CÉCILE, MADAME DE SAVENAY, LUCIEN
MADAME DE SAVENAY, à Cécile, ovec dépit. Je permettrais encore les ministres... mais leurs femmes et leurs .sœurs... je ne peux pas m'y résoudre ! Il y a dans cette petite bourgeoise... une parodie de grande dame, qui me suffoque... elle n'a pas même de quoi être impertinente... et elle l'est..,
CÉCILE, souriant. Comme une duchesse.
MADAME DE s.wEN.w, avec colèrc. Elle ! je l'en défie ! elle aura beau faire... elle n'aura jamais cette impertinence de bon ton qui est de naissance, et que les parvenus ne peuvent acquérir... Venez-vous, Cécile?..
LUCIEN, se mettant devant elle. Pardon, Mademoiselh^, un mot, de grâce... vous pouvez bien l'accorder à un prétendu, et devant madame la marquise, votre parente.,. [Cécile et la marquise reviennent près de lui.) Je vods ai vue cet hiver à Paris... et je me suis dit : « Ou je ne me marierai jamais, ou elle sera ma femme... » Et Raymond, mon camarade et mon ami, à qui je ne cachai pas mes espérances et mes craintes, m'aida à vaincre tous les obstacles.,. Comme votre tuteur, il ne réglait que votre fortune... votre main dépendait de vous et de votre respectable parente, madame de Savenay, qui par sa position et sa naissance pouvait me repousser, moi, homme nouveau... il a triomphé de sa résistance... il a obtenu son consentement, plus eucor.î!.. le vôtre... oui... je ne m'abuse pas... c'est son crédit sur vous... c'est son influence, bien plus que mon mérite, qui vous a décidée... et dang ma joie, dans mon égoisme, je n'ai rien examiné, rien vu, que mon bonheur; je, n'ai pas pensé au vôtre... mais aujourd'hui... et pour la première fois... je crains (|ue l'obéissance seule..,
CÉCILE, souriant. Je comprends! la phrase de madame Guiberta produit son efiet...
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LA CALOMNIE
LUCIEN, vivement. Non, sans doute. {Avec embarras.) .Niais elle a remarqué... votre froidtnir... votre réserve... et ainsi que le prétendait tout à l'heure madame la marquise... si dans les discours du monde il y a quelque chose de véritable... si cette union doit vous coûter une larme ou un regret... si enfin... je ne suis pas aimé .. comme je vous aime...
CÉCILE, gravement. Je vous entends, Monsieur... et vous n'aurez point fait en vain un appel à ma franchise.
MADAME DE SAVENAV. Cécile... quc voulcz-vous dire?
CÉCILE. Tout ce que je pense, Madame... (Après un instant de silence, et se retournant du côté de Lucien.} Orpheline de bonne heure, j'ai à peine connu mon père, qui, quoique d'une noble et ancienne Camille, avait préfér(^ son pays à sa noblesse... il avait pris du service sous l'Empereur... et s'était battu...
MADAME DE savenay, ovcc dédain. Comme un roturier, comme un soldat.
CÉCILE. Il était devenu général et intime ami...
MADAME DE SAVENAY, de même. De l'usurpateur..
CÉCILE. A ([ui il resta plus fidèle que la fortune... Aussi, proscrit après Waterloo et mort dans l'exil, il confia paison testament l'administration du peu de biens qu'd me lii.ssait à un jeune homme, un avocat pauvre et obscur... qu'il avait élevé, à qui il avait, autrefois, fait obtenir une bourse au Lycée impérial... Ce jeune homme, c'était Raymond, voire ami... et votre camarade d'études...
LLCiEN, avec chaleur. Je sais ce que vous devez à son zèle et à .ses talents... je sais que lors des lois d'indemnité, c'est lui qui fit valoir vos droits.
CÉCILE. Qui les fit triompher dans ce procès...
LLCIEN. Qui commença sa réi)uiation.
CÉCILE. Et qui changea en une brillante fortune le modeste bérita,i:e de l'orpheline... .Ma laine de Sivenay, nu parente, consentit alors à me' retirer de la pension où mon tuteur m'avait placée, et voulut bien m'emmener avec elle, ici, en Normandie, dans son château... où nous vivions la plus grande partie de l'année. Le reste du temps se pass lit à Paris... et là. Monsieur, dès ([ue je fus en âge de m'etablir, je me vis entourée déjeunes gens aimables et bril- 1 mts, i|ui se disaitnt mes adorateurs et qui m'offraient leurs hommages... à moi, ou à mi fortune, je n'examinerai pas. Mais ce (jueje puis vous attester. Monsieur, c'est (pie libre de choisir parmi eux, je l'aurais fait si leur mérite m'avait dii té quelque préférence... Tous m'étaient également indifferenls... Un seul, peut-être, parla quelque temps à mon cteur ou à mon imiginition... suis le savoir... sms m'en rendre compte... je crus l'aimer... je l'aimais peut-être...
LUCIEN, vivement. Et lui...
CÉCILE. Ne s'en doutait seulement pas, et n'a jamais pensé à moi! H avait rarson... tout nous séparait... je ne pouvais lui a-ppirtenir... et je ne comprends pas d'attacheiiiint possible en opposition avec le devoir... C'est voijS •liiv, Monsieur, que cette chimère n'existe plus... Vous vous êtes présenté... vous avez demandé ini main... .Mon tuteur m'a dit : « Monsieiu' Lucien de Villefraiiclie est mon ami « d'enfance et mon adversaire politi(pie... mais c'est un « lioinme' de mérite, un homme d'honneur. . Il t'aime éper- « dûment, il te rendra heureuse, je te le jure, aie confiance' « en moi. » Et j'ai répondu : « Mm ami, disposez de ma « main... » Voilà, .Monsieur, comment je vous ai connu, et comment je me suis engagée à vous; tidèle à mes serments et à mes devoirs, je me conduir.ii en honnête femme, in amie dévouée, je serai digne de vous et de volro estime... je le .sens... je vous le promets!.. Et maintenant, ou échange de l'amour ardent et passionné que vous éprouvez, dite.svous, pour moi, vous me demandez des sentiments pareils, (pie vous bjàmeriez, peut-être, s'ils existaient déjà, mais ([ue
le temps amènera bientôt sans doute ; et lorsqu'il en sera ainsi, je ferai comme aujourd'hui, Monsieur, je vous dirai la vérité... je vous la dirai toujours!., et maintenant que vous savez tout, croyez-vous en moi?..
LUCIEN. Oui, plus qu'en moi-même!., j'étais un insensé... j'exigeais ce que je ne puis obtenir encore, et ce que j'attendrai du temps et de mes .soins!.. Pour commencer... confiance entière et absolue; et, quoi qu'il aiTive... quoi qu'on puisse dire...