SCÈNE Vin
LÉOPOLD, DESROSOIRS; ALBERTINE, en robe de matin très-élégante; DULISTEL, VICTOR.
DULiSTEL, entrant en se disputant avec Victor. Comment 1 voilà deux heures que je sonne monsieur Victor, et l'on me répond qu'il est sorti pour ses affaires.
VICTOR. Dame! Monsieur...
DULISTEL. Est-ce que je te paye pour cela? morbleu! et me faire mettre en colère... me troubler, m'interrompre au milieu de mon opération sur les fonds d'Haïti !
ALBERTINE, à DuUstel. Mon ami !..
VICTOR. Je viens de chez un homme de notre pays, qui m'a apporté ma part dans la succession de notre cousin... Vuyez plutôt... une succession de deux mille francs ! quel bonheur!
ALBERTINE, o son mari, en souriant. Allons, mon ami, il faut avoir quelque égard à la douleur d'un héritier.
VICTOR. Madame est bien bonne!..
ALBERTINE. Et puis, il ne faut pas que cela vous empêche
d'apercevoir vos meilleurs amis Monsieur Léopold.....
monsieur Desrosoirs, qui nous attendaient ici, à ce que m'a dit Cœlie.
DULISTEL, passant devant Desrosoirs d'un air dégagé. Bonjour, Desrosoirs. {Allant d'un air affectueux à Léopold.) Bonjour, mon cher ami; vous venez m'apporter des nouvellesde notre département? Avons-nous des chances pour l'élection?
LÉOPOLD. Oui, colonel; vous en jugerez vous-même [«ar ces lettres.
DULISTEL. Vous êtcs d'unc obligeance! {A Victor.) Et mon
cabriolet, est-il prêt?
VICTOR. Non, Monsieur... vous n'aviez rien dit.
DULISTEL. Morbleu ! est-ce que vous ne deviez pas le deviner?., est-ce qu'il ne faut pas que j'aille à la Bourse? Mais allez donc, et qu'on m'avertisse dès qu'on aura attelé.
ALBERTINE. Ce scra l'affaire de vingt minutes.
DULISTEL. Mais vingt minutes de retard sont peut-être vingt centimes de perte.
ALBERTINE. Et votrc déjcuncr que vous oubliez...
DULISTEL. Qu'importe !.. à la guerre comme à la guerre... Est-ce qu'on déjeune quand on est dans les affaires?..
ALBERTINE, à Victor. Scrvcz toujours, pour vous du moins; car moi, j'ai pris mon chocolat. {Le domestique sort.) Ah! mon Dieu! j'oubliais... puisque vous allez à la Bourse, mon ami, j'ai chez moi des fonds, dont je vous prie de vous charger.
DULISTEL. Des fonds! eh! lesquels?
ALBERTINE. Quarante mille francs, que M. Archambaud, votre notaire, m'a remis hier en votre absence ; la dot do ma sœur, que vous devez placer en rentes de Naples.
DLLisTEL. Pas aujourd'hui, je n'aurai pas le temps.
ALBERTINE. Je uc luc soucic Cependant pas de les garder dans mon secrétaire.
DULISTEL. Tantôt, à mon retour, je vous les demanderai. {A Léopold.) y ous, mon cher ami, qui ne savez que faire de vos fonds... vous devriez prendre de l'Haïti.
LÉOPOLD. Merci, Monsieur; je me trouve déjà trop riche.
DULISTEL. Prenez alors la rente d'Espagne, c'ejt ce qu'il vous faut. Nous parlerons de cela et de nos élections ce soir, à notre réunion; car nous en avons nue : nous avons un concert, ma fomnii^ lèvent; nous n'en sortons pas : les invitations et les soirées m'accablent; hier encore... Quel en-
nui ! à ce bal où il a fallu conduin; Madame, j'ai été accaparé par ce vieux général qui me parle toujours de guerre et de campagnes; c'est si fastidieux... et si mauvais genre... une fois qu'il est dans sa bataille d'Austerlitz!..
LÉOPOLD. Une belle époque, colonel !
DULISTEL, vivement. Oui!., c'est le seul moment où la rente se soit élevée à quatre-vingt-deux. Elle n'a jamais été plus haut sous l'empereur... C'est étonnant!
DESROSOIRS. C'était cependant là le bon temps!
DULISTEL, d'un air de mépris. Oui, de jolies spéculations à faire!.. {A Alberttne.) Des spéculations dans votre genre... car hier soir, à ce bal, j'ai trouvé Madame établie, non pas à une contredanse, mais à une table de bouillotte, entouréede jeunes gens charmants, avec qui elle perdait de la meilleure grâce du monde.
,u-BERTiNE. Eh bien, qu'importe? en fait d'argent, n'en avez-vous pas assez?..
DULISTEL. Non, Madame!., car nous vivons dans un temps où c'est la seule puissance réelle, positive et raisonnable.
LÉOPOLD. Raisonnable!..
DULISTEL. Oui, Monsieur; aujourd'hui, en 1834, qu'est-ce que la noblesse? qu'est-ce que la naissance?., qui en veut?.. personne!,. De l'argent, c'est différent ; tout le monde en demande. Gens en place, sous-préfets, préfets, ministres... qu'est-ce que vous voulez? Des honneurs, des dignités? non, de l'argent! et la preuve, supprimez les traitements, vous supprimez l'ambition.
LÉOPOLD. Permettez! cependant... il y a des gens...
DULISTEL. Qui crient contre la fortune... c'est vrai. Quels sont-ils? des amateurs qui n"en ont pas, et qui veulent en avoir.