DE GUI
DE (.riDEiiT. Maintenant que nous sommes seuls... je te demande pourquoi tu n'as pas mieux accueilli mon ami Coquenet?
iiERMiisiE, toujours assise. Voire ami?
DE GL'iBERT. Quc je n'ai pas vu depuis quinze ans, j'en conviens... et une amitié qui a eu quinze i\n^(V intérim n'itsl pas des plus violentes... Mais c'est égal, je me suis mis en avant... on n'aime pas à avoir l'air d'un zéro... et si ce n'est pour lui... du moins pour moi, et pour m.i considération personnelle, je te prie d'avoir égard à cette pétition.
iiERMiNiE, la prenant et la jetant sur la table, et frappant dessus, fie la main, avec imjjatience. Je vous prie, moi, de ne. plus m'en parler!..
DE cuiBEUT, avec vivacité. Et moi, je veux!.. HERMiME, se levant. Qu'est-ce que c'c-it?.. DE GuiBERT, baissant le ton. Je veux savoir pour quelle raison?..
HERMiNiE. La raison, c'est que M. Cuquenct est un sot; c'est que votre ami est un ennemi qui, ce matin encore et sans me connaître, a répété ici des calomnies sur moi et suile ministre.
DEGUiBERT. Il aurait répété dc même des éloges, carde sa nature il est de l'avis de tout le monde, ne contrarie jamais personne; et si tu savais combien il est bon enfant...
HEfiMiME, sèchement. C'est assez, c'est trop nous occuper de lui... Quelles nouvelles de Paris?., avez-vous vu mon frère? est-il venu avec vous?..
DE GUiBERT. 11 u'arrivcra quc cc soir ; il y avait conseil des ministres... 11 paraît, comme tu me Tas dit, qu'il est que.stion de remanier... de modifier le cabinet...
HERMiME. Oui... un changement aux finances... Lui avezvous parlé?..
DE GUIBERT. J'ai liasardé quelques mois... qu'il n'a pas eu l'air de comprendre.
HERMINIE. C'est votre faute, il fallait aborder franchement la question ; il croit avoir fait beaucoup en vous faisant obtenir cet emprunt... il vous croit enchanté... DE GUIBERT. Lc fait cst quc je suis très-content... HERMINIE, ayec vivacité. Ce n'est pas vrai, vous ne l'êtes |ms... et avec le haut jaiig que vous occupez dans la banque il vous faut plus que cela... il le faut... pour moi... sinon pour vous... oui, Monsieui', je ne porte envie à personne, mais je veux que personne ne l'emporte sur moi... Je suis mallicurcuse, vous le savez, quand je vois une plus belle voilure, une parun; plus brillante que la mienne... Eh bien! s'il faut vous le dire... j'ai une amie de pension, une amie intime dont le mari est ministre... je veux que le mien le .soil aussi... ou tout au moins sous-secrétaire d'État... pourquoi ne le seriez-vous pas?..
Di: GLiBERT. Mais, ma femme...
jiERMiME, vivenwnt. A lout autre ministère, je ne dis pas... il faut des talents (jui se voient!., mais aux (inauces, on en a sans (|uc cela paraisse... des comptes, des calculs... c'est un mérite de chiili'cs, et vous serez placé là à merveille, je pose r.éro... et retiens... ce que vous voudrez... on ne s'amusc pas à vérifier, et on vous croit un grand homme siuparole...
DE GUIBERT. G'cst possiblc.. . mais tu connais ton frère... il a haussé les épaules sans me répondre, et je n'ai pas osé continuer.
HtfiMiNiE. Eh bien! moi... j'oserai... je parlerai...
DE GuuiERT. Enc ire si j'étais député... il nv; craindrait peut-être. .
HERMi.ME E'i lii n! M )nsieur, il faut l'être, ça n'est pas si difficile.
LE CLiEEn. i: e?t cf i.;.i \ et r'y .ppo-f r... car lorsqu'une fois il a dit non...
iiERMi.ME. Il faudra bien qu'il dise cui!..il me doit le prix de ma complaisance... Savez-vous pourquoi j'ai quitté Paris?., pourquoi, à la prière du ministre, je suis venue ici, à Dieppe, ainsi que vous?..
DE GUIBERT. Par agrément, je le suppose... du moins, jusqu'ici, je l'ai appris ainsi.
HERMINIE. Non, Monsieur; pour signer au contrat de mariage de M. Lucien de Villcfranche, l'ami de mon frère, et notre ennemi, à nous; lui qui ne perd pas une occasion de nuire à notre fortune. .. lui (jui a tenté, mais en vain, de .s'opposer à votre dernière entreprise!., il me l'a avoué à moi-même.
DE GUIBERT. Et poui'quoi, je VOUS le demande, avons-nous la bonté de faire ce voyage?
HERMINIE. Parce qu'il é[)0use une jeune personne de Normandie, dont la famille vient cette saison aux bains de Diej)pe... un aiigi; que mou frèr»,' admire... en un mot, son incomparable pupille... mademoiselle Cécile de Mornas.
DE GUIBERT. Ccttc bcauté de province, dont j'ai si .souvent entendu parler depuis notre mariage... est-elle aussi bien qu'il le dit?..
HERMINIE. Elle vient d'arriver avec une de .ses parentes, madame de Savenay... qui est marquise... et bégueule... il y a déjà .uitipathie entre nous! quant à la jeune fniicée... mon frère m'a recummai io l'aiuribilité, les prévenances, la tendresse... ordre ministériel, auquel j'ai obéi... et j'y ai du mérite, car je la déleste d.Jà.
DEGUIBERT. Et pOUripiQi ?..
HERMINIE, avec volubilitr. Parce que de tout temps mon frère mv l'a présentée comme l'emblème de toutes les vertus, le type, le modèle de la [lerfirtion... j.; n'aime pas les modèles... et une fois mariée avec M. Lucien... le plus ennuyeux de tous les hommes... une autre perfection dans son genre, elle et son mari habiteront avec mon frère, qui les atlore et ne pourra rien leur refuser... ce sera dans son intérieur une opposition conliiiuelle qui ruinera notre intluence et notre crédit!.. Soyez donc sœur d'un ministre pour ne rien obtenir... pas la moindre faveur... pas la plus petite injustice!.. Et bien d'autres inconvénients... à Paris, à l'Opéra, aux Italiens, elle sera toujours avec moi dans la loge du ministre...
DE GUIBERT. Qu'cst-cc quc ça fait ?
HERMINIE, avec impatience. Cela fait, Monsieur, qu'elle est jolie... ce qui est fort désagréable.
DEGUIBERT. Ah! cllc e.stjoHc?..
iiERMiNiE. Eh bien! n'allez-vous pas vous en occuper et l'adorer aussi... je vous défends de la regarder. {Se retournant et apercevant Cécile au fjnd du tli'''(itrc.) Eh ! la voilà.., cette chère enfant! arrivez donc, mi toute belle!..
SCENi: LX.
COQUENET, entrant par la gauche et s'adrcssant à DE GUI- BERT; HERMl.ME, allant au-devant de CECILE, de M.\- DA.ME DE SAVEN.^Y et de LUCIEN, cpii entrent par la droite,
coQiENicr, à Guibert, et à voix basse, Eh l)i(;n! as-tu dit ; Je veux?
LA CALOMNIE
DF, r.riBERT, de même. Tu m'as compromis... tu ne me His pas que ce matin...
coQL'ENET, (le même. C'est ma faute!., mais qu'importa', si tu es le maître...
DE GUiBERT, de même. Certainement... aussi, plus tard nous verrons... tâche, en attendant, de te mettre bien avec elle... (// continue de causer a voix basse avec Coquenet, en tournant le dos aux trois dames.)
HERMi.ME, à madame de Savenay et à Cécile. Oui, Mesdames, c'est mon mari, qui ne vous connaît pas encore^ et (jui meurt d'envie de vous être présenté.
MADAME DE SAVENAY, bas , à Lucieu. N'est-ce pas le banquier dont on parlait ce matin?-
LUCIEN. Lui-même. [Herminie a pris la main de son mari qui causait toujours avec Coquenet et le présente aux deux dames; de Guilert passe près d'elles et les salue.)
DE GUIBERT, regardant Cécile. Eh mais! je ne me trompe pas... j'ai déjà eu le plaisir de voir ces dames...
cÉcn.E. Où donc, Monsieur?
DE GL'iBERT. l.'aimée dernière... en Normandie... à Rouen !
CÉCILE. J(î ne me rappelle pas... mais c'est possible... (.4 madame de Savenay.) Lors de votre procès.
MADAME DE SAVENAY. Nous y sommcs rcstécs un jour.
DE GLUBEKT. C'cst C'iamôme... {Bas , à Herminie .) Quoi!.. c'est là Cécile de Mornas... la prétendue de notre ami Lucien... j'en suis enchanté...
HERMINIE, vivement. Et pourquoi donc?..
DE GLiBERT, (n riant et à voix basse. Une aventure, nui chère... une aventure que je sais sur son compte...
HERMINIE, avec joie. Il serait possible!..