SCENE m
B)LiNj3RjK';::, ABIG.UL, MASHAM.
ABîGA'iL. M. de SiintJean! [Elles? retourne vers Masham, à qui elle t'ind la main.)
BOLiNGBsoKE. Lui-même, ma chère enfant; et il faut que vous soyez née sous nue heureusî étoile!.. la prem'ère fois que vous venez à la cour, y trouver deux amis!., reuemlre bien rare en ce pays!..
\u\Ok\h, (jaiemvif. Oui, vous avez raison , j'ai du bonheur!., surtout aujourd'hui...
MASHAM. Vous Voilà douc décidéc à vous présMit(!r chez la (lachessj de Northumberland?
ABiGv'ÏL. Vous ne savez pas! j'ai appris que la place était donnée...
MASHAM. Et vous ètcs si joveuso?
ABiGAÏL. Cest (jue j'en ai une antre!., plus agréable, je crois... et que je dois...
MASHAM. .\ qui donc?
ABIGAÏL. Au hasard.
OLTNGiîROKE. Cola v.uit miiux!.. c'est le plus commode et 1; m )ins exigeant des protecteurs.
auiga'il. Imigiucz-voMs que pirmi les bjlles damîs qui fi'é.|Lientaieut les migasins de M. Tomwood, »' y en avait u;ie fort aimable, fort gracieuse, qui s'adressait toujours à
LE VERRE D'EAU
moi, pour .irhctcr... or, en achetant des diamants on
cause.
BOUNGitROKE. Et mjss AIiIlmiI ransi! trcs-liion...
AitiGAÏL. 11 me semblait que celle dame n'était pas trèslieiireuse dans son ménajje... qn'ello était esclave dans son intérieur, car elle nie répétait souvent avec un soupir... Ah ! ma petite Ahif^aïl, fjiie vous êtes heureuse ici ! vous faites ce (|ue vous voulez... Si on peut dire cola... moi qui, enchaînée à ce comptoir, ne i)ouvais le quitter... et ne voyais M. Masham que le dimanche après la messe, quand il n'était pas de service à la cour... Enfin, un jour... il y a près d'im mois, la belle dame eut la fantaisie d'une toute petite bonbonnière en or, d'un travail exquis... presque rien... trente guinées!.. Mais elle avait oublié sa bourse... et je dis : On enverra ce bijou à l'hôtel de milady... Mais milady, que cela semblait embarrasser, hésitait à nommer son hôtel, sans doute à cause de s<m mari... à qui elle ne voulait pas dire... il y a des i;randes dames qui ne disent pas à lenr mari... et je m'écriai : « Gardez, gardez, Milady, je prends tout sur moi. — Vous daignez donc être ma caution? répondit-elle, avec un sourire charmant... C'est bien, je reviendrai!..» — Maispasdutout, c'est (|u'elle ne revint pas...
liOi.iNonROKE, riant, [.a grande dame était une friponne.
AMGAÏi.. J'en eus bien peur... car un mois s'était écoulé... .M. Tomwood était bien mal dans ses atfaires, et les trente guinées dont j'avais répondu, je les devais à lui... ou à ses créanciers... C'était là ce qui nie désolait, et dont, pour rien au monde, je n'aurais osé parler à personne... mais j'étais décidée à vendre tout ce que je possédais... mes plus belles robes, même dlle-ci qui me va bien, à ce qu'on dit.
BOi.iNGBROKK. Très-bien.
MASHAM. Et qui vous rend encore plus Julie, si c'est possible.
ABiGAÏL. Voilà pourquoi j'avais tant de peine à me décider... Enfin, j'étais résolue... lorscpie hier au soir, une voilun; s'arrête à la porte, une dame en desct'iid, c'était milady... «. Bien des affaires trop longues à m'expli((ner l'avaient retenue... et puis elle ne pouvait sortir de chez elle à sa volonté... et elle tenait cependant à venir elle-même s'acquitter... » Tout en parlant, elle avait remarqué que j'avais encore des larmes dans les yeux, quoique je me fusse hâtée de les essuyer à son arrivée. Il fallut bien alors lui raconter et ma déti'esse,et ma i)osition, et l'embarras où je me trouvais., elle avait tant de bonté... et moi tmt de chagrin!.. Enfin, je lui jjarlai de tout, excepté de M. Mashani... et quand elle sut (jue je voulais, ce matin, me présenter chez la duchesse de Northumlterland... c'est elle (p.ii me dit: « N'y allez pas, vous seriez trop malheureuse... d'ailleurs, la place est donnée... Mais moi, mon enfant, je tiims dans le monde et à la cour une maison assez considérable... où, i)ar m illieur, je ne suis pas toujours la maiiresso... n'importe, je vous y offre une place... voulez-vous l'accepter?..» Et je me jetii dans ses bras en lui disant: « Disposez de moi et de ma vie... je ne vous ([uitterai plus, je partagerai vos peines et vos chagrins... — C'est bien, me dit-elle avec émotion; présentez-vous demain au palais, et demandez la (lame dont je vous donne le nom. » — Elle écrivit aioi-ssurle tonqitoir deux mots (|ue j'ai pris, que j'ai là... et me voici.
MASHAM. C'est Irès-singidier...
Boi.iNGUHOKK. Et cc papier, peut-on le voir?
abi(;aïi., /(• lui donnant. Certainement!..
Bin.iNGimoKK, souriant. Ah ! ah ! rien (|u'à sa bonté, je l'aurais devinée. [A AbiqaiL) Ce mot a été écrit devant vous, par votre nouvelle protectrice?..
ABIGAÏL. Oui vraiment... Est-ce (pie, jiar hasard, vnuscounaîtiiez et tt ■ écriture?
Boi.iNGBiioKK, froidcnu'iil. Oui, iiKm eidant... ("(st celle de lai'eine.
wm.xn., avec joie. La reine !.. est-il possible?
MvsiiAM, (h mrnip. I.a icinc vous donne une place auprès d'(lle... et sa protection!., et son amitié!., voilà votre fortune assurée à jamais !
BOi.iNGBROKE, passant entre eux deux. .\tti^ndez, mes amis, attendez... ne vous ^'jouissez pas trnp d'avance!
AurGAÏL. C'est la reine i|iii l'a dit, et une reine est maltresse chez ell(' !
BOLiNGBiioKK. Pas cclle-là... r)ouc(î et bonne par caractère, mais faible et iiub'cise, n'osant prendre un parti sans pn-ndre l'avis de ceux qui l'entourent, elle devait nécessairement se lai,ss(n* subjuguer par .ses conseillers et ses favoris, et il s'est trouvé près d'elle une femme à l'esprit ferme, résolu et audacieux, au coup d'(eil juste et prompt, qui vi.se toujours droit et haut!., c'est lady Chunliill, duch(,'sse de Marlbol'ough , ytlus grand général que son mari lui-même, plus adi'oite qu'il n'est vaillant, plus ambitieuse qu'il n'est avare, plus reine enfin que sa souveraine, qu'elle conduit et dirige par la main... la main qui tient le sceptre.
ABiGAÏr.. La r.ine aime donc beaucoup cette duchesse?
liOi.iNGimoKE. Elle la déte.sti;!.. en rapp(dant sa meilleure amie!., et sa meilleure amie le lui rend bien!
ABIGAÏL. Et pounpioi ne pas rompre avec elle?., pouri^uoi m; pas se soustraire à une domination insupportable?
poi.i.NGBROKE. Cela, mon enfant, est plus difficile à vous e\|)rKpier... Dans notre pays... en Angleterre, Masham vous le dira, ce n'est pas la reine, c'est la mijorité (|ui règne: et le parti whig, dont Marlborough est le chef, a non-seulement pour lui l'armi'e, nuis le parlement!.. La majorité leur est acquise; et la reine Anne, dont on vante le règne glorieux, est forcée de subir des ministres qui lui déplaisent, une favorite qui la tyrannise et des amis qui ne l'aiineui pas. Rien plus... ses nitérèts de cœur, s«>s désirs b^s plus chers l'obligent près |ue à faire la cour à l'ait ière duchesse, car sou frère, le dernier des Stuarts, que la nation a banni, ne peut être rappelé en Angletrrre que par un bill du parlement, et ce bill, c'est encore la nit'uorité, c'est le parti Marlborough qui peut senll'apituvvr et 1e faire réussir... La duchesse l'a promis... au.ssi tout cède à son influence. Surintendante de la reine, elle ordonne, règle, décide, nomme à tous les emplois, et un choix fait sanss()n aveu excitera sa défiance, si\ jalousie, son refus peut-être. Voilà pourquoi, mes amis, la reine me paraît a\ijourd'hui bien hu'die, et la nominati(^n d'.\bigaïl bien douteuse encore !
ABIGAÏL. .\h! s'il en est ainsi... si cela d(>pend seiriement de la duchesse, rassurez-vous... j'ai ipiel pie espoir!
MASHAM. Et le(pul?
ABIGAÏL. Je suis un peu si par.'iUe.
IlOl.INGBROKE. Vous, .Vliigaïl?
ABiGAÏi.. Eh! oui, vriiment... pu' inésaillanei>! un cousin à ell(!, un Ciuiivliill, s'était lirouJlli< avec sa noble f.iinilleen épousant ma mère !
MASHAM. Est-il po-<-;ible?.. pareutc de la duchés;;».
ABIGAÏL. Parente bien éloignée... et jamais j(; ne m'étais présentik^ devant elle, parce qu'elle avait refusé" autrefois do recevoir et de r-connaitre ma mïTo... Mais moi... pauvre tille... ipii ne lui demui lerai rien, que de ne pas me nuire... (pie de ne pas s'oppos^'r au\ bontés (L' la reine.
Boi.iNGBKOKE. Ce u'cst pas une raison... viius ne la con naissez pas... Mais cett(> fois, du moins, je puis vous servir. et je le fierai... diissé-ie m'altin'r sa haine!
AiiiGiiïi.. .\.li! (pie de biintés!
MvsiiAM. ConimciU les recoinuiitre jamais?
Boi.iNc.itiioKi.. Par votre amitié.
ABIGAÏL. C'est bien peu!
noi.iNGBBOKE. C'est beaucoup!., pour moi, homme d'Ltat... (pii n'y crois guère... [Virement.) Je crois à la vôtre, et j'y compte!.. [Leur prenant la main.) Eiilro nous désormais... alliance ollonsive et défensive !
LE VERRE D'EAU
ABiGAÏi-, souriuiit. Allianro rcduiiialilo 1
HOi.iNGRuoKK. PIus qiic VOUS 110 ci'oycz pcut-L'lro, et j;ràcc an l'ii'l, la jounico sera bonne ! deux suecès à emporter!., la place d'Abigaïl. .. et une autre aflaire qui me tient au eœur. . . j'en attends et j'en clierclie les moyens... Ah ! si Âbigaïl était nouimoe ! si elle était reçue parmi les femmes de Sa Majesté, tous mes messages parviendraient en dépit de la duchesse.
MASHAM, vivement. N'est-ce que cela ?, . je puis vous rendre ce service.
BOLI.NGBROKE. Est-il pOSSiblC !
MASHAM. Tous Ics matius à dix heures, et lesvoici bientôt, je porte à Sa Majesté, pendant son déjeuner, [Prenant le journal sur la table, à droite.) la Gazette du monde élégant et des yens à la mode, qu'elle parcourt en prenant son thé ; elle regarde les gravures, et parfois me dit de lui lire les articles de bals et de raouts.
BOLiNGBROKE. A merveille!., quel bonheur que la royauté lise le journal des modes... c'est le seul qu'onlui permette... [Glissant une lettre sous la couverture du journal.) La lettre du niarquisau milieu desvertugadins et des falbalas. Et pendant que nous y sonmies... [Tirant un journal de sapoche.)
ABIGAÏL. Que faites-vous?
BOLiNGBROKE. Uu iiuméro du journal V Examinateur que je glisse sous la couverture. Sa Majesté verra comment l'on traite le duc et la duche.sse de Marlborough... elle et toute sa cour en seront indignées... mais ça lui donnera quelques instants de plaisir... et elle en a si peu!.. Voilà dix heures, allez, M;tsham... allez!
MASHAM, sortant par la porte à droite. Comptez sur moi !