‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 3)Chapitre 554 sur 783 · SCÈNE IL GUSTAVE, LÉON · texte numérisé non relu

SCÈNE IL GUSTAVE, LÉON

LÉON. Ah! colonel, que je suis aise de vous voir, après tout ce que je vous dois... On me permet d'habiter jusqu'à demain la même prison que vous!

GUSTAVE. Je n'ai qu'un regret : c'est que vous ne soyez pas venu huit jours plus tôt.

LÉo>. Je vous remercie de votre obligeance. Comment! voilà huit jours que vous êtes ici?

GUSTAVE. Ah! mon Dieu, oui; je ne suis jamais resté aussi longtemps dans le même endroit.

LÉO.N-. Vous mettre en prison aiirès la conduite que vous avez tenue! lorsque de toute l'armée votre régiment s'est le plus distingué!

GUSTAVE. N'est-ce pas? mes hussards allaient joliment. 11 est vrai que nous avions reçu l'ordre de rester en réserve, cl que nous nous sommes trouvés sur la cavalerie ennemie je ne sais pas trop comment. Ils disent tous que j'ai crié ; « En avant ! » Le diable m'emporte si je m'en souviens, je crois plutôt que ce sont eux. Mais comme on ne pouvait pas melti-e ici tout le régiment, c'est sur moi que cela est tombé :

MÉMOIRES D'UN COLONEL DE HUSSARDS

cela m'a valu la croix d'officierjCthiiit jours de prison.

LÉON. Quand serai-je aussi heureux!

GUSTAYK. Eh mais! cela commence, vous avez déjà la moitié de mon bonheur, et le reste ne peut manquer de vous arriver, si jamais vous défendez votre drapeau comme vos flacons d'eau de Cologne... Eh bien ! je vous fais rougir,ct vous voilà tout déconcerté.

LÉo.N. Oui, colonel; c'est que... je vous prie de ne me plus parler de celte affaire-là, c'est déjà elle qui est cause que je suis ici. Depuis ce jour-là on s'égaie à mes dépens; j'ai entendu hier deux officiers de la compagnie qui faisaient sur moi des plaisanteries et même des calembours.

GUSTAVE. Des calembours, ah! c'est trop fort.

LÉON. L'un disait que j'étais un militaire à l'eau rose, et l'autre prétendait que cette action-là me mettait en bonne odeur dans le régiment. Vous concevez comme c'est désagréable.

Air : J'en guette un petit de mon âge.

Jugez un peu quelle équipée!

A l'un d'entre eux il a fallu d'abord

Donner, Aionsieur, un coup d'cpée.

Qui, j'en suis sûr, l'aura blessé bien fort. Et puis, de peur de disputes nouvelles. Moi je voulais ensuite, voyez-%ous, Pour en finir, me battre avec eux tous.

Car je n'aime pas les querelles.

GUSTAVE. Mais c'est un diable que ce petit garçonlà. Allons, allons, il ira bien. Ma foi, mon jeune camarade, je vous avoue que je n'y tiens plus ; et au risque de recevoir aussi un coup d'cpée qui me blesserait bien fort, il faut que je vous demande d'où vient votre prédilection pour les flacons d'eau de Cologne !

LÉON. Oh! à vous, colonel, c'est différent, je puis vous confier cela... c'est qu'il venait d'une certaine personne...

GUSTAVE. Qui vous l'avait donné.

LÉON. A peu près. C'est la seule faveur que j'aie reçue d'elle, et je voulais la conserver pour lui prouver ma constance.

GUSTAVE. De la constance! qu'est-ce que c'est que cela? Oh ! je me suis trompé, il n'ira pas.

LÉON. J'ai donc eu tort?

GUSTAVE. Parbleu, voilà une question!.. Écoutez, voulez-vous me croire ?

LÉON. Oh! oui, colonel, je vous croirai, je ferai tout ce que vous me direz.

GUSTAVE. A la bonne heure ! (A part.) Au fait, il peut aller; et ce serait dommage de lui laisser prendre une mauvaise route. [Haut.) Voyez-vous, mou garçon, tout dépend du commencement; votre coup d'épée d'hier, c'est bien, cela promet, mais il faut vous défaire de vos mauvaises habitudes; moi je vous parle comme à mon fils.

LÉON. Je comprends bien; ce n'est pas la bonne volonté qui me manque, c'est que je n'ose pas.

GUSTAVE, d'un air de confidence. Elle est donc bien jolie?

LÉON. Si vous l'aviez vue, comme moi! un son de voix [Mettant la main sur soncaur.) qui va là... J'ai passé trois soirées avec elle... il y a deux mois, lorsque je me rendais au régiment.

GUSTAVE, souriant. Voilà donc à quoi se bornent toutes vos campagnes? trois soirées, ce n'est pas trop.

LÉON. Oui, mais l'une était au bal.

GUSTAVK. C'est justi>, cela doit compter double ; et vous avez bien avancé vos alfaires?

LÉON. Oh! oui : ce jour-là j'ai été bien hardi; je m'étais emparé de son flacon, de ses ganis, de son mouchoir, et je lésai embrassés sans qu'elle le vît.

GusTAvi:. Diable! et vous n'avez pas eu peur de la coniprometlru?

LÉON. Bien plus, je ne lui ai rendu que les gants et lejnouchoir.

GUSTAVE. Je comprends. Voilà l'origine de ce trésor si précieux; et pendant que vous étiez dans votre jour de hardiesse, vous ne lui avez pas dit que vous l'aimiez?

LÉON. J'ai été bien près, mais je n'ai jamais pu; elle était si jolie, sa toilette était si brillante... tout cela intimide, et je ne conçois pas comment on peut venir à bout de faire une déclaration en face à une femme; est-ce que vous avez jamais osé, vous, colonel'.'

GUSTAVE. Allons, allons, c'est une éducation qui est entièrement à faire. Voyez, pourtant, si j'avais terminé mes Mémoires!

LÉON. Comment! vos Mémoires?

GUSTAVE. Oui, un ouvrage qui manque à la jeunesse actuelle, un ouvrage de mœurs, où je peins Us miennes, c'est-à-dire où je mets toujours rexcm|)le à côté du précepte. Il y a un siècle (jue j'ai le plan dans ma tète, mais il faut commencer.

LÉON. Eh bien! pendant que vous étiez en prison?

GUSTAVE. Oli ! j'y ai bien pensé, j'avais même déjà écrit le titre. [Montrant la table.) Vous pouvez voir : Le Mentor de la jeunesse , ou Mémoires d'un Colonel de hussards. Mais à chaque instant on est distrait... Eh! parbleu, une superbe occasion qui se présente. Pour coiVibien de temps ètes-vuus en prison?

LÉON. Jusqu'à demain au point du jour.

GUSTAVE. A merveille ! vous rcst<.'roz la nuit ici ; après le .souper je fais monter du punch, et nous travaillerons à mes Mémoires; je dicterai, et vous écrirez, c'est le moyen de vous instruir

LÉON. Mais, colonel...

GUSTAVE. Le punch vous fait peur; mais c'est égal, pour écrire un ouvrage de mœurs, il n'y a ncn de tel que, le punch... ÇasUgat bibendo mores. . et vous en boirez. ;

LEON;, se mettant à la table. Eh bien! soit; je me risque, commençons .... moi, j'ai le désir de m'instruire.

GUSTAVE. 11 faut, ayîUît fout, que je vous explique la division générale de 1 ouvrage, et la distribution des chapitres. Pkemiêre partie : Aventures du colonel tors(iu' il est garçon. Deuxième partie : Son mariage. Troisième partie : Après ^m mariage.

LÉ'iN. Permettez donc, colonel; est-ce que vous êtes marié?

GUSTAVE. Eh! sans doute, à cause de mon ouvrage! il fallait bien un déiioùment, et vous verrez relui tpie j'ai choisi. La plus jolie petite femme, qui m'aimait epenlumcnt, ([ue j'ai presque enlevée... Mais n«,ns verrons plus tard, dans la seconde partie : il ne s'agit pas ici de ma femme. Chapitre premier : Des fredaines du colonel, et de ses premières inclinalions. LÉON. Vous voulez dire, sa prcmii're inclination? car je suppose que vous avez commencé par une. GUSTAVE. Du tout, trois à la fois.

LÉON. Ah, mon Dieu! qu'est-ce que vous me dites là?

GUSTAVE. Chapitre II : Comment le colonel se debarasse de ses riraiw.

LÉON. Ah ! nou> v vodà ! dos duels!

MÉMOIRES D'UN COLONEL DE HUSSARDS

GUSTAVE. Laissez donc, je n'avais pas Tenvie d'être toujours l'époe à la main; d'ailleurs, dans le nombre,

il y avait des rivaux léjjitimes des maris, par

exemple.

LEo.\. Comment! Monsieur, il y avait des maris?

GUSTAVE. Il y en a partout. Chapitre ill : Des billets doive et des déclarations. Chapitre IV et dernier : De la manière de brusquer les dénoûments.

!.ÉON. Chapitre IV!

Air du vaudeville de Jadis et aujourd'hui.

Oh ! celui-ci... rien que le titre Doit elTrayer les écoliers; Avant d'entamer ce chapitre Il faut bien savoir les premiers.

gustante, souriant.

Autrefois, c'était possible ; Mais aujourd'hui ce n'est plus ça :

Il est plus d'un amant sensible Qui débute par celui-là.

(On entend sonner une cloche.)

GUSTAVE. C'est le souper.

LÉON. C'est égal, continuons toujours; rien que le chapitre IV. Je n'ai pas faim.

GUSTAVE. Oui, mais moi! L'ordre et l'exactitude, je ne connais que cela! et je me ferais un scrupule de travailler quand le souper a sonné. [On entend ouvrir la porte.) Permis à vous de nous tenir compagnie, à moins que vous ne préfériez, par ce beau clair de lune, vous promener dans mon parc et mes jardins.

LÉON. Comment! vous avez un jardin?

GUSTAVE. Oui, une terrasse, où il m'est permis de l»rendre l'air... l'espace de dix pieds carrés." ■■*^'^ '

LÉON, allant à gauche. De ce côté?

GUSTAVE. Non, ce sont d'autres prisons qui communiquent au logement du concierge. Tenez, par ici, après ma chambre à coucher, vous prenez un escalier tournant, qui conduit à la plate-forme que vous voyez d'ici.

LÉON. C'est bon, je vais y réfléchir; mais vous ne serez pas longtemps, pour que nous puissions reprendre...

GUSTAVE. Soyez tranquille; en même temps je commanderai le punch. [Lui ouvrant la porte du fond.) Tenez, voilà le chemin du parc. Bien... vous descendez, c'est cela; prenez garde de vous casser le cou.

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