SCÈNE m
OLIVIER, POLIGNI.
OLIVIER. Ton mariage a donc, toujours lieu?
POLir.M, affectant une grande gaieté. Oui, mou ami, oui, sans doute; pmir.iuoi me fais-lu cette question?
OLniER. Oh! pour rien. {A part.) Allons, madame de Brienne ne lui u f>as encore parlé; mais c'est elle que cela regarde.
POLIGNI, de même. Et si tu faisais bien, tu suivrais mon exemple, tu ferais comme moi un bon mariage, un mariage d'inclination; juge donc quelle brillante perspective! mvi grande fortune qui, chaque jour, peut s'augmenter encore; de la considération, du crédit, le bonheur de recevoir mes amis; car vous viendrez tous! Quelle ivresse! quelle suite de plaisirs ! Nous n'aurons pas le temps de réflcch;r^ et déjà, d'avance, je ne puis te dire à quel point je suis heureux !
OLIVIER. C'est singulier, cela n'en a pas l'air; le bonheur a un aspect plus tranquille. Mais cet amour pour llerniance t'est donc venu bien subitement?
POLIGM. Non, mon ami, je l'aimais et depuis longtemps, mais sans oser l'avouer à personne, parce que la disproportion de nos fortunes... mais du reste une jeune persoime charmante, qui joint aux traits les plus séduisaiiis le caractère le plus heureux !
OLIVIER. Le caractère! le caractère! Il y aquckpie temps cependant, tu me parlais de sa légèreté, de sa coquellerie.
POLiGM. Sa coquetterie! eh! mais, pas tant; je ne vois pas cela. Je tejure, monami,que tu t'abusessur son compte, ou que tu as des préventions contre elle.
OLIVIER. M'en préserve le ciel! Moi, ce que j'en dis, c'est pour loi; et, quand les avis, les conseils d'un ami peuvent nous éclairer...
POLiGM, Des avis, des conseils! Je n'en veux pas, je ne veux, rien écouter. Si quelque illusion, si quehpie erreur m'abuse, qu'on se garde de la dissiper, qu'on me la laisse tout entière, je m'y plais, je veux y rester.
OLIVIER. Mais si l'on te prouvait à toi-même que ce mariage ne te convient pas.
POLIGM, hors de lui. Ce mariage! rien ne peut le rompre j il faut qu'il ait lieu. Siis-tn que maintenant c'est mon seul espoir? sais-tu que s'il venait à manquer, ce serait fait de moi, de mon honneur, de ma vie, et que je n'aurais plus qu'à me brûler la cervelle?
OLIVIER. Y penses tu? c'est du délire, de la passion; tu l'aimes donc ave;'; excès?
POLIGM, avec un sourire amer. L'aimer!., moi, l'aimer! crois-tu donc que la fatalité qui me poursuit m'ait ôté le sens, le jugement, ait assez fasciné mes yeux pour me cacher la nullité de son esprit, la sécheresse de s in cœur, la vanité, seul mobile de ses actions? Crois-tu que, fout à l'heurj encore, je ne laie pas vue, d ms le salmi, entiurée d'une fuule de jeunes fa's, dont son sourire soliicit ait les hommages?
OLIVIER. Et tu l'as souffert?
POLIGM. Et que m'importe à moi?
OLIVIER. Qu'en!eiHls-je ?
POLIGM. J'en ai trop dit pour te rien cacher. Aussi bien, je suis trop malheureux, et j'ai besoin d'un ami à qui confier mes peines. Oui, sans c; mariage, je suis perdu, dé-bonoi'é, obligé de fuir; à toi-même, je t'enlève le fruit de tes travaux !
OLIVIER. Qu'importe! sois heureux.
POLIGNI, Je no le puis; je dois six cent mille francs!
OLIVIER, Grand Dieu !
POLIGM, Et je ne te parle pas de mes inquiétudes, de mes craiiiles, de mes tourments; voilà ce qu'il m'en coule pour être agent de change.
OLIVIER, Où en était la ncees.'^ité? loi qui avais une furluiK) honorable et indépendante, huit mille livres de rentes, qui le forçait à les compromet (re?
POLIGM. Qui m'y forçait? rambitiun, la vanité, le doiir des richesses, le désir de briller,
OLIVIER. Eh bien! tu es encore maiire de ton sori, il ne dépend que de lui; |>Uis d'égards, de vains ménagements, il faut tout rompre.
POLIGM. Rompre! y penses-tu? et dans quel moment? Quand toute une famille est réuiiie pour signer c<; coulraf, quand il y a dans ce salon plus de deux cents personnes tjui seraient témoins d'un pareil éclat! Et de quel droit déslmnorer une jeune fille qui n'a d'autres toi'ls envers moi <pie de me sauver moi-même du deshonneur, de faire ma fortune, et à qui je ne peux pas même reprocher .ses déi'auls, car je les connais, je le.s accepte; c'est à moi au contraire à la proléger, à la défendre ; j'y suis engagé d'honneur, je suis lié par ses bienfaits, [A voix basse.) canlejà j'ai reçu t^adot; elle est là, j'en ai disposé d'avance, je l'ai prest|ue euqiloyée. Je sais comme toi que j'y puis renoncer encore, je .siis nièinc qu'en vendant tout ce que je possède, je retrouve ma liberté au prix de l'iiKligence; mais le l'avoucrai-je enlin? cette fortune dont j'ai déjà fait l'essai, cette fortune qu'on ne goùlc pas impunément, est devenue pour moi le premier îles biens. Plutôt mourir que <le déchoir à tous les yeux! cl je sacrifierai à cette idée mon avenir, mon amour, madame de Brienne, et mui-mème, s'il le faut.
OLIVIER. Ociel! madame de Brienne! tu l'aimerais encore!
POLIGM. Plus que jamais!
OLIVIER, Et cependan', tu lui as dit..,
poLiG.M. Oui, parce que je tenais à son estime, parce que je veux bien rougir à tes yeux, mais non p.is aux siens; et que, connaissant son âme noble et désintéressée, j'ai pensé qu'elle me pardonnerait mon inconstance plus ai.sémeiit que
LE MARIAGE D'ARGENT
ma fortune. Mais ce secret que je confie à toi seul, ne le trahis jamais; tu me le promets, tu me le jures; je suis méprisable à ses yeux, si je ne suis infidèle.
OLIVIER. Ah! ne crains pas que je te trahisse; tu .sais que moi-même...
poLiGM. Oui, je me rends justice. Tu la mérites mieux que moi, tu es plus digne de tant de vertus. Qu'elle soit h(!Urense, qu'elle m'oublie, qu'elle t'aime! c'est ce que je veux, c'est ce que je désire, et cependant.. Adieu, adieu, plainsmoi, et si je te suis cher, garde bien mon secret. (// entre dans le cabinet à droite.)