BELLEAU, LE VICOMTE DE S\1NT-.\NDRÉ
LE VICOMTE, suivant Cécile des yeux. Une charmante personne... que je connais certainement et beaucoup... où diable l'ai-je vue?., peut-être à l'Opéra... allons donc... à moins que ce ne soit aux premières loges... c'e4 {K5ssible... S lis-tu qui sont ces dames? Qui les amène? •
uELi.EAU, naïvement. Non, .Monsieur... je n'ai pas encore eu le temps de causer avec leurs femmes de chambre ; mais elles ont écrit leurs noms sur la liste des voyageurs.
LE VICOMTE. .\h ! V(»yons... {Lisant.) La marquise de Savenay et mademoiselle Cécile de .Mornas... Je ne connais pas... et cependant... {Vivement.) Eh ! oui, c'est cela inénu'... cette jeune personne qu'il y a six mois j'ai rencontrée.
BELLEAU. Vous la comiaisscz ?..
LE VICOMTE, atTC distroction. Infiniment... c'est-à-dire de vue .. de souvenir... un fâcheux so;ivcnir que j'avais eu le bonheur d'oublier... et voilà (prici même... au meunent de mon arrivée... quand par ordonnance du médecin. . il m'est (lel'enilu de me fâcher ou de me contrarier... .\pres tout, ce n'est pis ma faute... au diable les idées tristes! Chantant.) Ira, la, la, la, la... Di.s-meii un peu... s'amuse-t-oiià l)iep|)c?
lîEi.LEAu. Oui, Monsieur... pas autuit qu'à Paris quand j'étais votre groom!..
LE VICOMTE. Danse-t-on?y a-t-il des concerts? y at-il sjjectacle'?..
iiEi.LEAU. Oui, Monsieur... tous les soirs au s;\loii... on fait de II musique. De plus, nous avons ici des amateiii'S qui jo:ienl le vaudeville dans la semaine, et la tragédie b; dim niche.
LE VICOMTE. C^st treq) de plaisir... je vais uie croire à Pa-
LA CALOMNIE
ris!., et moi à qui l'on a orfloniit: do le (luilter pour me reposer et me mettre au régime. .
BELLEAi'. Vous, Moiisieur...
i.K VICOMTE. 11 n'y a pas moyen d'y vivre... je donne ma démission!., des amis... des maîtresses... des créanciers ! c'est drôle, dans les livres ou dans les comédies... -j'ai cru q\l^ ce serait gai... pas du tout, c'est assommant, c'est exigeant... quand on doit maintenant... il faut payer...
BELLEAU. C'est selon.
LEVicoMTE. Eh! oui... mon cher... sinon, on devient mauvais genre... les gens comme il faut nefont plus de dettes... c'est une mode comme une autre... c'est bizaiTe, mais c'est ainsi... je m'en suis aperçu... moi, le vicomte de Saint-.\ndré... ça me faisait du tort...
BELLEAi:. Vous devêz donc beaucoup?..
LE VICOMTE, riant. Parbleu... si je voulais comme tant d'autres écrire mes mémoires. Si encore je m'étais amusé... mais je ne connais-rien d'ennuyeux comme la vie de plaisir que je mène depuis dix-huit mois... Au lieu d'aller à mon ministère des affaires élrangères... où mon oncle m'a fait entrer... tous les jours au bois de Boulogne, au Jockey - CUib, ou au balcon de l'Opéra... faire le malin l'état de postillon, et le soir un mé.ier de dupe... obligé d'admirer, d'adorer ces dames, et de se liattre pour elles... oui, le diable m'emporte! ça m'est arrivé une fois... contre un honnête homme qui sifflait... et qui avait raison... la petite était détestable ce soir-là... mais enfin... [Re.^pirant avec satisfaction.) et grâce au ciel... elle m'a trahi!
BELLEAI'. Ce qui vous désole.
LE VICOMTE. Au Contraire, je ne suis |)Uis obligé de crier brava! j'ai reconquis mon indépendance... je suis libre... et ruiné!..
BELLE.\u. Vraiment !
LE VICOMTE, se jetant sur le fauteuil, à pnuche, pi-és de la table et feuilletant le livre des voyageurs. Une belle occasion pour être sage et pour étudier !
BELLEAi: . Vous!
LE VICOMTE. Pourquoi pas?., ça me changera... c'est du nouveau, et je ne penserai plus qu'à ça... [R'^gardant toujours le livre des voyageurs.) Ah ! madame de Guibert... elle est ici... la femme du banquier et la soeur du ministre... Voili les femmes que j'aime... aimable, spirituelle, méchante, excellente... tout cela à la fois... et coquette, et envieuse, et vaniteuse... et ambitieuse... c'est un charme... une femme complète, si elle avait des passions... mais elle n'a pas le temps!
BELLEAu. Vous la connaissez?
LE VICOMTE, vivement. Du tout... du tout... la sagesse... la vertu même!., mais je connais son mari... un important... un fat... un vantard, et le bavard le plus ennuyeux... 11 rit toujours... et il n'y a rien de triste comme la gaielii des sots... Il est aussi du Jockey-Club... et c'est lui qui m'a gagné, l'autre semaine, nun dernier billet de mille francs... Je vois qu'il n'a pas accompagné sa femme, et j'aurai du moins ici un avantage... c'est que je ne l'entendrai pas... [Entrndant rire dans la coulisse.) Allons, décidément, je suis maudit!., me poursuivre jusqu'ici, jusqu'à Dieppe... (.4 Bellcau.) Vite mon appartement... et un bain... je n'ai plus qu'à m'aller jeter à la mer. [Bellcau sort.)
SGÈNK VI.
LE VICOMTE, sur un fauteuil, tenant trnijours le livre d'S voyageurs, et tournant le dus à de Guibert; DEGUlBEUf, entrant parle fond avec COQUE-NliT.
DE GUIBERT, entrant en riant, ettenant Coquenet par la main. C'est toi, Coquenet, toi, que j'ai rencontré en descendant de voiture... Comme on se retrouve!., qui m'eût dit que le rivage de Dieppe présenterait d'abord Pylade aux yeux d'Oresle !
COQUENET. Depuis quinze ans que nous ne nous sommes vus!
DE GuiPERT. Chez maître Durand, notre avoué... à l'étude où je faisais des romances... et madame Durand... te rappelles-tu madame Durand?., et Didier, le maître clerc... maisjeme tais... [larce que de ce temps-là, déjà, vous m'accusiez d'être mauvaise langue et satirique comme Juvénal... Toi, c'est dilTerent... tu as toujours été bon enfant... physionomie candide traduite de l'allemand... naturel excellent et inotfensif.
coQiENET. Tu es bien bon!
DE GLTBERT, riant toujours. Tu croyais toujours tout ce qu'on te disait... es-tn marié?
COQUENET. Pourquoi me demandes-tu cela?
DE GUIBERT, riant. Je te demande : Es-tu marié?.. Le tout pour s'amuser...
COQUENET. Moi... le mariage ne m'amuse pas beaucoup!., attendu que madame Coquenet m'a gratifié de quatre enfants...
DE GUIBERT, rioTit. Qul te ressemblent... j'en suis sûr...
COQUENET. Les avis sont partagés... elle m'en fait espérer un cinquième... et quoique j'aie quelque fortune... quoique je sois. Dieu merci, un des plus imposés du département... tu comprends qu'avec cinq enfants, un pauvre propriétaire n'est jamais riche; aussi je ne rêve qu'aux moyens d'avoir quelque bonne place... J'avais là une pétition pour notre (léputé... qui ne l'est plus.
DE GUIBERT. Est-cc qu'il lui Serait arrivé un accident?
COQUENET. Il a été nommé pair! ce qui nous oblige à une réélection.
DE GLTBERT. Tu pcux te passcr de lui... je t'aurai ga.. j'obtiens tout ce que je veux... c'est-à-dire ma femme-, qui est sœur du ministre...
COQUENET, avec admiration. Quoi! mon ami Guibert... tu es beau-frère du ministère?
DE GUIBERT. Commc tu vois, pas plus fier pour ça... une position superbe... en pissed'arriver à tout... et j'arriverai... [Ademi-voùc.) il en est question.
COQUENET. Est-il possiblc?
DE GUIBERT, de même. Ça ne me .serait jamais venu à l'idée... mais ma femme le veut... elle y lient, il faut que celi soit... je serai obligé un de ces jours d'être ministre pour avoir la paix dans le ménage...
COQUENET. Moi, je ne demande pas tant, et si je pouvais être nommé à la recette de Dieppe, vacante par décès du titulaire...
DE GUIBERT. Nous vcrrons ça.
COQUENET. Ça ne rapporte que quinze mille francs... mais en revanche, onn'arien à faire... place honorable qui irait à mes goûts et à mes moyens;car je vis sans auibiti(»n, sans intrigue, sans cabale... lisant mon journal et faisant ma partie de whist ou d'échecs...
DE GUIBERT. La vic dc province!., la douce niédio 'lilé'. Aurea mediocritas.
COQUENET. Oui, moii ami, aurea, si j'avais des appointements, si j'avais cette place... par malheur nous avons des concurrents...
DE GUIBERT. Il y en a toujours.
COQUENET. M. Kabourdin, un ancien employé, qui a des droits...
DE GUIBERT. Qu'cst-cc quc ça fait?., si tu as des amis... si In te mets bien avec ma femme... je le présenterai .. c'est elle que ça regarde... car nous ne nous mêlons jamais d'af-
LA CALOMNIE
fairos ni (le politique, nous autres jeunes gens fasliionablcs (lu Jockey-Club, nous autres lioîis parisiens.
coQUENET. Tu cs douc lioH?.. tu cs donc jeune?...
DE GUiBERT. Plus que jamais!., car je suis riche... et à- Paris, avec de Targent, on n'a pas d'âge, on plaît toujours... on ne vieillit pas... au contraire... le Pactole, vois-tu bien, est la fontaine de Jouvence... Aussi, vivent le plaisir, le scandale et les aventures! je te les dirai, car je les connais toutes! sans comiUer celles dont je suis le héros, parce que tu sens bien qu'un banquier, je ne peux pas y suffire... parole d'honneur... Sil(!ncc!.. c'est ma femme!