‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 3)Chapitre 419 sur 783 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

BOLINGBROKE, MASH.VM, endormi.

LOLiNCcr.OKE. 0 chances de la guerre et ileslinéc des rois conriuéranls! rambassadeiir de Louis XIV ne pouvoir obtenir dans le palais Siint-James une andienco de la reine Anne!., et, pour lui faire pvarvciiir une note diplomatique, employer autant d'adresse ot de inystcre que s'il s'agissait d'une f.'-alanle mi>sive... Pauvre marquis de Torcy... si sa négociation ne réussit pas... il en mourra!., tant il aime son vieux souverain... (jui se flalle encore d'une paix honorable et glorieuse... La vieillesse est Tàgc des mécomptes... .M.xsiiAM, dormant. Ah! qu'elle est belle! nOLiNGunoKE. El la jeunes.'e... l'âge des illusions... Voilà I n jeune ollicier à qui le bien vient en dormant! MASii-\M, de HJCJHp. Oui, je t'aime... je t'aimerai toujours! EOi.iNCBRûKE. 11 rèvo, le pauvre jeune homme! Eh! mais c'est le petit Masham, et je me trouve ici eu pays de connaissance...

ywm.Kyi, dormant toujours. Quel bonheur !.. quelle brillante fortune !.. c'est trop pour moi !

BOLiNGBROKE, lui frappant sur l'épaule. En ce cas, mon cher, partageons!

.MASHAM, s<^ lecant et se frottant les ijeux. Hein !.. qu'est-ce que c'est... monsieur de Siint-Jean qui m'éveille! coLiNGCP.OKE, riant. El (pii vous ruine !.. MASHAM. Vous, à (juijedoi.^ tout!.. Pauvre écolier, pauvre genlilliomme de province, perdu dans la ville de Londres, je voulais, il y a deux an-, me jeter dans la Tamise, faute de vingt-cinq guinécs, et vous m'en avez donne deux cents que je vous dois toujours!

noLiNGBnoKE. ParJieu, mon cher, je voudrais bien élrc à vt)lre place, et jc changerais volunliers avec vous... MASiiAM. Pouri|uoi cela?

LOi.iNGiîF.OKE. Parce que j'en dois cent fois davantage. .MAhiiAM. 0 ciel! vous êtes malheureux!

lOLiNGBi'.OKE. Nou pas!.. jo suis ruiné, voilà tout!., mais jamais je n'ai été plus dispos, plus joyeux et plu^ libre... Pendant cinq années, les plus longues do ma vie, riche et ennuyé de plaisirs, j'ai mangé mon patrimoine... Il fail lii bien s'occuper... A vingt six ans... toul élail Uni!.. MASHAM. Es!-:1 possible?

lOi.iNGBuoKE. Je n'ai pas pu all'r plus vite !.. Pour rétablir mes allaircs,on m'avail marié à une femme ch \rmante... Impossible de vivre avec e le... un million de dot... autant de défauts et de caprices... J'ai rendu la dot... j'y gagne encore!.. Ma femme brillait à h cour, elle était du parti des MailLorough, t Ile tt ut whig... v(nis comprenez que je devais cire toryj je me suis jeté dans l'oppoilion; je lui dois cela... jc luidois mon bonheur! car, depuis ce jour, mon inslincl ci ma vocalion se sont révélés! c'était là l'aliment qu'il fallail à mon âme ardente et inactive I Dans nos lourmentes politiques, dans nos orages de tribune, je respire, je suis à l'aide, et comme le matelot anglais sur la mer, j.; suis chez moi, dans mon élément, dans mon empire... Le bonheur, c'i;st le mouvement!., le malheur, c'est le repos!.. Vingt foi,>, dans ma jeune>se inoccupée, et surtout dans mon ménage, j'avais eu touime vous l'idée de me tuer.

MA.SUAM. Est-il possible?

LOLiNGBiiOKE. Ouï... Ics jours OÙ il HIC fallait con(hiire mi femme au bal !.. Mus maintenant je tiens à rester ! jeser.iis désolé ùe partir!., je n'en ai pas le tenqvs...je n'ai pas un moment à moi... mi'mbro de la chambre des communes et grand seigneur journali.slc... je parle le matin, et j'écris !e

soir... E'i vain le ministi^re whig nous accable de ses Iriomplies, en vain il domine en ce moment l'Angleterre et l'Euro|)e... seul avec qudques amis, jc soutiens la lutie, et les Vaincus ont souveit troublé le sommeil des vainqueurs... Lord Mariborongh, à la tète de Sun armée, trembl j devant un di^côul•s de Hi;nri de SajnL-Jean, ou un arîicle de notre journal VExaminateur. Il a pour lui le prince Eugène, la Hollande et cinq cent mille hommes... J'ai pour moi Swift, Prior et Altcrbury... A lui IVpée, à nous la presse! nous verrons un jour à qui la victoire... L'illustre et avare m.iréeha! veut la guerre qui épuise le trésor et qui rem;dit le sien... moi, je veux la |)aix et l'industrie, qui, niieuv que les conquêtes, doivoit ass'.irer h pros|)érité de l'AntiL-lerre. Voilà ce qu'il s'agit de faire comprendre à la reine , au parlement et au pays.

MASHAM. Ce n'ostpas facile.

BOLi.NGor.oKE. Non... car la force brutale et m it rii-llo, les succès emporés à coujis do canon étourdissent tellement le vulgaire, (ju'il ne lui vient jimiis à i'id.'C qu'un général vainqueur pui.-.sc ôlrc un sol, un tyran ou un fripon... cl lord Mariborongh en est un! je le prouverai... J; le montrerai glissant furtivement sa main victorieuse dans les coffres de l'Étal.

MASHAM. Ah! vous ne direz pas cela...

noLiNGBHOKE. Je l'ai écrit... je Pni signé... l'article est là .. il paraîtra aujourd'hui... je le répéterai demain, aprèsdemain... tous les jours... et il y a une voix qui finit toujours par se faire enlendre, une voix qui parle e ;core plus haut que les clairons et les tambours... colle de la vérité!.. Mais |>ardon... je mo cr.iyais au parlement, et jc vous fais subir un cours de publique, à vous, mon jeune auii, qui avez bien d'autres rêves en tèle.... des rêves de fortune et d'amour. "^

MASHAM. nui vous l'a dit?

EOi.iNCBRCKE. Vous-mèmc!.. Jc vous crois très-discret quand vous ctc,= éveillé, mais je vous préviens qu'en dormant vous ne Fèlos pas.

MASHAM. Est-il possibl;?

DOLiNGi'.ROKE. Je VOUS ai enfoîidu vous féliciter en rèvcde voire bonheur, de voire fortune, et vous pouvez me nouimer sanscrainie la grande dame à qui vous la devez.

JIASHAM. Moi?

BOLiNGBuoKE. A uioius quc ce nj soit h mienne!., auquel cas jc ne vous demande rien!., je comprendrai...

MASHAM. Vous ctcs daus Terreur! je ne connais pis de grande dame! H est quelqu'un, j'en conviens , qui, suis se faire connaître, m'a servi do protecteur... un ami do mon père... vous peut-être?..

BOLiNGimoivE. Non vraiment...

MASHAM. Vous êtes le seul cependant que je pnissî soup- (' limer. Orphidin et sans foituu.% nuis fils «l'un br.ive gonlilhomme tué sur le champ de bataille, j'avais ou l'iiloe de dem u:der une place d ms la maison de la reine : !a difficulté était d'arriver à Sa Majcsic, de lui présenter ma pétition; cl un j ur d'ouverture du p.rlenient, je me laiieii i.'ilrépidemenl d ais h fo.de qui enlourail sa voiture: j'y louchiis Itresquc lorsqu'un grarid ntonsicur, lieurlé jtar moi, se retourne, et, croyant avoir alTairo à un écolier, me donne sjr le nez un> chitiuenauJe.

noi.iNGiu.OKi;. Pas possible!

MASHAM. O.ii, .Monsieur... je vois encore son air insolent et ricaneur... jj le vois, je le ivc tnnaîliaisen'ri' mille, cl si j un lis je le r. n-oiiUv... Mais dmsco moment, la foule, en nous sép'.rant, m'avait jeté contre la voilure de h ivine, à q li je rouis ma pétition... elle resta quinze jours s^uis réponse. Enfin j.» reç )is une loltro d'audience do Sa .\Lij 'sic!.. Vous jugez si je me liât li de me r«'iidro au palais, parc de mon mieux, et à pied, pour de bonnes raisons.., Jélais près

LE VEUllE DEAU.

d'airivir, lorsqu'à dtnix pis do Saint- James, et vis-à-vi>d'iin l.alfin où se toiKÙent do Ijellcs daines de la cour, un éf(iii- |i:ige (jui allait jtlus vi'e que moi m'éclabouvsc de la tète aux pieds, moi et nion pourpoint de satin, le seul dont je fusse propriclairo... et pour coniltlc de fatalité, j'aporç )is à la portière do la voiture... ce même individu, rinunuic àli fliiqueiiaude... qui riait encore... Ah! duis mi ra:.,'0, je m'élançii vers lui, mais rcnjuipajc avait disparu, et furieux, désespéré, je rentrai à mon modeste liùtel, ayant minqué m lin andieiire.

liOMNCBROKi:. Et voire foréune!

MAsii.vM. Au contraire 1 je reçus le lendemain, d'une personne inconnue, un riche liahit de onr, et, quelipies jours après, 1 1 pl.ice que je dein:\ndais dans la maisiin de la reine. J'y éiais à peine depuis trois mois, que j'avais reçu ce que je désirais le plus au mond ■, un brevet d'enseigne dans le régiment des gird 'S.

DOi.iNCBROKE. En vcrilé ! Et vous n'avez aucun soupçon sur ce protecteur mystérieux?

MASHAM Aucun!., il m'assure de sa constante faveur, si je continue à m'en rendre digne... Je ne demande pas mieux, .. ce qui mo parait seulcmenî, gênant et cnn lyeux... c'est qu'il me défend de mom\i'icr...

BOI.INGBROKF.. Ah! liah !

MASiiAM. Craignant sans doute quj cela ne nuise à mon avancement.

BOLiNcitROKE, riant. C'est là la seule idée quocctie défc-se ait fait n litre en vous?

.MASUAii. Oui, sans doute.

bOLiNGUROKE, de même. E'i Lien! mon cher ami, pour un ancien page d<; la reine et pour un nouvel officier dans les gardes, vous êtes jlI' une innocence biblique ..

MASiiA.M. Comment cela?

BOLUNCBROKE, de même. C'est qu'e ce protecteur inconnu est une proleclrice...

M\siiAM. Quelle idée!

BOLiNGBROKE. Quelque grande dame, qui vouspbrtc intérêt. . .

AtASHAsr. Non, Monsieur... non, cela n'est pis possible!

C0UNCBR0K.E. Qu'v auFait-il d'étormanf?.. La reine Anne, notre charmante souveraine, est une personne fort respectable, et fort sa^e, qui s'ennuie royalement... je veux dire autant que possible!., mais à sa cour, on s'amuse beaucoup!., toutes nos ladys ont di; petits protégés, de jeunes oitieiers fort aimables, qui, sans quitter le palais de Saint- James, arrivent à des grades supérieurs.

.MASHAM. Monsieur!..

BOLiNGBiiOKE. Eoriuno d'autant plus Uatteuse qu'elle n'est due qu'au mérite personnel.

MASHAM. .\h ! c'est une indignité... ctsi je sivais...

^^i.\-SGVim\\v.y allant s asseoir près, Aelàtabls , a (iaii::h? . Après cela... je peux me tromper, et si réellement c'est quelque grand s.'igneur ami de votre ^xto... 1 lissez venir l:s événements... laissez-vous faire ! 'Ah ! si on vous ordounait de vous marier... je ne dis pas... mais on vous le défend... il est duir que ce n'est pas un ennemi... au contraire... et lui obéir n'est pas si difficile...

MASHAM, debout près du fauteuil où est assis Bdinghroke. Mais si vraiment... quand on aime quelqu'un... qu ui 1 on est aimé...

BjUNGBi'.OKE. J'vsuis!.. l'objot do vos rêves! la persjimeà qui vous pensiez tout à l'heure en dorm mt?

MASHAM. Oui, Monsieur... la plus aimable, la plus julic fille de Londres, qui n'a rien... ni moi non plus... et c'est pour elle que je désire les honnmrs et Li richesse... j'atteud-;, p >ur Tép luser, que j'aie fait fortune.

BOUNGBiuiKE. Vuus u'ètes pas encore tros-avaiieé... et elle de S)n côté?

MASUAM. Bien moins encore !.. orpheline comm; moi, de-

moiselle de boutique dans la Cité, ch/z un rie'.ie joaillier... niait re Tomwood ...

BOLiNGBROKE. Ail ! mon Dieu !

MASHAM. Qui vient de faire banqueroute... elle se trouve sans place et sans ressource.

BOLiNGBROKE, se lecaiit. C'est li petite Abigad...

MASHAM. Vous la connaissez?

BOLiNGCROKE. Pdrbloj, du vivaut di mafemm;... je veux dire quand elle vivait près de moi... j'étais un ab:inné assidu des magasins de Tomwood... ma femme aimait beaucoup les diamants, et moi, la bijoutière. .. Vous aviez raison, Masham, une fille charmante, na'i've, gracieuse, spirituelle...

MASHAM. Eh! mais, à la manière dont vous en parlez... est-ce que vous en auriez été amoureux?..

noLi.NGBROKE. Pendant huit jours! et peut-être pins! si je n'avais pas vu que je perdais mon temps... et je n'en ai pas à perdre... maintenant surtout... Mais j'ai gardé à cette jeune fille... une amitié véritable, et voici la première fois quo j'éiirouvo un regret... non d'avoir perdu ma fortune, miis de l'avoir si mal employée... je serais venu à votre aide... je vous aurais mariés... Mais pour le présent, des de!tes, de> créanciers (pii sortent de de.s.sous terre... et pwir l'avenir pa^ même l'espérance... les biens de ma famille reviennent tous à Piichard Bolingbroke, mon cousin, qui n'a iia.s envie de me les laisser... car, par malheur, il est jeune, et, comme tous les sois, il se porte à merveille... Miis nous pourrions peut-être à la cour... chercher pour Abiga'il... .

MASHAM. C'est ce que je disais... une place de demoiselle de compagnie, près de quelque grande dame qui ne soit ni impérieuse, ni hautaine...

BOLINGBROKE, secouaut la tête. Ce n'e?t pas aisé à trouver.

MASHAM. J'avais pen.sé à la vieille duchesse de Norlhumberland, qui, dit-on, cherche une lectrice.

BOLINGBROKE. Cela vaut mieux... elle n'est qu'ennuyeuse à périr.

MASHAM. Et j'avais conseillé à Abiga'il de se présenter chez ellr; ce matin ; mais l'idée seule de venir au pahis de la reine la rendait toute tremblante.

BOLINGBROKE. ÎN'iraporte. .. l'espoir de vous y troaver, elle Y viendra... et tenez... tenez... monsieur l'officier des gardes, que vous disais-je?.. la voici.

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