ALBERTINE, LÉOPOLD
LÉupOLD, après un instant de silence. M. Desrosoirs est bien lieiircux cfavoir ainsi votre amitié, votre confiance!
ALPERTiNi:. Eh! mais un homme de son âge... où est le mal ? Je pense d'ailleurs qu'il le mérite,
LÉOPOLD. Je ne dis pas le contraire... Mais n'est-il pas des amis à vous, plus anciens et non moins dévoués peut-être, qui auraient aussi des droits à faire valoir ?
ALBERTiNE. Parmi les anciens amis, je ne vois que vous, Léopold, et peut-être serait-il peu convenable... {Geste de Léopold.) non, j'ai voulu dire dangereux... pour moi, sans doute... non pour vous...
LÉOPOLD. Dangereux! Et en quoi donc, Madame?
ALBEBTiNE. Je ne sais... D'abord les jeunes gens sont volontiers indiscrets.
LÉOPOLD. Je ne pense pas vous avoir donné lieu de le .'supposer?
ALBERTiNE, souriant. Mais je ne pense pas non plus vous avoir donné lieu de rètre.
LÉOPOLD, pjque. Peut-être, Madame; et si je racontais à d'autres qu'à vous ce dont j'ai été témoin... ce matin... Petite-Rue-Saint-Roch, u°l...
ALBERTiNE. Mousicur, quc voulez-vous dire?
LÉOPOLD. Eh! mais, remettez -vous, Madame... Et par grâce, par pitié, cachez-moi ce trouble, qui confirme tous mes soupçons...
ALBERTiNE, vivement. Des soupçons!..
LÉOPOLD. Ah! c'est mieux que cela... Et puissiez-vous n'éprouver jamais les tourments que j'ai ressentis lorsque ce matin, seul sur le boulevard, rêvant à une personne en qui est mou existence tout entière... il me semble soudain l'apercevoir passer près de moi dans une voiture de place! Erreur, illusion sans doute, je me le disais; et cependant, comme malgré moi-même, et le cœur oppressé par je ne sais quel pressentiment, je suivais cette voiture, qui s'arrête au coin de la rue Poissonnière et de la Petite-Ruc-Saint- Roch. Une femme en descend... et ce voile, ce manteau... Ne tremblez pas. Madame, cela peut appartenir à tout le monde. Mais ce qui n'était qu'à elle... c'est celte grâce, cette tournure, cette démarche que je reconnaîtrais entre mille!.. Je voulais fuir, le ciel m'en est témoin, et je ne sais comment je me trouvais sur ses pas.
ALBERTiNE. Monsicur!..
LÉOPOLD. Pour veiller sur elle sans doute ! une allée étroite, obscure... un escalier tortueux, et, au troisième!., oui, c'était au troisième!., cette porte... ah ! je tremblais d'inquiétude... bientôt ce fut de rage. Un jeune homme a.^sez bien mis... en ft'ac bleu... est venu ouvrir... Je l'ai aperçu au moment où la porte se refermait ; et quand la crainte d'un éclat m'a seule empêché de briser cette porte; quand, redoutant de .succomber à cette horrible tentation, j'ai fui, hors de moi, éperdu, cachaiit à tous les yeux le supplico que j'é[irouvais, vous vous défiez de moi, de madiscrélioii, de mon amitié!.. Ah! .Midame!
ALBERTiNE. Eu vérité. Monsieur, voilà un récit qui m'a paru si intéressant, que je n'ai jias voulu vous interrompre dans ce roman... [Mouvement de Léopold.) Roman historique, si vous le voulez, et dont les détails peuvent être vrai.-^, excepté le nom de l'héroïne, car ce n'est pas moi.
LÉOPOLD. Que dites-vous?
ALEERTiNE. Nou, Monsieur, quelque flatteur qu'il soit piair mon amour-propre de se persuader que partout vous croyez me voir, une telle illusion pourrait amener des conséquences trop dangereuses... dans ce moment, parexemple; et je me
hàtc de vous désabuser et de vous déclarer qu'aujourd'hui vous ne m'avez pas vue dans la rue dont vous me parlez, par la raison infiniment simple que je n'y suis point allée et que je n'y connais personne!
LÉOPOLD. 11 serait possible !.. Vousn'y connaissez personne? Et cependant tout à l'heure, lorsque je parlais, ce trouble que j'ai cru remarquer...
ALBERTiNE. Oh! je doisconvcnir que le commencement de votre récit m'avait un peu troublée, un peu effrayée ; car il est vrai qu'à l'insu de mon mari et de ma sœur je suis sortie ce matin.
LÉOPOLD, vivement. Vous voyez bien.
albertine. Pour me rendre chez un peintre célèbre qui demeure dans cette rue même, près de notre hôtel.
LÉOPOLD. Grand Dieu !
albertine. Une surprise que je réserve à ma sœur pour après-demain, le jour de sa fête.
LÉOPOLD, confus. .\h! Madame?
albertine. Après cela. Monsieur, il est tout naturel que VOUS ne me croyiez pas sur parole. 11 ne tient qu'à vous d'interroger mon peintre, et surtout mon portrait, dont le témoignage aura peut-être plus de pouvoir que le mien.
LÉOPOLD. Pardon!., pardon!., c'est m'accabler! Et maintenant que je me rappelle, que je compare, comment se peut-il que dans ma foiie, dans mon délire?.. Mais je vous aurais vue comme je vous vois en ce moment, que je n'aurais pas dû en croire mes yeux ; à plus forte raison quand je n'avais d'autre preuve, d'autre certitude, que cet instinct défiant et jaloux, dont je rougis maintenant!.. Oui, c'est moi qui suis coupable, puisque j'ai pu douter de vous!
albertine. Pas un mot de plus!.. Voici ma soeur et mon mari !