SCENE VL
DULISTEL, sortant de la porte du fond à gauche; ALBER- TINE, DESROSOIRS.
DL'LisTEL. Eh bien. Madame, vous restez ici?
ALBKRTiNE. Monsicur, j'ai à vous parler...
DULISTEL. Impossible; voici déjà du monde qui arrive au
LA PASSION SECRÈTE
silon. M. Dffiviic, Arc'iiumb.^iid, (raiitrcs encore ; c'est votre sœui' qui s'est chargée de f:ui-e les lioniicurs.
ALBEim.NE. A la huiine heure, car je vous ai dit, .Monsieur, que j'avais à vous i)arlei-, un secret h vous confier...
DEsriosoiRS. Grand Dieu!
ijuLisTEi,. Un secret, à moi? Alors, Madame, parlez vite, c.ir dans ce moment nous n'avons ()as le temps de nous faire de longues confidences.
ALUERTiNE, à part. Oh! mon Dieu, que j'ai peur!
DL'LisTEL, avec impatience. Eh bien. Madame?..
ALBERTiNE, uvec éniotion. Eh bitm. Monsieur, je vous dirai qu'une dame de mes amies... une amie infime...
DULiSTEL. Que je connais?
ALiiERTiNE, ck même. Oui, Monsieur, beaucoup!., elle se trouve en ce moment dans un gran 1 embarras.
DL'LISTEL. J^y suis! de l'argent qu'elle vient vous emprunter! l'amitié n'en fait jamais d'autres... Eh bien! Madame, vous avez la pension que je vous fais pour votre toilette, vos économies; car je ne vous refuse rien... je l'espcrc.
ALBERTiNE. Non, Mousieur,* mais ces économies ne pourraient suffire, fussent-elles dix fois plus considérables!
DULISTEL, acec ironie. Vraiment! il s'agit donc d'une somme... respectable?..
ALiiERTiNE, /u'6//rtn*. Mais... près docinquante mille francs!..
DCLiSTEL; souriant avec pitié. Quelle folie!., et vous avez dit alors ..
ALBERTiNE. Quc je m'adrcsscrais à vous, mon seul espoir ! ..
DULISTEL. Et vous avcz ou grand tort; s'il s'était agi d'un millier d'écus, je ne dis pas; mais avancer cin(pianto mille francs, je le voudrais, que peul-ètre ne le pourrais-je pas.
ALBERTiNE. Vous, Monsicur, qui aujourd'hui encore... ces gains si considérables...
DULISTEL. Eh! qu'importe? connaissez-vous la véritable situation de mes affaires? Qui vous dit que le capitaliste en apparence le plus solide n'est pas souvent lui-même, et sans que le monde s'en doute, dans la position la plus précaire et la plus terrible?
ALBERTINE. 0 cicl !
DULISTEL. Je n'ai que faire ici de me plaindre ou de vous alarmer... qu'il vous suffise seulement de savoir qu'un tel sacrifice m'estdans cemomcntimpossible. [Il vapour sortir.)
ALRERTiNE, Ic retenanl. Il le faut cependant... il le faut... je ne puis m'adresser qu'à vous. (.4 part.) Ah! quelle honte ' [Haut.) Et quand vous saurez, Monsieur, que cette amie intime, c'est...
DULISTEL, sévèrement. Eh! qui donc? morbleu!
ALBERTiKE. Unc femme niaricc. .. oui, Monsieur, son liniinenr en dépend... une soninu^ qui ne lui apparti(Mit i>as, et qu'elle a risquée sur les rentes...
DULISTEL, avec colère. Sur les rentes!.. Mais tout le monde joue donc sur les rentes , jusqu'aux femmes aussi qui s'en mêlent!.... c'est bien fait! cela leur apprendra à aller sur nos brisées! et, si j'étais du mari, je ne domierais pas un centime.
ALBERTiNE, indignée. Monsieur!
DESROsoiRS. Qu'oses-tu dire?
DULISTEL. La vérité : une femme qui a une pareille pas-
sion ne se corrigera jamais. Si elle a joué aujourd'hui, elle jouera encui-e demain, après-demain, tous 1rs jours; et a|)rès avoir payé dix fois, vingt fois, le mari est obligé de faire un éclat, de se séparer; et moi qui calcule, je me séparerais tout de suite... sur-le-champ; on ne perdrait pas tout... on sauverait du moins la fji'tune.
ALBEKTiNE, ovcc colèrc. Ah! voilà qui est indigne...
Dui 1 ;tel. a vos yeux; mais tous les gens sensés m'approu- V riiiit; ](■ m'en rapporte à mon ami Dcsrosoirs. Qu'eu pensL'£-lu?
DESROSOIRS, froidement. Écoute dans ton intérêt, j: te
dirais p ut-ètr.; : Donne cet argent; mais je te connais, tu ne le donneras pas.
DULISTEL. C'est vrai.
ALBERTi.NE. Ah! c'eo cst trop! et je ne sais ici ce qu'il y a de plus digne do ma colère ou de mon mépris. Je ne vous presse plus, Mo:isieur; je no demmde plus rien... nia vous ni à personne... ]1 y avait un cœur au monde qui pouviit vous devoir une grande reconnaissance, et, grâce à vous, il en est dégagé.,, jlna vous doit plus rien... Adieu. [Elle sort.)