‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 3)Chapitre 385 sur 783 · SCENE VIL LÉOPOLD ET DESROSOIRS, assis et continuant à causer · texte numérisé non relu

SCENE VIL LÉOPOLD ET DESROSOIRS, assis et continuant à causer

LÉOPOLD. Au nom du ciel!., achevez!.... car ce que vous me dites là, je m'en doutais depuis aujourd'hui, depuis ce malin. Il y a (juolqu'un qu'elle préfère, quelqu'un de plus heureux que moi?

DESROsoiixs. Halte-là !.. je n'ai pas dit cela... au contraire; avec un caractère naturellement ardent, exalté, susceptible des passions les plus vives... voyez comme elle s'est conduite depius son mariage. C'est la femme la plus sage et la plus vertueuse que je cotmaisse!

LÉOPOLD, vivement, lise lève. Vous me l'assurez... ah ! je respire, et vous croyez que jamais personne ne parviendra...

DESROSOIRS, se levant aussi. Écoutez donc, vous m'en demandez trop ; mais je crois pouvoir vous répondre que, si amais quelqu'un réussissait près d'elle, ce ne seraient i)as

ces jeunes gens si beaux, si aimables, si élégants... comme vous, mon jeune ami; ceux-là, elle s'en défie; mais ce seraient plutôt de ces gens auxquels on ne pense pas, et qui

necomptent pour rien quelqu'un, par exemple, de mon

Age ou de mon caractère... Je ne parle pas de moi, bien entendu.

LÉOPOLD. Je crois bien; à cinquante ans...

DESROSOIRS. Ce ne serait pas une raison; l'âge mûr donne plus d'avantages que vous ne pensez. D'abord on ne nous croit pas dangereux^ et un vieux garçon qui a quelque fortune, qui est galant complaisant, jouit à Paris, près des femmes, d'une foule de privilèges dont on ne se doute pas... ça n'est ni gênant, ni embarrassant, ça n'a pas de suite, ça n'a pas de ménage; aussi partout il en trouve un, partout il est reçu, fêté; c'est l'ami du mari, l'oracle de la maison, le conseil de la famille ; et, dans les mœurs actuelles, nous remplaçons les abbés d'autrefois.

LÉOPOLD. En vérité !

DESROSOIRS. Or, dans une telle position, rien qu'en attendant patiemment les bonnes occasions, il est impossible qu'il ne s'en présente pas; et tenez... pour ne vous parler ici que de ce qui vous regarde, vous rappelez-vous, il y a quelques années, avant que vous fussiez amoureux, une iietife veuve chez laquelle je passais mes soirées... madame de Sainte- Suzanne, qui vous adorait?..

LÉOPOLD. Et qui me fut infidèle...

DESROSOIRS. C'était pour mol qu'elle n'aimait pas, et qui certes suis loin de vous valoir; mais elle avait une envie démesurée de paraître à Longchamps dans une calèche que vous ne pouviez alors lui donner... et je lui prêtai pour ce jour-là la mienne, qui était neuve, brillante, magnifique...

LÉOPOLD. Parbleu! une imagination pareille! une tète comme celle-là, c'est possible; mais toute autre femme.

DESROSOIRS. Une autre femme a d'autres ambitions, d'autres idées, d'autres fantaisies qu'on peut exploiter : le tout est de les connaître pour en profiter; et, comme je vous l'ai dit... c^est mon état... je n'en ai pas d'autre.

LÉOPOLD. Achevez alors, je vous en conjure, achevez cette confidence.

DESROSOIRS. Je ne le puis ; elle ne vous avancerait à rien ; mais je peux, dans votre intérêt, vous en faire une autre, fruit de mes observations.

LÉOPOLD. Et laquelle?

DESROSOIRS. C'est que, pendant que vous vous occupez inutilement d'une femme froide, insensible, indifférente, qui jamais ne pensera à vous, il en est ici une autre, jeune, tendre, naïve, qui vous aime.

LÉOPOLD. Eh! qui donc? mon Dieu !

DESROSOIRS. La sœur de madame Dulistel cette jeune

Cœlie...

LÉOPOLD. Que dites-vous !

DESRO.SOIRS. Vous u'cu savcz rien... nielle non plus; mais moi, spectateur désintéressé, il y a un siècle que je me suis aperçu...

LÉOPOLD. De son amitié pour moi?

DESROSOIRS. Non , non , je m'y connais trop bien, c'est de l'amour , l'animir pur et candide d'une jeune fille , ce premier, ce véritable amour... que nous autres observateurs avons si rarement rocca.sion de signalei dans le monde ! Et vous poiuTÎez hésiter!.. Ah ! mon cher ami, si j'étais à votre place...

LÉOPOLD, avec impatience. Oui, mais vous n'y êtes pas.

DESROSOIRS. Malheureusement! mais je vous réponds que c'est la i'emiiie qui vous convient; même franclii.se, mêmes illusions... Épousez, mon cher ami, épousez... et regardezmoi comme l'ami de la maison, c'est tout ce que je vous demande.

LÉOPOLD. Bien obligé !

LA PASSION SECRÈTE

uESROSoiRS. Eh ! c'est ce cher Dulislel et sa femme. LÉOPOLD, avec dépit. Sa femme! ah! je ne puis maîtriser mon trouble. {Il passe à la gauche du spectateur.)

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