‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 3)Chapitre 408 sur 783 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

ALBERTINE, DESROSOIRS.

ALBERTi^JE. Eh! arrivcz donc!..

DESROSOIRS. Eh! mon Dieu! qu'y a-t-il de nouveau?., je recois à l'instant votre billet : a Venez, mon ami, venez de « bonne heure et avant tout le monde... je vous attendrai « dans m.ia boudoir... » Nous y voilà! et vous conviendrez

LA PASSION SECRÈTE

que seul ici... en tète-à-tête avec vous, on pourrait se croire en bonne fortune!..

ALBERiiNE, qui pendant ces dernières lignes a regardé autour d'elle. Ah! mon ami !.. je suis toute tremblante.

DESR0.S01RS. Eh! pourquoi donc?., plus rien à craindre! Defrene prendra patience, il se contentera pour le moment des quarante-deux mille francs...

ALiiERTiiNE. Mais ccttc somme que je vous ai remise était la dot de uia sœur ! et elle va .se marier.

DESROSOiRS. Avec qui donc?

ALBERT^E. Avec Léopold.

DESROSOIRS. Ce n'est pas possible... c'est un mariage de désespoir qui n'aura pas lieu.

ALBERTiNE. Cc ,soir, OU signc le contrat!., c'est un miracle que mon mari ne m'ait pas encore parlé de cet argent ; mais d'un instant à l'autre lui ou le notaire peut le demander, et que faire?., que dire?., avouer ici, dans ce salon, devant tout le monde, que la dot de ma sœur m'était confiée... et que je l'ai perdue... comment?., au jeu!.. Ah! sauvez-moi de la hunte de rougir aux yeux de mon mari, de ma sœur, et surtout de Léopold, qui m'aimait, que j'ai dédaigné, et que ce matin encorej'ai traité indii^nement... El m'humilier devant eux tous... leur demander grâce et pardon. ,, plutôt mourir, voyez-vous! je l'aimerais mieux!

DESROSOIRS. Y pensez-vous! allons... allons, du calme, du sang-froid... et tâchons de raisonner un peu.

ALBERTiNE. Eh! cc u'cst ricu encore! sur cette somme que je vous ai donnée au hasard et sans savoir ce que je faisais. . . il y a deux mille trancs qu'il faut rendre ce soir... à l'instant même... il ne me manquait plus maintenant que d'être dans la dépendance de mes gens... Ah ! quelle leçon !

DESROSOIRS. Si ce n'est que cela... rassurez-vous; ma bourse de garçon peut y suffire, et au delà ; aussi je venais vous l'offrir... (// lui remet un petit portefeuille.)

ALBERTiNE.Ah! monami!.. commentreconnaîtrejaraais?..

DESKOsoiRS. Cela se trouvera : je ne suis pas pressé. J'ai comme cela beaucoup de clientes qui finissent toujours yav me payer... car moi, vous le savez, je ne prête (|u'au\ dames! je n'ai confiance qu'en elles.

ALBERTiNE. Mcrci... mcrci mille fois... mais comment faire pour le reste?

DESROSOIRS. C'est fort embarrassant... parce que quarante mille francs à trouver sur-le-ihamp... c'est irès-rare à Paris.

ALBERTiNE. A qui le dites-vous ?.. après que vous nous avez quittés, et avant le dîner, j'ai fait mettre les chevaux, je suis sortie... j'ai couru chez mes meilleurs amis, des parents à qui je croyais pouvoir me confier... tous m't)ffraient avec empressement leurs services ; mais dès qu'il s'agissait de quarante mille francs... ils voulaient tous voir mon mari... s'entendre avec lui !

DESROSOIRS. Vraiment!

ALBERTiNE. Lcs autres me parlaient de contrats... de notaire... d'hypotlièques... est-ce queje sais?., et ces personnes si empressées auprès de moi... si dévouées dans un salon...

DESROSOIRS. C'est (|u'à les voir le malin ou le soir, la perspective est tout à t'ait diil'erente... riiomme du monde et rhomnied'afiairessont deux êtres liistinctsetsé parés, et pour risquer sans garantie une somme aussi forte...

I ALBERTiNE. Saus garantie... quand j'offre ma parole... mon billet, ma signature... n'est-ce rien?

DESROSOIRS. Eh! non... vous êtes en puissance de mari, votre signature n'est pas valable : c'est donc une affaire tout à fait de confiance, d'amitié, de générosité... et de la générosité, à ce prix-là, on n'en trouve guère ; car les hommes, voyez-vous, je les connais, sont presque tous égoïstes... intéressés... ne faisant rien pour rien...

ALBERTiNE. Aiusl je ne trouverai personne... personne pour m'obliger?

DESROSOIRS. Personne! c'est beaucoup dire... et en cherchant bien, nous pourrions peut-être trouver quelqu'un disposé à vous rendre ce service.

ALBERTi:<E. Uu étranger!..

DESROSOIRS. Non, un ami à vous! qui accepterait votre billet, qui vous avancerait cetle somme, en se gênant un peu, bien entendu, et qui, pour la lui rendre, vous donnerait tout le temps nécessaire...

ALBERTiNE, vivcment. Oh! parlez-lui... dites-lui que mon amitié, ma reconnaissance...

DESROSOIRS, souriant. Permettez!., c'est peut-être sur ce chapitre-là que vous auriez de la peine à vous entendre.

ALBERTiNE. Eh! pourquoi dottc?

DESROSOIRS. Si, par exemple, ce qui est possible... il vous aimait?..

ALBERTINE. Moi !..

DESROSOIRS. Non pas, comme cet étourdi de Léopold, de cet amour de vingt ans qui expose et compromet... mais d'un attachement mûr, discret et raisonnable comme lui!..

ALBERTiNE, étonnée. Que voulez-vous dire?..

DESROSOIRS. Après cela, je peux me tromper, car dans le monde il y a peu d'hommes raisonnables qui aient assez d'amour pour faire une pareille folie... mais enfin je suppose qu'il y en a un... un seul... et que cet homme-là vous dise : Malgré ma discrétion, mon dévouement, mon amitié, Je n'ai aucun espoir de jamais vous plaire, car je me connais, je ne suis pas jeune, je ne suis pas beau... j'ai un esprit fort médiocre. . je n'ai qu'un seul mérite, c'est ma fortune... Il faut bien alors me servir de ce mérite-là, puisque je n'en ai pas d'autre.

ALBERTiNE, s'éloignant. Quelle indignité!

DESROSOIRS, vivement. C'est une supposition ! je n'ai pas dit que cela fût... ni surtout de qui il s'agissait... car je ne suis pour rien là-dedans. Comment voulez-vous que moi, homme du monde, indépendant et libre de tous soucis, je sois assez insensé pour me jeter dans un p;ireil embarras^ dans des affaires d'argent, des intrigues mystérieuses qui peuvent me faire du tort, me comprometire, me brouiller avec votre mari, mon plus ancien ami... et pourquoi? pour quel avantage?

ALBERTiNE. Mousicur!..

DESROSOIRS. Dans le inonde on fait une belle action quand on le sait, quand on vous regarde; je conçois un pareil sacrifice pour quelques souscriptions, quelques traits de bienfaisance... cela rapporte de la considération... c'est mis dans le journal... mais ici en secret I (|ui v(uis en remercierait? qui vous en saurait gré?

ALBERTiNE, mettant sa tête dans ses mains. Ce n'est pas pos-

LA PASSION SKCRÈTE.

LESESTRE

OULISTEL. Ah! diable.., déjà signé par tous. — Acie 3, scène 14.

sible, ce n'est pas vous que j'entends : vous ne voudrez pas renoncer à ma confiance, à mon estime; vous reviendrez à voire vrai caractère, qui est noble et désintéressé. {Écoutant.) 0 ciel... on entre dans le salon. [On entend annoncer au fond dans le salon dont les portes sont fermées.) Le monde qui arrive!

UN DOMESTIQUE, annonçant encore en dehors. Monsieur Archambaud.

ALBERTiNE, uvec effroi. Le notaire!

DESROSOiRS. Qui vieut pour le contrat.

ALBERiiNE. Monsicur...

DESROSOIRS, à demi-voix. Eh bien! écoutez-moi!., je ne pourrai plus vous parler... mais avant ce soir un seul mot de vous... non, et je pars... oui, et je vous suis dévoué, et tout ce que je possède...

ALBERTiNE, avec dignité, et rejetant le portefeuille quelle tenait. C'en est trop!., je ne veux rit-ii de vous... plus rien... je repousse une amitié dont je rougis maintenant; et quoi

qu'il arrive de mon sort... quelque honte qui rejaillisse sur moi, il y en aura moins à succomber... qu'à être sauvée par vous.

DESROSOIRS, effrayé. Que voulez-vous faire?., y pensez-vous?

ALBERTiNE. Gràcc au ciel, c'est mon mari.

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