‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 3)Chapitre 369 sur 783 · MADAME DE BLANGY, M. DE BUSSIÉRES · texte numérisé non relu

MADAME DE BLANGY, M. DE BUSSIÉRES

M. DE BUSSIÉRES. Vous le vovez, Madame, je suis né pour être malheureux! dès (}u'il s'otVi-e un atloucissement à mes peines, le sort semble me reiivier.

MADAME DE BLANGY. Quo voulez-vous? il faut se résii^uer... Après tout, dans notre situation, ((u'esl-ce ([u'un cliagriii de plu. s?

M. DE BUSSIÉRES. Vous aviz raisou... c'est bien prendre la chose.

MADAME DE BLANGY. Dopuis lougleuips j'v suis habHuée.

M. DE BissiEREs. C'ost couime moi, le bonheur ne me semble plus possible, je n'y crois plus, même quand il existe ; et tout à riieure, pendant que nous formions ces projels si séduisants, je ne sais (luelle voix intérieure me disait que riustatit d'après devait les détruire.

MADAME DE BLANGY. Vcus croycz dottc commc moi aux fatalités, aux pressentiments?

M. DE BUSSIÉRES. .J'ai taut de raisons d'y ajouter foi. Tenez, Madame, la veille du jour où elle est tombée malade...

MADAME DE BLANGY, distraite. Qui doiic?

M. i>E BUiSsiÉREs. Hortouse...

MAliAME DE IILANGY. PardoU 1

M. DE BUSSIERES. J'étais pi'ès d'elle dans un bal charmant; elle venait de danser avec un autre, et à ce sujet-là même nous avions eu une (luerdle...

MADAME DE BL.^NGV, ifuH ait sotisfoit. .\h! VOUS VOUS dispuliez doue i|U('lquefois?

M. DE RussiÈREs. Ndus uous aiiiiions tant! Et puis, elle avait un peu de coquctti'rie, bien innocente s.uis doute; car elle était si bonne! Et me voyant sombre et rêveur, pour-

Ll s INCONSOLABLES.

M. DE BUSsiÉnES. Xori . Madiine , si bémol — Sr.-ne 9

suivi de je ne sais quelle vague inquiétude... elle me disait, en me pressant la main : Édonard! Edouard!

MADAME DE BLANGY. Ali ! Vow VOUS uonuiie Edouard?

M. DE BussiERES. Oui, Madauic.

MADAME DE BLANGY. C'cst singulier !

M. DE BL'SSiÉuES. Qu'avez-vous doiic?

MADAME DE BI.AISGY. Moi? rlcn.

M. DE BUSSIERES. Si Vraiment, vous êtes troublée. Pour quelle raison?

MADAME DE BLANGY. Jc ue puis VOUS le dire. M. DE BussiÈuES. Pardou, Madame, de mon indiscrétion.

MADAME DE BLaNGY. 11 U'y Cl! 3 aUCUnC.

M. DE BUSsn;nF.s. J'ai cependant lieu de le croire;; car je vous vois d'aujiiiu'd'hni seulement, et par un charme <pie je no puis rendre, j'éprouve auprès de vous uneci>nfiance qui est plus forte que moi, et dont vous, Madame, savez si bien vous détendre.

MADAME DE BLANGY ovec UH sourtre aimable. Vous m'accusez à tort.

M. DE BussiÉRES, avec joic . Vrai?

MADAME DE BLANGY. Mais quellc que soit l'estime, ou, si

vous l'aimez mieux, la confiance que nous inspirent les gen-;... les connaître davantage serait souvent se préparer un regret, etsurtoiit(|uand un diiit se séparer, ne plus se revoir.

M. DE BL'ssiÉRES. Qu'iuiportc réluignemcut entre personnes que les mêmes chagrins, les mêmes sentiments unissent et rapprochent ?.\e peut-on pas, (pioique séparés, se communiquer ses pensées, ses souvenirs, les vœux que l'on forme l'un pour l'autre? Accordez-moi cette permission; elle seide, dans ces lieux où je vous ai vue, me dédommagera de votre absence; je vous le demande au nom de nos malheurs et de notre nouvelle amitié.

MADAME DE BLANGY. N'cst-cc pas làuue amitié bicu prompte?

M. DE Bi :ssu:res. Faut-il donc tant de jours pour se juger, pour s'apprécier? L'amour, dit-on, peut naître d'un coup (l'œil, pourquoi n'en serait-il pas de même de l'amitié? pourquoi n'aurait-elle pas les mêmes privilèges, elle qui vaut mieux? ce serait bien injuste, et ces projets que tout à riioure nous formions ici, nous les réaliserons de loin. Les confidences, les souvenirs, les épanchements du cœur en sont plus doux et plus faciles; le papier est discret, et c'est causer avec soi-même qu'écrire k son ami.

LAGNY — Imprimerie de VutAT et Cie. — M" « ■

C)iC)

LES INCONSOLABLES

MAHAMEiiE BL.vNCY. Eh hioii ! ^-oit ; mais vousmo i)romeltez de tout nie (iii'c, de fout me coufior?

M. DE nissiÈriEs. Je le jure. Vous au>.--i?

MADAME DE CLANHY, s^af!Soya)it à f/aitclic , jjri'S Je la tuhlc. Sans cela, il y aurait trahison ; et pour cninmruccr, voyous, mou nouvel ami, que feriz-vuus dans cette solitude où je vous laisse?

M. DE m ssu^iiES va prendre une chaise près du piano, et rient s'asseoir jnès d'elle. Mais d'ahord Je penserai à vou-;.

MADAME DE Bi.A.NGY. Oh! iiou, d'aboi'd à elle.

M. DE KussiÉnES, Ccla va sans dire. Et vous à lui.

MADAME DE Bi.AKGY. Certainement, les souvenirs qu'elle vous a laissés doivent êtres! doux!

M. DE HfssiEriES. Moius que les vôîres, j'en suis sur. Son- ;^ez donc que je Tai perdue à la veille d'un hymen, lorsqu'elle ne m'appartenait p., s encore, lorsque sou cnnir m'élait presqu;! inconnu; tandis que vou-, (jui av( z pas>é plusieurs mois près d'un époux adoré, quelle différence!

MAHAME DE BLANcv. Pcut-cIrc ost-ellc iivoti'e avantage. Le honheur qu'on espère est plus doux que celui qu'on po.':sède. Plein d'amour et d'avenii', tout élait hien, tout était beau à vos yeux, et, malgré votre milheui', l'espèce d'enivrement que vous éprouviez alors, vous l'éprouvez encore; un peu plus fard peut-être, le l'ève [lourrait s•di^si|)er, l'illusion ;e d( truirc; car le ménage, même' le medlein-, u'esl |ias fel que l'amour se le présm'e. L'amoui-, c'est le ciel, et l'hymen, c'est la terre. Vous y reîronvez toutes les imperfections de ce bas monde, les petits moments de vivacité, d'humeur, de querelle...

M. DE DLSsiÉKES, souriant. Ah! vous vous disputiez doue aussi ?

MADAME DE dLangy. Quelquefois... il le fallait [lieu, ne fùt- C(! que pour se racconnnoder.

M. DE BUssiEP.ES. Ah! c'cst vrai.Jc n'aime pas cotte idée-là. madame de BLA^cv. Pourquoi?

M. DE BussiÈiiES. Jc UG sais.,. j'aimais mieux l'autre. Vous

dites donc qu'il y avait des moments de brouille? C'est bien,

maiscelam'ellraio.Si, uousaussi,nousallionsnousbrt>uiller?

MADAME DE l'LANcy. Pourqucl motif? puisque nous sonnnes

convenus de tout nous dii'e franchement.

M. DE DussiÉuEs. Mais il pourrait arriver tel événement...

MADAME DE DLANGY. Le(|nel?

M. DE BU.SSIÉUES. Uue vcuve, telle que vous, est bientét entourée, malgré elle, de tant de gens qui asi»irent à l'emploi de confident en chef et sans partage.

MADAME Di; BLANGY. Ail! quelle idée! Je croyais que mon nouvel ami avait meilleure opinion de ses amis.

M. DE DussiÉRES. Cclli -ci u'a rien qui doive vous ofiensor.

MADAME DE BLANGY. Si Vraiment; car vous devez croire à ma promesse, et j'ai juré, je jure à vous-même do conserver toujours ma libei'té.

M. DE BissiÉRES. C'est comnK! moi, j'en ai fait le sei-ment, et je renonce à votre estime, à votn^ amitié, si j'y mauipie jamais.

MADAME DE Br.ANCY. Moi (le mOllOC.

M. DE BUSSIEIIES. Il .Serait vrai?

MADAME DE BLANGY. Je VOnS l'attcslt'.

M. DE BcssiÈBEs. Ail! que jc suis luHireux! me voilà rassuré, et maintenant, certains l'un de l'aulro, nous p(»uvi>iis, sans crainte et sans danger, croire à uneamilie que rien ne viendra troubler.

MADAME DE Bi.ANGY ,st' lèce. Oli ! luiu, riou au moiule.

M. DE lU'ssU'r.Es rapparie la cltaise près du punui ipu est ouvert, et jeltc 1rs yeiu- sur un papier de nnisiuue. Ah ! mon Dieu !

MADAME lu; Itl.ANGY. Qu'c^t-CO doUC?

M. DE BussiEKEs. Cet air qu(- je viens d'apercevoir sur voii-e piano : un air de la MurlW de t'orUci.

MADAME DE Bi.ANGY. Eh bien, qu'y a-t-il d'etouiiant, et d'où vi<;iit votre (rouble?

, M. DE BLSSiÉiiES. C'éait celui que je lui ai entendu chanter au d(;rnier concert où nous avons été ensemble. 1 MADAME DE Bi ANGY. Combien je suis fâchée que le hasard ! vous ait offert un pareil souvenir!

M. DE nussiÈiiKS. Non, non, il n'est pas pénible, au coiitr.iiii'; car depu's elle, ji; ne l'ai pas enten lu une seule foiS; sans ('prouver une' duiolion délici'u*; et indéfinissable. {Pendant rpi'il parle, madame de Blanijn s'est mise à son piano, et a joué les premières mesures.) .\h ! que jc vous remercie. que votre amitié est ingénieuse.... Oui, c'est elle que Je crois enleiidre; c'est mieux d'evécution... mais c'est égal, c'e^t toujours le même air, et j'éprouve un bonheur... [PenJaut qu'elle imie, il prend le violon qui est sur le piano el l'accompuijne,)

MADAME DE BLANGY, Continuant à jouer, et le regjrdant. Comment, Monsieur, mais c'est fort bien; je ne vous aurais pas cru un pareil tilent.

M. DE ui'SsiÉHES, jouant toujours. Qu'est-ce donc auprès do vous?

MADAME DE iii.ANGV, s'am'tant. Prenez garde, vous vous Irompez; c'est nu si naturel.

M. DE BissiEiiEs. Noii, .Mulaïue, si bémol. [En ce moment entre M. de Courcelles, qui s'arrête au fond du théâtre.)

MADAME UE BLA.NGY. .Mais ivg irdez doue.

M. DE Bi ssiÈiiEs, ruwt. C'est vrai, c'est vrai ; je ne regardais pas le |a|)ier.

MADAME DE BLANGY, de même. Vous êtes disir.dt.

M. DE BissiÊisES. Je lâcherai de ne plus l'être.

MADAME DE BLANGY. Recoiiiiiiençons, ct faites attention. (//* jouent ensemble. M, de Cuurcelles s'assied au fond du thcàlre, les bras croisés et écoutant. \

M. DE BISSIEHES. Le mouvement est plus vif.

MADAME DE BLANGY. Du tOUt.

M. DE BissiEitEs. Je VOUS l'attcstc, c'est un air de danse, ou danse sur l'air di' lu Princesse espagnole, et il serait impossible de danser aussi lentement.

MADAME DE BLANGY. Uicu ocst plus facile; la mesuie 'St si niartjnéi^,

M. DE BISSIÉRES. Non, Madame. (Tout en chantant il forme quelques pas.)

MADAME DE BLANGY. Eli ! si, Moiisiour. [Chantant en s'accompagnant.) ira la la la la la la la.

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