SCÈNE VIII
VALDÉJA, CL.VRlSSe:, ADÈLE.
CLARISSE, mystérieusement. Conduis-moi, il faut que je te quitte; mais maintenant que je sais tout, sois tranquille, calme-toi.
ADÈLE. Me calmer, ma sœur, quand le désespoir et la crainte m'assiègent, quand il y a un génie infernal, un pouvoir vengeur qui me poursuit sans cesse, et que je rencontre partout!.... [Elle aperçoit Valdéja droit et immobile devant elle; elle pousse un cri et s'enfuit.)
CLARISSE. C'est vous qui causez sa terreur... vous, monsieur Valdéja, dans ces lieux!
VALDÉJA. Comment cela pourrait-il vous étonner. Madame? prompt à me i-endre à vos ordres, je viens...
CLARISSE. A mes ordres?
vAi.i)E.iA. Sans doute; ne m'attendirz-vous pas?
CLARISSE. Non, Monsieur...
VALDEJA. Vous lie m'atteudicz pas? et ce mot de vous que j'ai reçu...
CLARISSE. Je n'ai point écrit.
VALDÉJA. Est-il possible! tremblez alors, tremblez; quelque sort pertide que je ne puis deviner, nous menace tous deux; votre sœur est ici, et ses amies, ses dignes conseils, ne doivent pas être loin; c'en est ass-z pi>iir justifier mes alarmes; de grâce, venez, sortons, permettez-moi de veiller sur vous.
CLARISSE. Je vous l'eiuercie, je suis venue seule, je désire sortir de même.
VALDEJA. Ah! ce coup est le plus cruel de tous ceux que j'ai reçus; vous vous défiez de moi, Clarisse! de moi qui depuis six ans ai fait pour vous le plus grand et le plus cruel des sa'i'ifices; j'ai nnoiué à v(»lro présence, à votre amitié, et, plus que tout encore, à votre estime; j'ai consenti à être méprisé de vous, quuivl d'un mot je p.^uvais vous détromper, et j'y aie uisenti pur ne pis troubler votre ivpos.
DIX ANS DE LA VIE D'UNE FEMME
ci.AHissK. Que voulez-vous dire?
VAi.DKJA. {)uc je n'ai point mérité les affreuses calomnies (1(HU on m'a noirci à vos yeux; que toujours digne de vous... laissez-nioi achever, Clarisse; ce moment c^t peut-être le seul di; ma vie où je pourrai vous dire la vérité; oui, je vous aimais, j'étais aimé.
CLARISSE. Monsieu r. . .
VALDÉJA. Ah! vous ne m'interdirez pas ce souvenir, c'est le seul bien qui me reste. Une trame infernale nous a séparés. Cette jeune llUe, celte séduction, calomnie, infâme calomnie ! comme tout ce qui sortait du cœur de la femme qui avait juré ma perte; les preuves aujourd'hui me seraient faciles à vous donner, mai? d'autres nœuds vous enchaînent; et c'est le jour même de votre mariage, que j'ai appris, pour mon éternel tourment, la perfidie qui vous jetait dans les bras d'un autre : je voulais courir, réclamer mon bien, vous avouer la vérité, me justifier du moins; il n'était plus teuqis, vous sortiez de l'église et portiez pour jamais le nom de mon heureux rival. Clarisse, alors j'ai gardé le silence, je me suis interdit votre vue, mais non le droit de veiller sur vous, sur votre avenir, sur votre fortune; j'y ai réussi, Madame; et maintenant, si un mot de vous m'apprend que j'ai recouvré votre estime, quel que soit mon sort, je n'aurai plus la force de me plaindre, et je croirai encore au bonheur.
CLARISSE. Que m'avez-vous dit ! et qu'ai-je appris! Écoutez, Valdéja, ce n'est pas avec vous que je veux feindre; et vos souffrances... les miennes peut-être, me donnent le droit de parler sans que personne s'en offense; oui, j'ai été malheureuse de vous retirer mon estime; et malgré moi et lorsqu'un autre hymen allait m'enchaîoer, le mépris même que je croyais vous devoir n'avait peut-être pas encore éteint loute ma tendresse; je me le reprochais; et cette faute involontaire, je jurais de l'expier! Grâce au ciel, j'y ai réussi. Oui! j'ai pour mari un honnête homme qui mérite tout mon amour, toute ma confiance ; je l'aime, je n'aime que lui, et, je vous le dis à vous, j'aimerais mieux mourir que d'oublier un instant ou mes devoirs, ou ce que je dois à son honneur; après un tel aveu, et pour qu'il n'y ait pas dans mon cœur une seule pensée qu'il ne puisse connaître, je demanderai sans crainte à votre amitié un dernier service; vous voyez que vous ne vous étiez pas tronijié et que vous aviez deviné que j'aurais besoin de vous. Eh bien! mon ami, et ce nom vous le méritez, continuez votre noble et généreuse conduite; évitez de me voir, évitez les lieux où vous |)Ourriez me rencontrer, je vous en saurai gré, et un jour viendra où mon cœur vous tiendra compte de tout, même de votre absence.
VALRÉJA. J'obéirai, Clarisse, trop heureux d'avoir à vous obéir; ce soir, dans une heure, j'aurai quitté Paris.
CLARISSE, 5e reculant. Adieu donc.
VALDÉJA. .\dieu! (// fait un mouvement pour lui baiser la main.)
CLARISSE. Pas un mot de plus; adieu!
VALDÉJA, lui prenant la main et la lui serrant affectueusement.) Adieu ! [Il se dispose à sortir.)