SCÈNE XVI
CAROLINE, seule; ensuûe EDOUARD.
CAnoLi>E. Malheureux enfant! quelle tète! quelle folie! Pourquoi ne pas avoir plus de confiance en moi? Ah! si je ne tremblais pas pour lui !.. si j'avais moins.d'inquiétude, que je serais eu colère! [Apercevant Edouard qui entre par la porte à rjauche.) Dieu ! que vûis-je! [Courant à la porte du fond et à celle de côté, qu'elle ferme et dont elle prend les clés.)
Air : J'en guette un petit de moti âge. Il ne petit plus m'échapper, je l'cspèrL'.
(A Edouard.) Parlez, Monsieur, qui vous ramène ainsi!
Je vous trouve bien téméraire D'oser encore vous présenter ici.
Ne croyez pas que ce retour m'apaise; C'est très-vilain, très-mal... c'est une liorr.ur... {A part.)
A présent que je n'ai plus peur.
Je peux me fâcher à mon aise.
EDOUARD. J'étais déjà bien loin, lorsqu'un dornier regard, que j'ai jeté sur les tourelles de ce château, m'a rappelé toutes les bontés dont on m'avait comblé. Oui, ma marraine, je me serais reproché de partir sans vous avoir vue encore une fois, sans vous avoir demandé pardon; et je suis revenu au grand galop vous prévenir de ma fuite, et vous dire un éternel alieu.
CAROLINE. C'était bien la peine... Et où allez-vous ainsi ?
EDOUARD. Je vous l'ai dit ce matin, me faire soMat, me faire tuer.
CAROLINE. Un beau projet! auquel il ne manque rien que ma permission; et par malheur, je la refuse.
EDOUARD. Que dites-vous?
Caroline. Oui, Monsieur, vous dépendez de moi; vous m'êtes confié; je suis la maîtresse; car je suis votre mari'aine.
EDOUARD, murmurant entre les dents. C'est-à-dire... c'est-à-dire...
CAROLINE. Quoi? qu'est-ce que c'est? je crois que vous raisonnez.
ÉDOUAiiD. Du tout, ma marraine, je no dis rien.
CAROLINE. A la bonne heure. Je vous prie de in'écouîer; vous savez que je n'aime pas la sévérité, et que je n'aurais voulu employer avec vous ipie la voix lie la douceur et de la l'aison; mais, puisi|n(î ces moyens-là sont inutiles, j'aurai recours à la rigueur, et je vous déclare que vms ne sortirez pas d'ici, et ([ue Vous y resterez renfernii'; cl ne croyez pas tromper ma surveillance,cir je ne vous ([uitterai pas d'un nistant; je serai toujours avec vous.
EDOUARD. C'est aussi trop d'arbitraire, et vous n'avez pas le droit de me tyi'aniiiser ainsi.
CAROLINE. Qu'est-ce que c'est?
EDOUARD. Oui, ma marraine, je suis libre, je suis mon maître ; et si je veux suivre l'état de mon père, si je veux me faire soldat, si je veux me faire tuer, vous ne pouvez pas m'en empêcher. Et parce que vous êtes riclie et que je n'ai rien; parce que vous êtes au comble du bonheur et que je suis le plus malheureux des hiiuimes, vous croyez-vous le droit de m'humilier, de m'avilir?
CAROLINE. Grand Dieu ! el qui vous parle de cela?
qui peut vous donner de panilles idées? M>\, vous humiliiT ! quand je ne vou- retenais ici que pour vous cousolei", pjur calmer vosciiagrins, poir v)us rendre au bonheur; mais je ne vous reconnais plus. Vous êtes colère, vous êtes méchant, vous vous fâchez contre moi. [Lui rendant les clés) Allez, .Monsieur, je ne vous retiens plus, vous êtes le maître.
EDOUARD, prenant les clés et ne sachant s'il doit sortir. Moi !
CAROLINE. Oui, vous ètcs le maître de me faire bien du chagrin.
EDOUARD, posant les clés sur le guéridon. Jamais, je reste; et si j'ai pu vous off.nser, pardonnez-moi, ma marraine : ce n'est pas ma faute, je suis si malheureux. CAROLINE. Pauvre garçon ! je ne sais alors comment te dire, comment l'apprendre une nouvelle qui va ajouter à tes peines.
EDOUARD. Qu'est-ce donc? CAROLINE. Tu siis quc Cécile ne t'aime pas. LDOUARD. Oui, elle me l'a dit : eh bien? CAROLINE. Eh bien! mon ani, réunis toutes tes forces, tout t )n courage. Cécile... je ne sais pîis comment l'annoncer...
ÉDOUAUD. Ali ! mon Dieu ! vous m'effrayez, achevez. CAROLINE, s'approchant lyitement d" la table, et se mettant devant le fusil qu'Edouard y a laissé. Cécile va en épouser un autre.
EDOUARD, froidement. Ah ! ce n'est que cela ? eh bien! tant mieux.
CAROLINE. Comment! tu ne te désoles p\?, tu ne t'arraches pas les cheveux? tu n'es p,\s au désespoir? EDOUARD. Et pourquoi donc?
CAROLINE. Toi qui l'aimais tant!
EDOUARD. Je n'y ai jaunis pensé.
CAROLINE. Tu allais l'épouser.
EDOUARD. Pour vous obéir.
CAROLINE. Comment ! cet amour, cette passion qui te faisait prdre la tête, qui t'obligeait à partir? EDOUARD. Ce n'est pas pour elle.
CAROLINE. Il serait vrai ! et pour qui donc? EDOUARD. Ça, c'est autre chose. Je vous prie, mi marraine, de ne pas m'en parler. Ne croyez pis de nouveau que je veux me révolter contre vous; mais c'e>t mon seul bien, c'est mon secret ; et personne au monde n'a le droit de me le demander.
CAROLINE. Oui ; mais moi, c'est bien dilT'.'rent. Voyons, Edouard, dis-moi ijui, je t'en prie.
ÉDOuvuD. Impossible, m.i marraine.
CAROLINE. Et moi, je veux le savoir tout de suite, à l'instait même. D'abord, je n'aim,' pus à attendre, et si tu ne m: le dis pas, notre dispute va recommencer, je vais me fâcher.
EDOUARD. Et si je vous le dis, vous vous radierez bien davantage : vous me renverrez, vous ne vou Irez plus me voir, vous ne m'aimerez plus.
CAROLINE. Cela me regarde : je Siiu rai ce que j'aurai à faire. Voyons, Monsieur, parlez.
EDOUARD. Vous Icvoulcz... ch bien! depuis (|ue j'existe, depuis que je me connais, il est queli^u'un au monde qui exerce sur nvii un pouvoir que je ne peux (li'linir. Quand elle ni' souriait...
CAROLINE. Ah ! c'est iiiie fon;me?
EDOUARD. Oui, ma mairaim', c'est une femme. Quind elle me souriait, j'étais heureux ; (luan I elle me grondait, je l'étais encore; car elle m<' parlait, et le son de sa V'Mx, le bruit de ses pas, le froissement de sa rolic me faisaient tressaillir. Quand s^imain rencontre la mii'nne, je ne .sais plu^ ce que je veux, ce i|ue je désire; et. prêt à tout o.iblier, je me sens arrêté par un cou|» d'iuil. Tremblant, interdit à sa vue, je croyais ju-^ipi'ici ijU'' c'itait le lacriiiile, du respect Eh bien! non ; je n'en ai p is ilu tout ; ou plutôt ce respect, c'est de lamour. Oui, fai l'autlace, j'ai ringralitu le do l'aimer; mais je ne m'en suis aperçu qu'aujourd'hui, ce nialiii.
CAROLINE. El quand donc?
LA MARRAINE
KoorAKD. Oii'ind je vous ai embrassée.,
CAROLINE, « part. AI) ! cYlait moi. (.1 Edouard.) Et vous osez...
EDOiAiiD. Là! qu'est-ce que je disais? J'étais bien sûr que vous vous fâcheriez. .le pars, je m'en vais; car maintenant je ne peux plus aimer, je ne peux plus épouser personne.
CAuoi.i.\E. Eli! oui sans doute; c'est ce que vous aviez de mieux à faire. Il le faudrait; malheureusement vous ne le pouvez pas.
KDOiAUD. Comment cela?
CAuoLiNK. Eh 1 oui, .Monsieur, voire parrain vous a laissé par son testament toute sa fortune; mais, à condition que vous vous marieriez. Vous y êtes contraint, vous y êtes obligé.
EDOUARD. Xh ! mon Dieu !
CAROLINE Vous u'avez pouc cela que quelques jours: voilà pourquoi ce matin je tenais tant à vous faire épouser Cécile ; mais maintenant c'est bien un autre embarras: comment faire? Moi d'abord, je n'en sais rien.
EDOUARD. Ni moi non plus.
CAROLINE. Il n'y a dans ce château que Cécile, ou moi .
KDOUARD. 0 ciel! que dites-vous?
CAROLINE Je dis. Monsieur, que vous êtes le plus maladroit des hommes, que je vous hais, que je vous déteste, et qu'avec vous il n'y a pas moyen de s'entendre.
éoovxhd, à genoux. Ociel! achevez.
CAROLINE. Non, Monsieur.
CHAMPENOux, BH dehoTS et frappant à la porte. Ma marraine, ma marraine, M. Edouard est revenu.
CAROLINE. Eh! que m'importe? [A voix basse.) Edouard, de grâce, relevez-vous.
EDOUARD. Non ; dites-moi que vous me pardonnez, que vous m'aimez.
DEJORDY, en dehors. Madame, Madame, ouvrez donc.
CAROLINE, C'est M. de Jordy, et nous sommes enfermés!
EDOUARD, toujours àgcHoux. Eh bien! tant mieux; il n'entrera pas.
CAROLINE. Eh! non, il a la double clé de cet appartement.
EDOUARD, de même. Eh bien! alors, qu'est-ce qu'il demande? (.-1 madame de Xéris.) Un mot, un seul mot.
CAROLINE. Eh bien ! oui. Edouard, oui, mon ami, je dirai tout ce que vous voudrez; mais levez-vous; mais laissez-moi. Ah! vous me perdez. {En ce moment Champenoux, qui a ouvert lupersienne à gauche j qui était restée tout contre, paraît à la fenêtre, sur le haut d'une échelle. De Jordy vient d'ouvrir la porte à droite et entre avec Cécile. Caroline les aperçoit et est prête à se trouver mal. Edouard la soutient et la porte sur le fauteuil qui est près de la table.)