SCÈNE PREMIÈRE
BAIGNEURS et COQUENET, assis à gauche, autour dr la table ronde, et lisant des journauv ; entrent HEK.Ml.Mli et CÉCILE; puis, derrière elles, BELLEAU et MADAME DE SAVENAY, à qui LUCIEN donne le bras.
LUCIEN, à Belleau. Les appartements de cçs dames serontils bientôt prêts?
BELLEAU. Dans l'instint!.. Jamais il n'y eut plus de monde que celte année aux bains de Dieppe... Avez-vous écrit vos noms sur le livre des voyageurs?..
HKRMi.ME. Eh! mon Dieu, non...
BELLE.^u, lui donnant le livre. Ça occupe toujours!.. {Les trois dames et Luci''n écrivent leurs noms.)
cûquë.neî, de l'autre côté, à gauche. Ce sont des voyageurs
Iiiijiriniorie de VlALAT l-1 l^io. — 3
LA CALOMNIE
et (les voyagiMisiîS qui arriVcMit. (L-mnt tuul haut son journal.) a Grâce à li sagess; de railaiin'stration el à Tactiviti; <( déployée par nos ministres, le eoiniiicrce et l'industrie « rcMiaisscnt de loiites parts...» Et-r,e étonnant... voilà ma f^azelte qui, aujourd'liui, dit du lii'U de Kadministration... Il faut (|u'il y ait eu de grandes auiéliorafions... et (;a me fait plaisir... {Riijdrdani ;c«iYre.)Eli non !.. je m'étais trouipé de jiuinaljCc n'était pas le mien... Gareon, celui du fléparten.cnt!..
BELi.KAi;, luiendonnant un. Voilà, .Monsieur... je le lisais...
coyi tNKT, lisait. » La l'ailtlessc et la stupidité de Fadmi- « nisli'alion... » A la Itnuur licnre... « ont paralysé toutes (( les sourcesde l'industrie...» C'rsl hiin, je nu; retronve... me voilà chez moi... avec cclui-ei. jcsiis toujours il'.ivauce ce que je vais V.rv,
BEU.E.\L'. Eh bien! alors, qu'est-ce que vous y gagnez?..
eoQLENET. Ça m'instruit, ça me tient au courant... {Lisant.) « Par malheur prair le p;ivs, le personnage le plus « influent est M. Raymond qui, jadis avocat médiocre, est « (Il venu ministre... on ne sait coiuuieiit... »
ueiF.N, vivement. On ne sait coinnient?.. iJIrrniinir lui fait siync de se taire.)
coûrKMCT, continuant. « Risque de tout perdre.. » Ça se |)ourrait bien... et ça ne m'éfonncrait pas, il'apr. s d' (pTon sait de lui...
PREMIER a.uG.NEUR. Uii homuie indigne!
iiEcxiÉME B.viGNEUR. M luvais citoyeu !
l'UEMiER BAiGNEin. M luvais adinini>lral( iir !
TROisîÉ.>»E B.UGNELR. Mauvais fils!
r.oQUENET. Voilà ce que je ne lui pardoinic pas; il parait qu'il a chassé son i>ère de chez Ini... Vous m'avouerez que c'est atroce.
Li:ciE>, passant au milieu du th-âtrc. Lui! Raymond?., le connaissez-vous, .Monsieur?..
COQUENET. Parfaitement... par mou journal... car. du reste, nous ne uous sommes jauiais vus... ceqni est tout naturel... lui, preuiier ministre, et moi, Coquenet, pi-oprictaii'ei''lefteur de la ville de Dieppe, que je n'ai jamais qnith'e... attendant loujoui's, pour aller à Paris, l'arrivée du chemin de fei' par les plateaux.
BEi.LE.^u. Et vous raltendrez longtenqis, grâce au ministre!.. On dit ici qu'il a reçu des sonuncs énormes des Me.-sagerics de la rue Notre-I)ame-des-Victoires, (pie la vapeur allait ruiner. (// sort.)
LUCIEN. Mais c'est absurde!..
iiERMiME, le retenant. Y peiisez-vons, Lucien... lain; un éclat... vou:s, son ami intime?..
Ct-QJJENET, toujours à table, à ceux qui Vécoutent. Et encore, ce n'est pas lui qu'on doit accuser le plus... c'est sa famille, c'est sa sœur.
iiERMiNiE, se levant. Monsieur!
LUCIEN, la retenant à son tour, et à demi-vuix. Voulezvous donc Vous faire connaître?..
toQUK.NET, continuant. Sa sœur, ([ui est, dit-on, amhilieuse, inlrigautc... impérieuse.
PiiEMuai BAIGNEUR. C'cst elle (pii gouverne el ipii a'capare tou'.es les places.
iiEKMiME, que Lucien retient toujours. C'est trop fort!.. [Lucien l'oblige à se rasseoir, et re.tte près d'elle.)
w.EMi€R BAIGNEUR. Ténioiii suH uKiri... un banquier, un sot, un important... un être nul, (pu vient d'obtenir <e riche emprunt.
COQUENET. En vérité!., moi (jui ne demanderais ipTune recette... et ipil ne peux pas l'obtenir.
DEUViÉ.ME u.viGNEUR. Pue adaire nii;.;ninque...
iuoisiEME BAIGNEUR. Uil million de bénélicc !
eouuKNET. Et en disposer |)our ini des siens... au lieu de ladouuerà quelqu'un de ro[q)osilio:i... qu'on auraitgigné.
pRE.MiER BAIGNEUR. Couime c'cst goiivern T ! ..
CiQUENET. Ça fait pitié...
DrcuxiÉME BAIGNEUR. C'ost d'uuc malatlres.sc. ..
TROISIÈME BAIGNEUR. Pas la'it!.. c ir on dit que le buiquier part-ige avec son bcau-frêre le ministre...
coQiT.NEr. Vous croyez?..
PREMIER BAIGNEUR. C'est possib!e...
OEU.iiÉME BAIGNEUR. C'est probable.
TiELLEAU. C'est sùr...
TOUS. Il n'y a pas de dou!e!
CÉCILE, qui s'est contenu^ jusqu'alors , s'alrcssant à Herminie et à madame île Sarmiii/. El vcfus pouvez écouter de sang-IVoirl de' lellcs caloinuies?
M\ii,\Mi: im: swenay, à voix basse. Q^i*^. faites-vou^, C^-cile... voiisfs.i pupille?..
iiKRMiNiE, de même. Son enfant...
CÉCILE , se levant. Et c'est justement pour c 'la qii<' je prends sa défense... il ne in'apparlienl pas à moi, jeune fiUe, de jiigerles talents ou les opinions de riioinme d'Ét it... unis je sais que mon tuteur est un honnête homme, je sais que la modique fortune de l'orpheline a prospéré entre .ses mains, et que lui n'a rien, ne possède rien... Oui, Messieurs, cet homme, si avide et si gorgé d'or, a contracté des dettes pour doter sa sœur...
iiERMiNiE. Cécile... Cécile... plus bas.
CÉCILE. El pourquoi donc, quand on l'attaque tout haut?
iiERMiNiE, « part. Comme si on disait ces choscs-là.
COQUENET. Pardon... Mademoiselle... parJon, nous ne savions pas!., sans cela... je me serais bien gardé!., ce que vous nous racontez, d'ailleurs, me paraît si positif... moi, d'abord, dès qu'on me dit ipielque chose... je le redis fidèlement sans aucune es[»èce (rintenlion.
iiERMiNiE. Comme un écho!..
COQUENET C'est vrai... jc n'ai jamais iiivcnté une syllabe.
iiERMiNiE, bas, à madame de§avenay. Monsieur les répète...
MADAME DE SAVEN.vY, de mcme. Et pour les pensées...
HERMiME, de même. Cela ne le regarde pas... ça d.'pind de celui qui |)recède.
BELLEAU, entrant. \^(s bateau à vapur qui arrive! {Tousse lécent et prennent leurs chapeaux.)
COQUENET. Le bateau de Rrighton!.. je cours sur la jeté-e, c'est notre seule occupation de jour... à non-; autres b uirgeois de Dieppe!.. Mesd un 's. . Il /cy sidu" et sort.)
8ci:nk il
LICIEN, CÉCILE, M.VD.UP: DE S.V\ E.N.VV, llERMlME.
.MADWE DE SAVENAV. Y pMscz-vous, Cé'ilc ?«(iivn Irc ainsi la parole et voiismetlreeii scène devant dL'séraiigors, «les... bourgeois!..
CÉCILE. J'ai eu tort, ma cousine, pui.S(ji»e vows me tlcsipprouvez... et (pie Monsieur me semble de voin- avis .. par scm <?ttenre... du mo ns.
LUCIEN. N iii, M 1 ii'moiselle... je conçois voti'i.' indignation, et nioi-mèiiie je !a partageai.^ en cnten.luit outrager ainsi un camar id • de collège, un ami d'enfance à (pii je dois mon boiiliear... cai c'est à lui que je dois mon mariage. .Miis ce m.uiage, ainiuel il veut assister, doit être célébré sans bruit el sans éclat... d'abord à cause de la saité de m.idame la marquise... et puis le ministre, qui ne pmil s'absoiiler (k Paris «|ue pour vingt-quativ heures, desirait arriver ici sans èUv eo:itui... et , dans cette pdite ville, oà lu curiosité s'éveille d'un rien... je crains que la scène de tout à l'heuK'...
LA CALOMNIE
HKKMiNiE. Oh! VOUS d'aboid vous crui;,'nez tout! le moindre bruit vous effraie... le moindre propos vous arrête... Sans cesse aux aguets pour interroger la ruuieur publique, vous vous laissez guider par elle; et avant de faire une démarche, une visite, un pas, avant de saluer quelqu'un, vous regardez autour de vous, et vous vous demandez ; Qu'est-ce qu'on va dire?
LUCIEN. J'en conviens... et devant vous, Cécile, devant vous que j'aime... j'avouerai hautement ce besoin d'estime, cette crainte des jugements du monde...
CÉCILE. Qui est d'un honnête homme.
HERMiME. Ou d'un i)oltron... car enfin vous êtes l'ami et le camarade de mon frère, vous pensez comme lui au fond du cœur... oui, Monsieur, par inclination vous êtes ministériel... mais la peur de l'opinion vous empêche d'être... de la vôtre; et à la Chambre... vous votez contre nous de crainte deg journaux et des épigrammes... qui vous empêchent de dormir!.. Bien plus... ici même, quoique épris et amoureux autant que peut l'être un député, vous avez été un an à avouer votre amour... et pourquoi?... parce que mademoiselle Cécile de Mornas est la cousine de madame la marquise de Savenay, d'un sang noble et légitimiste... et que vous vous répétez sans cesse : Que dira le monde?., que dira mon journal?., que dira Textrème gauche ? Enfin pour être heureux et pour épouser celle que vous aimez, vous avez été obligé de demander y^ermission...
LUCIEN, avec fierté. A qui, s'il vous plaît?..
HERMiNiE. A la révolution de juillet... qui y consent... ou qui du moins ferme les yeux.,, à condition que vous redoublerez, contre son tuteur, contre le ministre, vos attaques...
LUCIEN. Dites mes conseils, les conseils d'un frère; et s'il les suivait plus souvent, s'il bravait moins l'opinion publique, que je respecte, il ne serait pas en butte aux outrages et aux calomnies dont on l'abreuve chaque jour.
HERMiNiE. Et qui n'ont pas le sens commun...
M.\DAME DE s.wENAY, (Viiy. toii yruve . Peut-être... Madame... peut-être...
CÉCILE. Quoi! ma cousine, vous pourriez croire...
HERMINIE, à part. Je déteste les marquises.
MADAME DE SAVENAY. Permettez, permettez... il ne faut pas faire si légèrement le procès à l'opinion publique... non pas que je me sois donné la peine d'examiner ici jusqu'à quel point -ses attaques peuvent être fondées... car, nous autres, nous nous occupons fort peu de vos aflaires actuelles ; et dans mon château de Savenay, en Normandie, où je passe la moitié de l'année, nous ne discutons pas...
HERMINIE. Que faites-vous donc. Madame ?
MADAME DE SAVENAY. Nous atteiidous ! .. Mais enfin, il y a un vieux proverbe, bien peuple, bien trivial,, en qui j'ai la bourgeoisie d'avoir confiance... c'est qu'il n'y a pas de feu sans fumée... et dans ce que dit le nionde... quelque absurde que ce soit... il y a toujours au fond quelque chose de vrai... toujours.
CÉCILE. Quoi ! ma cousine, vous n'admettez pas que la calomnie...
MADAME DE savenay. Nou, ma chèrc, la calomnie n'existe pas... je n'y crois pas... passe pour de la médisance, et si elle ose élever la voix, c'est qu'on lui en donne sujet... car dans la haute société... on n'invente pas... on raconte...
HERMINIE, avec intention. Il est alors des gens de qui on raconte beaucoup.
madame DE SAVENAY, ayec hauteur. Vous en connaissez, Madame?.,
HERMINIE, la regardant. De très-proches...
MADAME DE SAVENAY. Daus votcc famille, sans doute... et sans aller plus loin, votre crédit sur votre frère... et cet emprunt que votre mari vient d'obtenir, sufftf aient pour jus-
tilier une partie des reproches qu'on adresse au ministre.
HERMINIE, avec ironie. Vous croyez?
LUCIEN, vivenûnt. J'en étais sûr !.. je le lui aidit... et malgré mes instances.,, malgré mes prières... il a cédé à vos sollicitations.,.
HERMiMiE. Ah! c'est vous, Monsieur, qui vous y opposiez...
LUCIEN, Avais-jetort? vous voyez ce que produit une telle faveur.,, les bruits injurieux qu'elle fait courir, et les cris de rage que poussent déjà vos ennemis !..
HERMINIE. Je n'ai jamais prétendu leur être agréable, au contraire... et j'espère bien que mon mari n'en restera pas là... qu'il ira plus haut!,.
LUCIEN, avec chaleur. Quoi! vous oseriez plus encore.,, et le pays, et la presse, et le nionde... que ne dira-t-on pas?
HERMINIE. C'est juste!., c'est voire phi-ase... je l'attendais.
LUCIEN. Et qu'y répondez-vous?,.
HERMINIE, gaiement. Que je com[)te sur votre mariage... pour faire diversion... et pour occuper le monde!... il aura lieu de s'étonner et de causer à son tour, en voyant d'un côté tant d'empres.semènt et d'ardeur... [Montrant Cécile.) de l'autre, tant de calme et de réserve... et il trouvera sans doute piquant de vous voir plus tard rencontrer dans votre ménage l'opposition que vous aimez tant à la Chambre. [Apercevant une femme de chambre qui entre.) Pardon, Monsieur, pardon. Mesdames... on nous annonce que nos appartements sont prêts... et je vais m'occuper de mi toilette, pour recevoir mon frère et mon mari, [Elle leur fait la révérence et sort,)