot ne suffirait pas. (.1 Darcnj.) C'est moi, moi l<;n meilleur ami , qui Complet' rai cette somme.

CLARISSE, av-'c anfjoisse. O mon Dieu!., recevoir de lui !.. jamais! et cepeiid;uit mon pauvre père...

DARCEY. Enfant que vous êtes, cst-co que cela se peut! Est-ce que je laisserais payer à n;i élrang'T l "S dettes de ma famille!

VALDÉJA, avec amertume. A un étranger!..

DARCEY. Pour elle, du moins.

VALDEJA, froidement. Ou', tu as raison... un étranger

pas autr ,' chose.

DARCEY, à Clarisse. C'est moi que cela regarde ! Ras>ur. zvous, Clarisse; l'amitié qui m'unit à votre père... tout .s'arrangera.

CLARISSE, lui sautant au cou et rembrassant. Ah! que le bonté! quelle générosité!

DARCEY. 11 faut, avant tout, consoli r .M. Evrard, lui rendre le calme: et je suis content maintenant (pie ma femme suit allée le voir.

CLARISSE. Ah! Adi'le est près de lui? tant mieux.

DARCEY. Vous le savcz bien, puisque vous lui avez érit hier de venir.

CLARISSE. Non vraiment, je ne lui ai pas écrit, et j'aur.ii> dû le faire.

DARCEY. Comment! votre père malade et souffrant ne l'attendait pas ce matiu?

CLARISSE. Non, Monsieur.

DARCEY, à part. Et cet empressement à sortir... de si bonne heure... seule... en voitui'Q de place! [Se rapprochant de Valdéja et à demi-voix. ]'Çiac dis-tu décela?

VALDÉJA, de même et froidement. Rien ! pourrais-tu soupçonner...?

DARCEY. N'importe... je saurai.

CLARISSE, s'approchant de Darcey. Eh mais! qu'avez vous donc?

DARCEY. Rien, rien... Venez, je vais passer chez mon b\iiquier, et vitus porttM'ez vous-mèûie à votre père la soni ne dont il a besoin. C'est à vous, Clarisse, qu'il (levrasa joie et son honneur. .. Venez, venez avec moi. [Il sort avec Clarisse.

SCl-NK VIIl.

VALDEJA. seul, puis MOrRAVIEF.

VALDÉJA. Et c'est dans un pareil moment qu'il les sauve tous de leur ruine... qu'il préserve de la honte cette famille

à laquelle peut-être il doit la sienne!., car cette .\dèle

cette sortie mystérieuse... ce mensonge... 11 y a ici trahison... j'en suis sûr... et je le souffrirais !.. non... l'amitié n'est qu'un vain ncmi, ou je sam-ai bien l'empêcher. .Vh! je sens mes idées de vengeance (|ui se réveillent. Encore une femme perfide à poursuivre... à démasquer. {^Vuyaul .Mouravief ijui entre.) Ah! te voilà!., madame Darcey est sortie... il y a une heure... en fiacre?..

jiOLRAviEE. Oui, Evcellence... j'étais là à la porte quand elle y est montée.

VALDÉJA. OÙ a-t-elle commandé qu'on la menât?

MoiRAviKE. Elle a dit tout haut, chez M. Evrard, rue Sainl- Lonis au Marais.

VALDÉJA, à part. Oui, c'était là son nremier mot. . elle aur.i donné contre-ordre en route. [Haut.; As-tu rem.u'qné le numéro de ce liaere ?

MoiRAViEi". Non, Excellence.

VALDEJA. Comment était-il?

DIX ANS DE LA VIE D'UNE FEMME

MOURAVIEF. Brun.

vALDKJA. Ils lo sont toiis! et les chevaux?

MOLRAViEK. Un noir cl un blanc

vALDiiJA. C'rsl ilifréivnt... voilà des indices. Ce fiacre a été pris sur la place voisine... il est probable qu'il y reviendra dans la journée. Va donc, jusqu'à ce soir, le mettre en faction.

MOURAViEF. Oui, Exceilencc.

VALDÉJA. Sans en bouger!

Moi:nAviBf. Oui, Excellence.

VALDÉJA. Et, si tu le vois paraître, tu propos(!ras au cocher de boire avec toi.

MOi'RAViEF. Oui, Excellence.

VALDÉJA. Tant qu'il pouria, et tâche de savoir de lui la rue et le numéro de la maison où il aura conduit ce matin madame Darcey.

MoiRAViEF. Oui, Excellence.

VALDÉJA. Eu avant! marche! retourne à Ion poste et

songe que je l'attends. {Ks sortent chacun d'un côté différent. — Le théâtre change.)

DEUXIEME P.lRTaE.

Un boudoir ùlé^ant chez madame Je Lafeniur.

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