SCENE VL BOLINGBROivE, ABH.AIL
BOLINGBROKE, entrant gaiement. J'accours aux ordres de U nouvelle favorite, car vous le serez... je vous l'ai dit, et l'on en parle déjà...
ABIGAÏL, sans l'écouter. Oui... oui, la reine m'adore et ne peut plus Si- passer de moi! .Mais venez, ou tout est perdu!
BOLINGBROKE. 0 cicI !.. cst-c i quc le m\rquis de Torcy?
ABIGAÏL, se frappant la tète. .\h ! c'est vrai!., je n'y pi'nsais plus ! la duchesse est venue dans le cabinet delà reine... C'ile-ci a signé !..
BOLINGBBOKE, avec effroi. Li départ de l'ambassiideur !..
ABIGAÏL. Oh ! ce n'est rien encore!., imaginez-vom que Masbam...
BOLiNGBiiOKE. L^ uiarquis s'éloigne de L tndre-...
ABIGAÏL, sans l'écouter. Dans vingt-. pialre heures! [Avec force.) .Mai-, si vous savi. z...
BOLINGBROKE, acec colére. Et li duchesse...
ABiG.UL, vivement. La duchesse n'est [tas la plus à craindre ! un autre obstacb: plus redo itablo enci>re...
BOLINGBROKE. PoUr (jui?
abig.Ol. Pour Mashim!..
BOLINGBROKE, avcc impat ience .TriiiU^i doncd'aTairesd'État avec des amoureux... Je voiisparle de la paix, de la guerre, de tous les inléiêlsde rEuiope...
ABIG.UL. Et moi, je vous parle des miens! L'Europe peut aller tonte seub', et moi, si vous m'abandonnez, je n'ai plus qu'à mourir!
BoLiNGUROKr. Pardou, mon enfant, pardon... vous d'abord. C'est que , voyez-V(»us, rainbiti<in est égoïse et commence ti>njours par e l- !
ABIGAÏL. Comme l'am-nir !
B iLiNc.BROKE. Eli bicii ! voyous ! Vous ditcs d lucquo la roinc a signé.
ABIGAÏL, avec imikitience. Oui... à cause d'un bill .pi'on doit pi-ésenler.
BOLINGBROKE. Je s.visL.etla voili au mieux avo^." la duchesse !
LE VERRE D'EAU
AbiGAÏL, de m"'7n\ Non... elle lu déleste., elle lui en vinit .. j'i;j;nore pownjiKii... et elle n'ose rompre...
Boi.iN(iuuoKE, vivement. Une explosion qui n'attend |)Uis que 1 elincelle... d'ieià vingt-quilre heures, c'est p'jssihli; !.. Et vous ne lui avez pa^ représenté que le marquis s'éloi,L,Miatit demain, on ne sV'n,i,'ai^eait à rien en le recevant aujourd'hui ! que par égard pour un grand roi. et en bonne jinlitique... la politique de l'avenir, il f lUail accueillir avec faveur .son envoyé... Lui avez-vous dit cela?
ABIGAÏL, d'un air distrait. Je crois que oui... je n'en suis pas sûre!.. Un autre sujet m'occupait.
BOLi.NGBROKE. C'cst juslc. . . vovous cct autrc sujct ? ABIGAÏL. Ce matin, vous m'avez vue eiïrayée, désespérée, en apprenant que la duchesse avait des idées... de... protection sur Arthur... Eh bien ! ce n'était rien!., une autre encore... une autre grande dame... [Avec embarras.) dont je ne puis dire le nom.
BOLiNGBROKE, a part. Pauvre enfant !.. elle croit me l'approndre. (A/a«^) Comment le savez- vous ?
ABiG.\ÏL. C'est un secret que je ne puis trahir... ne me le demandez plus!
BOLiXGBROKF., avec intention. J'approuve votre discrétion, et ne chercherai même pas à deviner... Et cette personne... duchesse ou marquise, aime aussi Misham?
abig.aïl. C'est bien mal, n'est-ce pas? c'est bien injuste! Elles ont toutes des princes, des ducs, des grands seigneurs qui les aiment... moi, je n'avais (|ue celui-là!.. Et comment le défendre, moi, pauvre fille? comment le disputer à deux grandes dames?
BOLi.NGBROKE. Tant uiicux ! c'est moins redoutable qu'une seule...
ABIGAÏL, étonnée. Si vous pouvez me prouver cela? BOLINGBROKE. Très-facilemcnt.. . Qu'un grand royaume veuille conquérir une petite province, il n'y a pas d'obstacles, elle est perdue! Mais qu'un autre grand empire ait aussi le même projet, c'est une chance de salut : les deux hautes puissances s'observent, se déjouent, se neutralisent, et la province menacée échappe au danger, grâce au noudjre de ses ennemis... Comprenez-vous?
ABiG.\ÏL. A peu prés... Mais le danger le voici! la duchesse a donné rendez-vous à Mashain ce soir, chez elle, après le cercle de la reine...
BOLINGBROKE. Très-bicn...
ABIGAÏL, avec impatience. Eh ! non , Monsieur, c'est trèsmal !
BOLINGBROKE. C'cst cc quc je voul US dire ! ABIGAÏL. Et en* même temps, l'autre personne... l'aulre grande dame, veut également le recevoir chez elle, à la même heure...
BOLi.NGBROKE. Que VOUS disais-je? Elles se nuisent réciproquement... Il ne peut pas aller aux deux rendez-vous?
AbiG.\iL. A aucun, je l'espère ! . . Heureusement cette grande dame ne sait pas encore, et ne saura que ce .soir, au moment même... si elle sera libre, car elle ne l'est pas toujours... pour des raisons que je ne puis expliquer... BOLINGBROKE, froidement. Son mari?
ABIGAÏL, vivement. C'est cela même... et si elle peut réussira lever tous les obstacles...
BOLINGBROKE. Elle y réussira, j'en suis sur. ABIGAÏL. Dansce cas-là, pour prévenir, moi et Arthur, elle doit, ce soir, et devant tout le monde, se plaindre de la chaleur et demander négligemment un verre d'eau?
BOLINGBROKE. Ce qui voudra dire : Je vous attends, venez?
ABIGAÏL. Mot pour mot.
BOLINGBROKE. C'cst facile à comprendre.
ABIGAÏL. Que trop!.. Je n'ai rien dit de tout cela à .\rthur... c'est inutile, n'est-ce pas?., car je ne veux point
qu'il aille à ce rendez-vous... ni à l'autre ! plutôt mourir' plutôt me perdre!
BOLINGBROKE. Y peUSCZ-VOUS?
ABîGAÏL. Oh! pour moi, peu m'importe!., m ils pour lui !.. plus j'y rénéchis!.. Ai-je le droit de détruire son ave.iir, de l'exposer à des ven,'eances r,;dout d)!es, à des haines puis- .santes, dans ce moment surtout, où, à cause de ce duel... il peut être découvert et arrêté... Que faut-il faire?.. Conseillez-moi... Je ne sais qu: devenir et je n'ai d'espoir qu'en vous!..
BOLINGBROKE, qui, pendant Ce temps, a réfléchi, lui prend vivement lamain. Et vous avez raison! oui, mon enfant... oni, ma petite Abigaïl, rassurez-vous! le marquis de Torcy aura ce soir son invitation, il parlera à la reine!
ABiG.AÏL, avec impatience. Eh! Monsieur...
BOLINGBROKE, vivement. Nous sommes sauvés! Masham aussi... et sans le C(jmpromettre, sans vous perdre, j'empêcherai ces deux rendez-vous.
ABIGAÏL. Ah! Bolingbroke!.. si vous dites vrai... avons mon dévouement, mon amitié, ma vie entière! On ouvre ch(>z la reine... partez ! si l'on vous voyait!..
l'oLiNGBROKE, froidement, apercevant la duchesse. Je puis rester, on m'a vu.