HISTORIETTE TIRÉE DES MÉMOIRES D'U.N GENTILHOMME DE BRETAGNE
Rose et Faberl ont ninsi conmienci'.
YuLTAinE.
Meccnas fui iin j;ala:il lnHimii', Il 3 OU (iiiol'iue [art : iiii'uii uio rende iinp'ili'iil, Ctil-du jalle, g(iulleu\ iiiaiicli it, poin vu i|ii'i;ii s m i Je vive, cVsl a srz, je suis [iliis que content. Ne viens jauiais, ô mort!., on t'en dit tout aulaul. La F()>tiI>e.
lit Joseiili, tmvrant la jiorte du saloii;, vint
nous dire (|ue la chaise de poste était i)rète. Ma mèrv. et ma sœur se jetèrent dans mes bras.
— Il en est temps encore, me disaient-elles, renonce à ce voyage, reste avec nous.
— 31a m.ère, je suis gentilhomme, j'ai vingt ans, il faut (ju'on parle de moi dans le pays 1 ([ue je fasse mon chemin soit à larmée, soit à la cour.
— Et (juaud tu seras parti, dis-moi, Bernard, (juo de viendrai -je ?
— Vous serez heureuse et fière en apprenant les succès de votre fils.
— Et si tu es tué dans cjuelque bataille ?
— Qu'importe! qu'est-ce que la vie? est-ce qu'on y songe? On ne songe quà la gloire quand on a Mngt ans et qu on est geutilhomiue. Ei me voyezvous, ma mère, revenir près de vous, dans quelques années, colonel ou maréchal de camp, ou bien avec une belle charge à Versailles?
— Eh bien ! qu en arrivera-t-il ?
— 1 1 arri\ e ra q ne j e serai ici respecté et considéré .
— Et aprrs?
— Hue chacun m'ôtera son chapeau.
— Et après?
— (Juej "épouserai ma cousin»; Henriette, que je marierai mes jeunes sœurs et que nous vivrons tous avec vous. trau([uilles et heureux dans mes terres de Bretag •■.
LE PRIX DE LA VIE
— Et qui t'empêche de commencer dô? aujourd'hui ? Ton père ne nous a-t-il pas laissé Ja plus belle fortune du pays ? Y a-t-il, à dix lieues à la ronde, un plus riche domaine et un plus beau château que celui de la i; oche-Beruard ? n'y es-tu pas considéré de tes vassaux? en manque-t-il, quand tu traversées le village, pour te saluer et t'ôter leur chapeau? Ne nous quitte pas, mon fils; reste près de tes amis, près de tes sœurs, près de ta vieille mère, qu'au retour peut-être tu ne retrouveras plus; ne va pas dépenser en vaine gloire ou abréger, par dos soucis et des tourments de toute espèce , dos jours qui déjà s'écoulent si vite : la vie est une douce chose, mon fils, et le soleil de Bretagne est si beau !
En disant cela, elle me montrait par les fenêtres du salon les belles allées de mon parc, les vieux marronniers en ileurs, les lilas, les chèvre-feuilles dont le parfum embaumait les airs et dont la verdure étincelait au soleil. Dans l'antichambre se tenaient le jardinier et toute sa famille, qui, tristes et silencieux, semblaient aussi me dire : Ne partez pas, notre jeune maitre, ne partez pas. Hortense, ma sœur ai née, me serrait dans ses bras, et Amélie, ma petite sœur, qui était dans un coin du salon occupée à regarder les gravures d'un volume de La Fontaine, s'était approchée de moi en me présentant le livre :
— Lisez, lisez, mon frère, me disait-elle en pleurant
C'était la fable des deux Pigeons!... Je me levai brusquement, je les repoussai tous.
— J'ai vingt ans, je suis gentilhomme; il me faut de l'honneur, de la gloire... laissez-moi partir.
Et je m'élançai dans la cour.
J'allais monter dans la chaise de poste, lorsqu'une femme parut sur le perron de l'escalier.
C était Henriette! elle ne pleurait pas... elle ne jirononçait pas une parole... mais, pâle et tremblante, elle se soutenait à peine.
De son mouchoir blanc, qu'elle tenait à la main, elle me fit un dernier signe d'adieu, et elle tomba sans connaissance.
Je courus à elle, je la relevai, je la serrai dans mes bras, je lui jurai amour pour la vie; et au moment où elle revenait à elle, la laissant aux soins de ma mère et de ma sœur, je courus à ma voiture sans m'arrèter, sans retourner la tète.
Si j'avais regardé Henriette, je ne serais jniint parti.
Quelques minutes après, la chaise de poste roulait sur la grand'route.
Pendant longtemps je ne pensai qu'à mes sœurs, à Hem-iette, à ma mère et à tout le bonheur que je laissais derrière moi; mais ces idées s'eiraçaieut à mesure que les tourelles de la Uoche-Hernard se dérobaient à ma vue, et bientôt dos rêves d'ambititai et de gloire s'emparèrent seuls de mon esprit. Hue de projets! que de châteaux en Espagne! que do belles actions je me créais dans ma chaise de poste!! richesses, honneurs, dignités, suocès en tout genre, je ne «ne refusais rien; je méritais et
je m'accordais tout ; enfin, nVélevant en grade à mesure que j'avançais en route, j'étais duc et pair, gouverneur de province et maréchal de France quand j'arrivai le soir à mon auberge. La voix de mon domestique, qui m'appelait modestement monsieur le chevalier, me força seule de revenir à moi et d'abdiquer.
Le lendemain et les jours suivants, mêmes rêves, même ivresse, car mon voyage était long.
Je me rendais aux environs de Sedan, chez le duc de C ***, ancien ami de mon père II protecteur de ma famille.
Il devait m'emmener avec lui à Paris, où il était attendu à la fin du mois; il devait me présenter à Versailles et me faire obtenir une compagnie de dragons, par le crédit d'une sœur à lui, la marquise de F "*, jeune femme charmante, désignée par l'opinion générale à la survivance de madame de Pompadour, jilace dont elle réclamait le titre avec d'autant plus de justice que depuis longtemps déjà elle en remplissait les fonctions honorables.
J'arrivai le soir à Sedan,, et ne pouvant pas, k l'heure qu'il était, me rendre au château de mon protecteur, je remis ma visitt? au lendemain, et j'allai loger aux .-lrwe.< ilc France, le plus bel hoMel de la ville, rendez-vous ordinaire de tous les olliciers, car Sedan est une ville de garnison, une place forte ; les rues ont un aspect guerrier, et les bourgeois mêmes une tournure martiale, qui semble dire aux étrangers : Nous sommes compatriotes du grand Turonne !
Je soupai à table d'hôte, et je demandai le chemin qu'il fallait suivre pour me rendre le lendemain au château du duc de C***, situé à trois lieues de la ville,
— Tout le monde vous l'indiquera, me dit-on; il est assez connu dans le pays. C'est dans ce château qu'est mort un grand guerrier, un homme célèbre, le maréchal P'abert.
Et la conversation tomba sur le maréchal Fabort.
lùitre jeunes militaires c'était tout naturel; on jtarla de ses batailles, de ses exploits, do sa mo destie, (jui lui fit refuser les lettres de noblesse et le collier de ses ordres que lui offrait Louis XIV; on parla surtout de l'inconcevable bonheur qui, de simple soldat, l'avait fait parvenir au rang de maréchal de France ; lui honnne de rien et fils d'un imprimeur : c'était le seul exemple qu'on i»>uvait citer alors d'une pareille fortune, qui . du vivant même de Fabert, avait paru si extraordinaire, que le vulgaire n'avait pas craint d'assigner à son élévation dos causes surnaturelles.
(lu disait qu'il s'était occupé dès son enfanc? de magie, de sorcellerie; (pi'il avait fait un pacte avec le diable.
Et notre aubergiste, qui à la bêtise d'un Champenois joignait la crédulité de nos paysans bretons, nous attesta avec un grand sang-froid qu'au château (Indue doC*'*,où Faltert était mort, on avait vu un honnne noir, ([ue personne nu conuaissait.
LE PRIX DE LA VIE
pénétrer dans sarlianilire et di -paraître, emportant a\ec' lui l'àuie du maréchal, ({u"!! avait autrefois aclielée et qui lui appartenait ; et que mème^ maintenant encore, dans le mois de mai^ époque de^la mort de Fabert, on voyait apparaître le soir une petite lumière portée par l'homme noir.
Ce récit égaya notre dessert, et nou> bûmes une Ijouteille de vin de Champagne au démon familier de Fabert, en le priant de vouloir bien aussi nous prendre sous sa protection, et nous faire gagner quelques batailles comme celles de Collioure et de la Marfée.
Le lendemain, je me levai de bonne heure, et je me rendis au château du duc de C*", immense et gothique manoir, qu'en tout autre moment je n'aurais peut-être pas remarqué, mais que je regardais, j'en conviens, avec une curiosité mêlée d'émotion, en me rappelant le récit que nous avait fait, la veille, l'aubergiste des Armes de France.
Le valet à qui je m'adressai me ré^^ndit qu'il ignorait si son maître était visible et surtout s'il pouvait me recevoir. Je lui donnai mon nom, et il sortit en me laissant seul dans une espèce de salle d'armes, décorée d'attributs de chasse et de portraits de famille.
J'attendis quelque temps, et l'on ne venait pas. Cette carrière de gloire et d'honneur que j'avais rêvée commence donc par l'antichambre ! me disais-je; et, solliciteur mécontent, l'impatience me gagnait : j'avais déjà compté deux ou trois fois tous les portraits de famille et toutes les i outres du plafond, lorsque j'entendis un léger bruit dans la boiserie.
C'était une porte mal fermée que le vent venait d'entr'ouvrir.
Je regardai, et j'aperçus un fort joli boudoir, éclairé par deux grandes croisées et une porte vitrée qui donnaient sur un parc magnifique.
Je fis quelques pas dans cet appartement et je m'arrêtai à la vue d'un spectacle qui d'abord n'avait pas frappé mes yeux.
Un honmie, le dos tourné à la porte par laquelle je venais d'entrer, était couché sur un canapé.
Il se leva, et, sans m'apercevoir, courut brusquement à la croisée.
Des larmes sillonnaient ses joues, un profond désespoir paraissait empreint sur tous ses traits.
Il resta quelque temps innnobile et la tête cachée dans ses mains; puis il commença à se promener à grands pas dans l'appartement. J'étais alors près de lui ; il m'aperçut et tressaillit ; moi-même, désolé et tout étourdi de mon indiscrétion, je voulais me retirer en balbutiant quelques mots d'excuse.
— Qui êtes-vous? que voulez-vous? me dit-il d'une voix forte et me retenant pur le bras.
— Je suis le chevalier Bernard de la Roche-Bernard, et j'arrive de Bretagne...
— Je sais, je sais, me dit-il; et il se jeta dans mes bras, me lit asseoir à côté de lui, me parla vivement de mon père et de toute ma famille, qu'il connaissait si liien que je ne doutai point que ce ne fût le maître di\ château.
— Vous êtes M. C'**? lui dis-je.
Il se leva, et, me regardant avec exaltation, il me répondit : Je l'étais, je ne le suis plus je ne suis plus rien; et, voyant mon étonnement, il s'écria: Pas un mot de plus, jeune honmie, ne m'interrogez pas !
— Si, monsieur ; j'ai été témoin, sans le vouloir, de votre chagrin et de votre douleur, et si mon dévouement et mon amitié peuvent y apporter quelque adoucissement...
— Oui, oui, vous avez raison; non que vous puissiez rien changer à mon sort, mais vous recevrez du moins mes dernières volontés et mes derniers vœux... c'est le seul service cpie j'attends de vous.
Il alla fermer la porte, et revint s'asseoir près de moi, qui, ému et tremblant, attendais ses paroles : elles avaient quelque chose de grave et tle solennel.
Sa ijhysionomie surtout avait une expression que je n'avais encore vue à personne.
Ce front que j'examinais attentivement semblait marqué par la fatalité.
Sa figure était pâle; ses yeux noirs lançaient des éclairs, et, de temps en temps, ses traits, quoique altérés par la souffrance, se contractaient par un sourire ironique et infernal.
— Ce que je vais vous apprendre, me dit-il, va confondre votre raison. Vous douterez.., vous ne croirez pas... ; moi-même bien souvent je doute encore..., je le voudrais du moins; mais les preuves sont là, et il y a dans tout ce qui nous entoure, dans notre organisation même, bien d'autres mystères que nous sommes obligés de subir sans pouvoir les comprendre.
Il s'arrêta un instant comme pour recueillir ses idées, passa la main sur son front, et continua :
« Je suis né dans ce château.
« J'avais deux frères, mes aînés, à qui devaienit « revenir les bienset les honneurs de notre maison.
« Je n'avais rien à attendre que le manteau d'abbé « et le petit collet, et cependant des pensées d'am- « bition et de gloire fermentaient dans ma tète et a faisaient liattre mon cœur.
« Malheureux de mon obscurité, avide de re- « nommée, je ne rêvais qu'aux moyens d'en ac- « quérir, et cette idée me rendait insensible à tous « les plaisirs et à toutes les douceurs de la vie. Le « présent ne m'était rien; je n'existais que dans « l'avenir, et cet avenir se présentait à moi sous « l'aspect le plus sombre.
« J'avais près de trente ans et je n'étais rien ence core. Alors, et de tous côtés, s'élevaient dans la « ca])itale des n'iputations littéraires dont l'éclat « retentissait jusqu'en notre province.
« Ah! me disais-je souvent, si je pouvais du « moins me faire un nom dans la carrière des « lettres! ce serait toujours de la renommée, et « c'est là seulement qu'est le bonheur.
« J'avais pour confident de mes chagrins un an- « cien domestique, un vieux nègre, qui était dans « ce château bien avant ma naissance; c'était à
LE PRIX DE LA VIE
« coup sûr le plus âgé do la maison, car p^^rsonne « ne se rappelait l'y avoir vu entr(;r ; les gens du « pays prétendaient même qu'il avait connu le « maréchal Fabert, et assisté à sa mort... »
En ce moment mon interlocuteur me vit l'aire un geste de surprise; il s'arrêta et me demanda ce que j'avais.
— Hien, lui dis-je; mais malgré moi je pensai à l'homme noir dont nous avait parlé la veille notre aubergiste.
M. deC"' continua.
« Un jour, devant Yago (c'était le nom du nègre), a je me laissai aller à mon désespoir sur mon ob- « scurité et sur l'inutilité de mes jours, et je m'é- « criai :
« — Je donnerais dix années de ma vie pour être « placé au premier rang de nos aulmirs.
« — Dix ans, me dit-il froidement, c est Leau- « coup; c'est payer cher bien peu de chose ; n'in>- « porte, j'accepte vos dix ans. Je les prends ; rap- « pelez-vous vos promesses, je tiendrai les miennes.
« Je ne vous peindrai pas ma surprise en l'cn- « tendant parler ainsi.
« Je crus que les années avaient aflaibli sa rai- « son ; je haussai les épaules en souriant, et je quit- « tai, quelques jours après, ce château, p<jur faire « un voyage à Paris.
« Là, je me trouvai lancé dans la société des « gens de lettres.
« Leur exemple m'encouragea, et je publiai plu- « sieurs ouvrages dont je ne vous raconterai pas ici « le succès...
« Tout Paris s'empressa d'y applaudir; lesjour- « naux retentirent de mes louanges; le nouveau « nom que j 'avais pris devint célèbre, et hier eu- « core, jeune homme, vous-même l'admiriez... »
Ici un nouv(;au geste de surprise interrompit ce récit...
— Vous n'êtes donc pas M. le duc tle C "' ? m'écriai-je.
— Non, répondit-il froidement.
Et je me dis eu moi-même : Un homme de lettres célèbre... Est-ce Marmontel? est-ce d'Alembert? est-ce Voltaire?...
Mon inconnu soupira ; un sourire de regret et de mépris vint elileurer ses lèvres, et il reprit son récit.
« Cette réputation littéraire que j'avais enviée « fut bientôt insuihsante pour une àme aussi arec dente que la mienne.
(f J'aspirais à de plus nobles succès, et je disais à « Yago, qui m'avait suivi à Paris et qui ne me(|uit- » tait plus : 11 n'y a île gloire réelle, il n'y a dt; v»'- « ritable renommée que celle que l'on acquiert dans « la carrière des armes^.
« Qu'.isSt-ce qu'un homme de lettres, un poète ? « Bien. Parlez-moi d'un grand capilaijie. d'un gé- « néral d'armée : voilà le destin (|ue j'envie, et, « pour une grnude n'-putalion militaire, je donne- « rais dix des années qui me restent.
« — Je les accepte, me répondit Yago; je les « prends ; elles m'appartiennent ; ne l'oubliez pas.»
A cet endroit de son récit, l'inconnu s'arrêta en-
core; et voyant l'espèce de trouble et d'hésitation qui se peignait dans tous mes traits :
« Je vous l'avais bien dit, jeune homme; vous « ne pouvez 41e croire ; cela vous semble un rêve, « une chimère!,., à moi aussi... et cependant les « grades, les honneurs que j'ai obtenus n'étaient « point une illusion ; ces soldats, que j'ai conduits « au feu, ces redoutes enlevées, ces drapeaux con- « quis, ces victoires dont la France a retenti... « tout cela fut mon ouvragt.'... toute cette gloire « m'a apjjartenu,,- »
Pendant qu'il marchait à grands pas, et qu'il parlait ainsi avec chaleur, avec enthousiasme, la surprise avait glacé tous mes sens et je me disais : Qui donc est là près de moi'.',., est-ce Coligny?... est-ce Hi<helieu '.'.,, est-ce le maréchal de Saxe?...
De cet état d'exaltation, mon inconnu était retombé dans l'abattement, et, s'approchant de moi, il me dit d'un air sombre :
« Yago avait dit vrai ; et quand, plus tard, dé- « goûté de cette vaine fumée de gloire militaire, « j'aspirais à ce qu'il y a seulement de réel et de « positif dans ce monde; quand, au prix de cinq « ou six animées d'existence, je désirai l'or et « les richesses, il me les accorda encore... Oui, « jeune homme, oui, j'ai vu la fortune seconder, « surpasser tous mes vœux ; des terres, des forêts, « des châteaux... €^ matin encore, tout cela était « en mon pouvoir; et si vous doutez de moi, si « vous doutez d'Yago... attendez... attendez... il « va venir... et vous allez voir j)ar vous-même, par « vos yeux, que ce qui confond votre raison et la « mienne n'est malhenrensement que trop réel. »
L'inconnu s'approcha aloi-s de la cheminée, regarda la pendule, lit un geste d'eftroi, et me dit à voix basse :
<f Ce matin, au point du jour, je me sentis si « abattu et si faible que je pouvais à peine me sou- « lever.
« Je sonnai mon \alet de chambre.
« Ce fut Yago ijui parut.
« — Qu'est-ce donc que j'éprouve? lui dis-je.
« — Maitre, rien que de très-naturel. L'heure « approche, le moment arrive.
« — Et lequel? lui dis-je.
« — Ne le ikviucz-vous pas? Le ciel vous avait « destiné soixante ans à vivre. Vous en aviez trente « quand j'ai commencé à vous obéir.
« — Yago, lui dis-je avec elfroi, parles-tu se rie u- « sèment ?
« — Oui, maitre, eu cin([ ans vous avez dépensé « eu gloire, viugt-cimj amii'es d'existence. Vous « me les avez iloanées, elles m'ap}>arliennent ; et « ces jours dont vous vous êtes privé seront m^uu- « tenant ajoutés aux miens.
« — Quoi! c'était là le prix de tes servit-es?
« — h'autres les ont payés jjIus cjier : témoin « Fabert. ([ue je protége;iis aussi.
« — Tais-toi, tais-toi, lui dis-ji\ Ce n'est i>as « pos-^ible, ce n'est pas vrai.
« — A la bonne heure ; mais pn'parez-vous, car « il ne vous reste plus qu'une demi-heure à vi\re
LE PRIX DE LA VIE
« — Tii ti' joiiPS do moi, tu me tronipos.
« — IJi auciiuo l'aron : cakiilcz vous-même. « Treuft-cinq ans <iù vous avoz vécu rôellement, « et viugf-ciiKi que vous avez perdus! Total, « soixante. C'est votre compte; chacun le sien.
« — lA il voulait sortir. . . et je sentais mes forces « diminuer, je sentais la vie m'échapper.
« — Yago! Yago! m'écriai-je, donne-moi quelle ques heures, quelques heures encore.
et — Non, non, répondait-il, ce serait mainte- 0 nant les retran» her de mon compte, et je connais « mieux que vous le prix de la vie.
« Il n"y a pas de trésor qui puisse payer deux heurts dexistence.
« Et je pouvais à peine parier ; mes yeux se voi- « laient, le Iroid de la mort glaçait mes veines.
« — Eh bien ! lui dis-je, en faisant un effort, « reprends cls Liens pour lesquels j'ai tout sacrilié. « Quatre heures encore, et je rcDonce à n^.on or, à « mes richesses, à cette opulence que j'ai tant dé- « sirée.
« — Scit : tu as été bon maître, et je veux bien « faire quelque chose pour toi ; j'y consens.
« Je sentis mes forces s^3 ranimer, et je m'écriai : M Huatre heures, c'est si peu de chose!... Yago!... « Yago !.. quatre autres encore, et je renonce à ma « gloire littéraire, à tous me^ ouvrages, à ce qui « m'avait placé si haut dans l'estime du monde.
« — Quatre heures pour cela ! s'écria le nègre (>' avec dédain... C'est beaucoup; n'importe, je ne « t'aurai point refusé ts^ dernière grâce.
a — Non pas la deinièTe, lui dis-je en joignant a les mains... Yago! Yago! je t'en supplie, donne- « moi jusqu'à ce soïf, les douze heures, la journée « entière, et que mes exploits, ma victoire, que « ma reuonmiée militaire, que tout soit effacé à « jamais de la mémoire des hommes!.... qu'il « n'en reste plus rien sur la terre.... Ce jwnr.... « Yago, ce jour tout entier, et je serai frup con- « tent.
M — Tu abuses de ma bonté , me dit-il, et je a fais un marché de dupe. N'importe encore, je « te donne jusqu'au coucher du soleil. Après cela, « ne me demande plus rien. A ce soir donc! je a viendrai te prendre.
— Et il est parti, poursuivit l'inconnu avec désespoir, et ce jour où je vous parle est le dernier qui me reste! Puis, s'appruchant delà porte vitrée qui était ouverte et qui donnait sur le parc, il s'écria :
Je ne verrai plus ce beau ciel, ces verts gazons, ces eaux jaillissantes; je ne respirerai plus l'air embaumé du printemps. Insensé que j'étais! Ces biens que Dieu donne à tous, ces biens auxquels j'étais insensible et dont maintenant seulenwnt je comprends la douceur, pendant vingt-cinq ans encore je pouvais eu jouir! Et j'ai usé mes jours, je les ai sacrifiés pour une vaine chimère, pour une gloire stérile qui ne m'a pas rendu heureux et qui est morte avant moi... Tenez... tenez, dit-il, en me montrant des paysans qui traversaient le parc et se rendaient a l'ouvrage en chantant, que ne donue-
rais-je pas maintenant pour partager leurs travaux et leur misère!... Mais je n'ai plus rien adonner ni rien à espérer ici-bas, rien ! . , . pas même le malheur!...
En ce moment, un rayon de soleil, un soleil du mois de mai, vint éclairer ses traits pâles et égarés, il me saisissait le bras avec une espèce de délire, et me disait :
— Voyez... voyez donc! que c'est beau le soleil! il faut quitter tout cela !... Ah ! que du moins j'en jouisse encore... Que je savoure en entier ce jour si pur et si beau... qui pour moi n'aura pas de lendemain !
11 s'élança en courant dans le parc ; et au détour d'une allée, il disparut avant que j'aie pu le retenir.
A vrai dire, je n'en avais pas la force... j'é.ais retomb.' sur le canapé, étourdi, anéanti de tout ce que je venais de voir et d'entendre.
Je me levai, je marchais pour bien me convaincre que j'étais éveillé, que je n'étais pas sous l'influence d'un songe
En ce moment la porte du boudoir s'ou\rit, et un domestique me dit :
— Voici mon maître, luonsieur le duc de C*". Un homme d'une soixantaine d'années et d'une
physionomie distinguée s'avança, et me tendant la main me demanda pardon de m'avoir fait attendre aussi longtemps.
— Je n'étais pas au château, me dit-il ; je viens de la ville, où j'ai été consulter, pour la santé du comte de C"**, mon frère cadet.
— Ses jours seraient-ils en danger? m'écriai-je.
— Non, monsieur, grâces au ciel, me répondit le duc ; mais dans sa jeunesse des idées d'ambition et de gloire avaient exalté son imagination, et une maladie fort grave qu'il a faite dernièrement, et uù il a pensé périr, lai a laissé au cerveau une esjièce de détire et d'aliénation, «jui lai persuadent toujours qu'il n'a plus qu'un jour à tivfe. C'est là sa folie.
Tout me fui expliqué !
— iNf.Tirrîenarrf, poursui^ il le duc, venons à vous, je^me l^ônmw, t'A voyons ce que nous pouvons faire pour votre avancement.
Nous partirons à la hn de ce mois pour Versailles.
Je vous présenterai.
— Je connais vos bontés pour moi, monsieur le duc, et je viens vous en remercier.
— Quoi! auriez-vous renoncé à la cour et aux avantages que vous pouviez y attendre?
— Oui, monsieur.
— iMais songez doue que, grâce à moi, vous y ferez un chemin rapide, et qu'avec un peu d'assiduité et de patience... vous pouvez d'ici à une dixaine d'années...
— Dix années de perdues! m'éiriai-je.
— Eh bien ! reprit-il avec étonnement, e^ît-ce payer troj) cher la gloire, la fortune, les honneurs ?. . Allons, jeune homme, nous partirons pour Versailles.
— Non, monsieur le duc, je repars pour la IJre-
LE PRIX DE LA VIE
Derniers luoiuenls el iLunagc ili; Juanila avec C»rlû Brosclii.
tagiie, et vous prie de nouveau de recevoir tous mes remercîmculs et ceux de ma i'amille.
— C'est de la iolie! s'écrie le duc.
Et moi^ pensant à ce que je venais de voir et d'entendre^ je me dis : C'est de la raison '
Le lendemain j'étais en route; et avec quelles 1 riette.
délices je revis monheau château de la Roche-Bernard, les vieux arbres de mou parc, le beau soleil de la Bretagne ! J'avais retrouvé mes vassaux, mes sœurs, ma mère et le bonheur!., qui depuis ne nr'a plus quitté, car huit jours après j'épousai Heii-
FL\ nu rillX m.; LA VIE.
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Z17.IAX0W. Ali! cVn est tio . — Acie 3, scène l