OLIVIER, MADAME DE BRIENNE
OLIVIER. C'est vous. Madame? vous sortez du salon?
MADAME DE BRIENNE. Oui, j'avais promis d'y paraître, j'y suis descendue un instant. Il y avait un monde, un bruit; ils parlaient tous de ce contrat; grâce au ciel, je n'ai rien entendu. [Avec inquiétude.) Il paraît que c'est ce soir à onze heures ?
OLIVIER. Oui, Madame.
MADAME DE BRIENNE. Tout entière à ses devoirs de maîtresse de maison, madame Dorbeval pouvait à peine approcher de moi ou me parler; perdue au milieu de la foule, je n'apercevais ni ce que je désirais, ni ce que je craignais de rencontrer; car je ne voyais ni vous ni Poligni, et fatiguée de tout ce monde, je quittais le salon, je rentrais chez moi.
OLIVIER. Sans parler à Poligni?
MADAME DE BRIENNE, avcc iusouciance. Je ne l'ai pas vu ; d'ailleurs je n'avais rien à lui dire, j'y étais décidée.
OLIVIER. Vraiment!
MADAME DE BRIENNE. Dcpuis quB VOUS iii'avez (|uittée, j'ai réfléchi à ce que votre amitié, votre générosité m'avait confié, et j'ai trouvé indigne de moi d'en profiter. Oui, il ne m'est pas permis de compromettre une jeune personne, à laquelle, après tout, on ne peut reprocher ([ue de l'imprudence, de l'étourderie ; et nous avons toutes si besoin d'indulgence! Et puis cela empècherait-il qu'il n'eût été intidèle? I Ine m'aime plus, il l'aime, il me l'a dit !
OLIVIER, à part. Grand Dieu!
MADAME DE BRIENNE. Et si je les séparais, ils s'ainieraieiit davantage. [Vivement.) Non, non, n'y pensuns plus! Je ne suis plus telle que vous m'avez vue ce matin, sans énergie, sans force, sans courage. Ma raison est revenue, et avec elle ma fierté et l'estime de moi-même; [Avec fermeté.) je n'ai point mérité mon sort, je n'ai rien à me reprocher; je perds celui que j'aime, mais je m'immole à son bonheur, mais je fais des vœux pour lui, je le force à me jd liiulre, à m'estinier, à me regretter. [Mettant la main sur son cœur.) Je souffre encore, il est vrai; mais je suis sans remords, et il en aura peut-être !
OLIVIER. Coiidùen je vous admire!
MADAME DE BRIENNE. Vous, rcstcz à ce coHtrat; moi, je ne puis. Mais je vous verrai demain, n'est-il pas vrai? Vous avez voulu mon amitié, elle va vous imposer bien des oi)ligations, vous être bien à charge.
OLIVIER. Ah ! Madame!
MADAME DE BRIENNE. Nou, je uc Ic pcnse pas. Je vous dird cequej'attendsde vous :quelquesvisites, quelques démarches indispensables, car vous n'ignorez pas ce qui m'arrive aujourd'hui ; je n'ai pas eu le temps de vous le dire : je suis riche.
OLWiEH, avec effroi. Ociel!
MADAME DE BRIENNE. Oui , jc suis comprisc daus ces indemnités; je m'en doutais déjà; mais tout à l'heure, au salon, M. Dubreuil, un commis des finmces, me l'a confirmé hautement, et si vous .saviez comme les compliments, les fiUicitations m'ont sur-le-champ accablée, et combien je me suis trciuvé d'amis que je ne soupçonnais pas! je ne savais que répondre, je n'y étais plus: c'est un mauvais moment pour être heureuse.
OLIVIER, troublé, et l'interroyeant en tremblant. .Mais cette fortune, je l'espère... je veux dire, je le pense, n'est pas une fortune bien grande?
MADAME DE BRIENNE, négligemment . '?A vraiment; plus que je ne peux vous dire.
OLIVIER, de même. Cependant ce n'est pas aussi considérable, par exemi)le, que la dot d'Hermance?
MADAME DE BRIENNE. Pl'ès du douillc.
OLIVIER. Granil Dieu!
MADAME DE BRIENNE. Qu'avt'Z-VOUS (loilC?
OLIVIER. Rien, rien, Madame, [.i part.) Après tout, ne lui ai-je pas juré de me taire, de gar;ler son secret? Mais le puisje à présent san-; faire leur malheur à tous deux ? ah ! je rougis d'avoir hésité, et c'est l'honneur lui-même qui m'ordonne de le trahir.
MADAME DE BRIENNE. QuC ditCS-VOUS''
OLIVIER. Que le sort ne m'avait souri un instant que pour mieux m'accabler, et pour renverser toutes mes espérances. Apprenez que maintenant rien ne s'oppose à votre bonheur, à votre union; vous pouvez épouser Poligni.
MADAME DE BRIENNE. Y pciisez-vous ? ([uaud il en aime une autre !
OLIVIER. Plût au ciel! mais il n'a jamais aimé que vous; il VOUS aime encore.
MADAME DE BRIENNE, uvec joie. Il Serait possible!
OLIVIER. Ah ! VOUS pouvez m'en croire : c'est moi, moi seul au monde qui possède son secret; il vient de me le confier... pour mon malheur!
MADAME DE BRIENNE. Pourquoi alors ce mariage avec Hermance?
OLIVIER. Ce mariage fais;iit son désespoir, mais il y était forcé. Cette charge (pfil vient d'acheter compromettait son avenir, et pour acipiitter les six cent mille francs qu'il doit, il lui fdiait une dot considérable, un" femme riche; maintenant il trouve tout réuni dans celle qu'il aime.
MADAME DE BiiiENNE, à part, et lentement. Que viens-je (rentendre? il m'aimait, il m'aime encore ! et il en épous.iit uiH^ autre! 11 m'abandonne jiour une dot, pour un mariage d'argent! [Avec un sentiment de mépris.) Ah! (£//<* carh^ sa tète dans .<<es mains, et reste quelque temps absorbée dans ses réfh'xions ; elle se relève et dit à Olivier.) Olivier, ce secret qu'il vous a confié, vous seul en avez connaiss;uice ?
OLIVIER. Oui, Madame, je le crois.
MADAME DE BRIENNE. Et VOUS avcz toiit Sacrifié pour votre ami! pour moi... (.1 /)^r/.) .\h! (]iielle difTéivnce ! et que i je rougis de moi-même! [Cherchant à reprendre sur ell".) Allons! [Elle rej/arde la pendule et dit froidement.) Ci! ma- ! riage est pour onze heures : il sera temps encore; je veux lui écrire. '
OLIVIER. Ne voulez-vous pas le voir?
MVDAME DE BRIENNE. Nou, daus cc momeut sa présence me ferait mal. (Elle se met à la table , écrit quelques mots, s'arrête, et écrit encore.)
LE MARIAGE D'ARGENT
OLIVIER, povssanl un cri et se jetant aux pieds de madame de Brienne. Alil (iiic viciiî-je d'entendre. — Acie S, scène 6.
OLIVIER. Adieu, vous que j'ai tant aimée, et que je perds à jamais ; j'ai eu la force d(î tout immoler à votre bonheur, mais je n'ai pas celle d'en être le témoin. Adieu pour toujours!
MADAME DE BRIENNE. Olivier, de grâce...
OLIVIER. Non, Madame, je ne puis.
MADAME DE BRIENNE. J'ai pourtant un service à vous demander. Ail ! vous restez; j'en étais sûre.
OLIVIER. Que me voulez-vous?
MADAME DE BRIENNE. Cette lettre doit être remise à Poligni à l'instant; oui, à l'instant même; car il faut que sur-lechamp il puisse y répondre. Dieu ! le voici.