SCENE vir
rOLlCM. MADVME DE BRIE.NNE, entrant /xir la porte de
droite.
POLIGM, (il part, .\\\'. je n'ose la regarder.
LE MARIAGE D'ARGENT
MADAME DE BRiEN>E , à la cantonacle. Ne t'occupe pas de moi ; liberté cnliore ! Je vais me retirer dans mon appartemeiif. {Se retournant et apercevant Polnini.) Ah! qii'ai-je vu? c'-'St lui! [Paient qtielnues pas à sa rencontre.) Poligni! {Polnjni la salue respectueusement et sans oser lui répondre.) Quoi! vous n'êtes pas étonné de mon arrivée?
HOLiGM. froidement. Je venais de l'apprendre à l'instanf, .M.idame, et croyez que, de tous vos amis, aucun n'a pris plus de part que moi à votre heureux retour.
MADAME DE ERiENNE. J'cu suis persuadée; mais d'où vient votre émotion? d'où vient que vos yeux semltlent éviter les miens? Ah! je le vois, vous ignorez encore... Poligni, cette réserve que riionneur vous imposait, cette froideur, ce respect dont j'ai tant de fois gémi, et dont je vous remerciais, eh tiirn ! maintenant... je ne sais comment vous l'apprendre; mais je suis près de vous , je vous regarde, je vous parle, non sans trouble, mais du moins sans remords... ah! ne m'enleiidez-vous pas?
POLIG.M, à part. Grand Dieu !
MADAME DE BRiENNE. Oui, mou sort, mou existciice, tout est changé... mon cœur seul ne l'est pas.
poLiGNi. Quoi! vous m'aimez encore?
MADAME DE BRiENNE. Pas plus qu'autrcfois; mais aujourd'hui du moins je puis vous le dire.
POLiG.M, avec tendresse. Amélie!.. (.4 part.) Et c'est dans un pareil moment que je pourrais. .
MADAME DE BRiENNE, le regardant. Mais! qu'avez-vous?
POLiGM. .\h! vous ne pouvez le savoir; je ne puis, je n'ose vous apprendre ce qui se passe en moi , ni quelles idées viennent troubler mon lonheur... non que je sois sans reproches... mais vous-même. Madame...
MADAME DE BRiEN.NE. Eu auricz-vous à m'adrcsser?
POLIGM, vivement. Oui... oui, sans doute!
MADAME DE BRiEMSE. Tant mieux! il me sera si aisé de me justifier, de vous rendre le calme, le bonheur. Parlez vite, dépèchez-vous de m'aceuser, car il doit vous tarder de m'absoudre. Eh bien! mon ami... eh bien! mon juge, voyons; qu'ai-je fait? de quoi suis-je coupable?
POLIGM. Vous me le demandez... quaiul, depuis trois ans séparés l'un de l'autre, pas une lettre n'est venue me consoler ni ranimer mon courage! Ah! qui sait si un mot de vopis, si la vue seule de votre écriture n'eût pas dissipé, n'eût pas chassé loin de moi ces idées qui font aujourd'hui mon malheur.
MADAME DE BRiE?(NE. Poligui , j'étais mariée ; vous écrire eût été maiiqucr à mes devoirs. Cotte conduite que vous blâmez aujourd'hui, vous m'en remercierez un jour, en m'eslimiuit davantage. [En riant.) D'ailleurs, ètes-vous de ces gens défiants et soupçonneux à qui il faut toujours des écrits? Que vous aurait ap|»ris celte lettre? que je vous aimais... Eh bien! Mons'.eur, je vous le dis : ma parole vaut bien ma signature.
POLIGM fait un geste pour se jeter à ses pieds ; il s'arrête, et reprend froidement. Maintenant, oui, sans doute ; mais convenez qu'alors d'autres soins, d'autres hommages...
MADAME DE BRiENNE, le regardant en souriant. Eh mais! voilà un défaut que je ne vous connaissais i)as! Seriez-vous jaloux, par hasard?
POLIGM. Moi!
MADAME DE BuiENNE. Ah! uc VOUS cu défcudez pas; j'aime tous vos défauts pour que vous aimiez les miens. Mais calmez-vous : pendant ces trois années, je vous le jure, pas la moindre coquetterie, pas une seule déclaration, Cest comme je vous le dis! cela même m'effrayait... pour vous, et je craignais... Dans ce moment seulement vos yeux me rassurent un peu, et puisque vous vous taisez, puisque vous ne m'accusez plus, c'est à moi de le faire, c'est à moi de vous ap[)rendre tous mes torts. Oui, Monsieur, lorsque tout devait
■ nous séparer, le temps, la distance, et plus encore, le devoir... eh bien! je ne vous ai pas quitté d'un moment : pai»tout mes souvenirs vous suivaient. Ces lettres mêmes que vous réclamiez, je ne suis pas bien sûre de ne pas les avoir écrites... (Vivement.) mais vous ne les verrez jamais! El quand il était question de ma patrie, quand mou mari luimême me parlait de la France, c'était à vous que je pensais. N'était-ce pas bien mal? n'était-ce pas horrible? Voilà, Monsieur, voilàdes torts véritables, et ceux-là cependant vous ne me les reprochez pas!
POLIGM. Ah! je n'en ai plus la force, je n'en ai plus le courage! C'est à moi maintenant à me justifier à vos yeux. Oui, je vous aime, et plus que jamais.
MADAME DE BRIENNE. A la boune heuro au moins ! Pas un mot de plus... celui-là suffit; tout est pardonné...
POLIGM. Ah! tant de vertus, tant d'amour, mih'itaient un meilleur sort, et si vous saviez celui que je veux vous offrir! 11 est si peu digne de vous! Voilà la cause de mes tourments, voilà ce (jui me rend le plus malheureux des hommes.
MADAME DE BRIENNE, souriord. Il Serait possible ! Un autre défaut encore : vous avez de l'ambition.
poLiGNi. Oui, j'avais celle de vous rendre henreuiie; il est si doux d'eiu'ichir ce qu'on aime! Mais vous vojr éclipsée par des femmes orgueilleuses, qui sont si loin de vous, et qui ne vous valent pas! c'est là ce qui me froisse et m'immilie. Mon bonheur eût été de prévenir tous vos vœux, de voler au-devant de vo5 moindres désirs; au liou de cela, lorsque je verrai vos yeux attachés sur quelques brillantes pariu'es, je serai donc obligé de vous dire : Ne les r<3gardez pas; je ne puis vojs les donner.
MADAME DE BiuKNNE. Eh bien! mon ami, je ne les regarderai pas; je ne regarderai que vous, Ces pirurcs dont vous me parlez, certainement je les aimerais assez, c'e>t si naturel ! quelle est la femme qui n'y tient pis un p.'u? Moi, J'y tiendrais pour vous plaii"e, et si je vous plais sans cela, qu'aurais-je à regretter? Quand nous verrous passer des femmes élégantes dans un riche équipage, je serai modestement à pied, il est vrai, mais je serai près de vous, je m'appuierai sur votre bras; et si elles pouvaient lire dans mon cœur, ce .seraient elles peut-être qui me porteraient envie.
poLiGNi. Chère Amélie !
MADAME DE BRIENNE. Quaud OU s'aiuie, les privations coûtent si peu! elles deviennent des plaisirs; cl si vous n'avez pas d'autres tourments, j'espère vous prouver que votre chagrin n'a pas le sens commun. M. de Briennc m'a bien laissé par leslauicnt tout ce qu'il pouvait po séder; mais la succession réglée, il ne resté rien que ma dot; trois ou quatre mille livres de rentes en fonds de terre, voilà mi fortune. Et la v(Mre?
poLiGNi. Hélas! à peu près sept ou huit mille francs sur l'État.
MADAME DE BRIENNE. Vraiment! nous aurons douze mille francs de rentes! mais nous sommes millionnaires ou peu s'en faut.
FOLiGNi. Vous trouvez; c'est bien peu ct'|»endant.
MADAME DE BRIENNE. Et que VOUS faut-jl de plus? (pie nous manquera-t-il? A Paris, nous serions peut-èlre un peu ignores; et vous avez de l'ambition, vous tenez à paraître; mais en province nous serons riches, nous serons considérés, nous serons même les premiers de l'endroit : cola dépendra de celui que nous choisirons.
poLiGNi. Quoi ! vous voudriez...
MADAME DE BRIENNE. Oui, Mousieur; quoi qu'en ait dit un auteur fort spirituel, il existe encore dans les petites villes des sociétés Irès-aiinaldes. des gens instruits, des gens de mérite; il y a de l'esprit en province; mainlenuit il y en a partout, et là comme ailleurs on trouve le biuluîur quand on le porte avec .'oi. Il nous y suivra; car luuique soin de
LE MARIAGE D'ARGENT
ma vie sera d'embellir la vôtre, d'éloigner de vous les chagrins. J'ai été bonne avec un vieux mari que. je n'aimais pas, jugez donc avec vous! combien votre bonheur me sera facile! je n'y aurai pas de mérite. Ainsi, Monsieur, un intérieur agréable, de bons amis, une bonne femme qui vous aime, voilà ce qu'on n'a pas souvent avec cent mille francs de rentes, et voilà ce que vous aurez! Êtes-vous pauvre mamtenant?
pouGM. Non, je suis le plus riche et le plus heureux des hommes. Vous l'empoi-tiz, vous triomphez de toutes mes résolutions ; avec vous, la pauvreté, le malheur ne peuvent exister!
MADAME DE BRiEMNE. C'cst ce quB jc mc dis toujours quand je pense à vous: et puis enfin, nous ne devons rien, et quand on ne doit rien...