‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 3)Chapitre 590 sur 783 · DE M. EUGÈNE SCRIBE · texte numérisé non relu

DE M. EUGÈNE SCRIBE

?D* l'Ct<:.i:bvrttic ;^xaïxc«ieg.

Une jiHine fille entra snr la pointe du pied et s'arrêta. Juanita dormait d'un sonnneil pénible i4 agité ; l'air était lourd et brûlant. La jeune fille ouvrit doucement les persiennes, d'où l'œil embrassait la \ilU' et la camjiagne de Grenade. A sa droite, et sur los ruines d'une mostpiér, s'élevait l'église deSamle-lléléne; devant elle, un parc à la française étendait ses carrés symétriiiucs et ses bassins octogones, aux lieux où brillaient jadis les beaux jardins du Généraiif avec leurs ombrages centenaires, leurs eaux bouillonnantes et leurs minarets où Ilot lait l'élendard des Abencerages.

Maintenant l'ancien palais des rois maures servait de villa, de retraite et bientôt peut-être de tombeau à une jeune femme qui dormait, pâle et abattu.;, sur son lit de douleur. Juanita, comtesse de Popoli, avait à peine %ingt-cin(i ans, et sa beauté célèbre dans les cours de Naples et d'I-lspague, l'avait iait surnommer par les peintres du temps la \ enus napolitaine. Jamais titre ne fut mieux inerit.s<ar, à une jibysionomie encbanteresse, à des trails réguliers et parfaits, elle joignait c.> sourire gracieux auc[uel (.n ne peut résister, ce cliarme indéfinissable (pii vient de lame ; beauté céb'ste que les chagrins ne sauraient alti'rer, et cpie le temi.s même ne [leut détruire'... Lors des eti'orts infructueux que lit le peuple de Naples pour secouer le joug de l'Espagne,

CAllLO liHOSCllI.

leromU' et la ((Hiilcsso do ropoli a\aii'iil ('fi' ,L:i';indeincnt coiniiroinis, vi celle Irimiii' si f.iililc l'i) appnreiK e, s'était f;iit admirer \ydv i-mi énergie cl son f(UU'aiJ,e. Veiivo maintenant, in;iitresse de sa main et d'une immense tbrtnne, entourée de soins et d'hommages, elle seule semblait ne pas savoir qu'elle était riclie, qu'elle était belle... et personne en clléi ne pouvait mieux qu'elle se passer de ces dons... Elle n'en avait pas besoin pour se faire aimer !...

En ce moment une sueur lé-gèrc couvrait ce front si pur et si élégant; sa poitrine oppressée se soulevait avec peine, sa bouche murmurait un nom que l'on ne pouvait distinguer; et, de ses yeux lernK's jjar le sommeil, s'éch.ippait une larme qui relomhait sur ses joues belles et pâles. La jeune lille poussa un cri et se précipita à genoux, près du canapé où reposait Juanita. Celle-ci s'éveilla, et Jetant autour d'elle un regard plein de bonté, elle lendit la main à sa jeune scur, en lui disnnt : Que me veux-tu?

— Ah ! s'(''cria Isabelle, tu soutirais, .luanita?

— Uni, toujours! Mais qu'importe! il s'agit de ioi... Qui l'amène?

— .le ne sais... je voulais te jiarler... et puis je t'ai regardée... j'ai loiil oublié... même Fernand, mon }irétendu. . . car je me le rappelle maintenant . . . c'est poin* lui que je venais... il i si là (^ui voudrai! te faire ses adieux.

— Ses adieux!.... s'écria Juanita, en se levant sur son séant, quand je devais aujourd'hui même m'en tendre pour votre mariage avec son père, le duc de Carvajal:.. l'ourquoi partirait-il?

— Ah ! dit Isabelle avec un soupir, il ne faut j)as l'en blâmer ; c'est ce qu'il aura fait de mieux dans sa vie.

— Comment! est-ce que tu ne l'aimerais pas?

— Si ^raiment .. C'est-à-dire pas beaucoup jusqu'ici, car ma seule passion, c'est toi, masreur ! tu le sais bien... JNlais je reconnais maintenant que Fernand est un noble jeune homme, un excellent cœur... Et je crois décidément que je l'aime.

— Depuis quand?

— Depuis ce malin... Depuis qu'il a refusé de m'épouser !

Et lsa])e.lle avait un air de satisfaction et de fierté dont Juanita ne jjut obtenir l'explication. l':ile lit entrer Fernand. C'était un jeune et joli cavalier, dans la Heur de l'âge, aux beaux clieveux blonds bouclés, portant avec élégance un mant(>au bleu de ciel et une épée dont la poignée en or était richement ciselée. Dans ses yeux expressifs bi'illait lalierté espagnole, tempérée parlagràceet l'abandon de la jeunesse. Le duc de Carvajal, son père, était un des premiers seigneurs de la provnice de Crenade.

Des intrigues de cour, et le crédit de l'Eusenada , ministre de Ferdinand VI, l'avaient depuis longtemps éloigné de Madrid, et arrêté dans sa carrière politique. Ne pouvant plus être puissant, il avait voulu être riche, et l'avance^ chez, lui avait succédé à l'ambition. Une passion console d'une

autre. Le duc avait rêM- poursnn lils iiiiiqur un mariage opulent, et Isabelle semblait le meilleur {tarti de Grenade, à lui, jjarce qu'elle était riche, à Fernand, parce qu'il- l'adorait. Isabelle était loin d'avoir la beauté de sa sœur; les dames trouvaient même qu'elle n'était pas jolie. Mais elle avait de la grâce et du charme ; une imagination vive, ardent»-, impressionnable, facile à exalter : qualités ou défauts que son éducation a\ait singulièrement développés, car elle avait passtî presque toute sa jeunesse au couvent ! C'est dans le sib^nce et la solitude que naissent les illusions et les idées romanesques ; c'est dans le monde fju'elles se détruisent et se dissipent; comme toutes les jeunes filles des grandes familles de ce temps-là, sortie du cloître potn- se marier, elle avait accueilli d'abord avec joie 1rs hcnnmages de Fernand, parce qu'on lui avait dit qu'il descendait par sa mère du Cid de LMvar, l'amant de Chimène, et il lui semblait qu'une telle origine de\ait nécessaireiw^nt faire naître quelques aventures et quelques pflges bien intéressantes. Mais quand elle vit ([ue le tlescendant du Cid se bornait à l'adorer de tout son cœur et de toutes ses forces, à le lui dire hautement et à demander sa main à sa sœur avec le consentement de son père, son exaltation de jeune fille diminua beaucoup. . . Et lorsque le mariage eut été convenu de part et d'autre, sans retards et surtout sans obstacles, il lui sembla que fout cela ne s'était point passé régulièrement, que le l'oman de sa vie était manqué, et qu'on eu avait retranché les premiers volumes; aussi, tout en rendant justice aux bonnes qualités de Fernand, (die \ oyait approcher sans impatience un bonheur qui lui avait coûté si peu de peine.

Pour son fiancé, il n'en était pas de même. Il semblait que ce jour-là n'arriverait jamais au gré de ses vœux. L'idée du moindre retard le mettait hors de lui ; et, sans la maladie de Juanita et >^on état presque désespéré, le mariage eût été depuis longtemps célébré. Et c'était ce même jeune honnne, cet amant si ardent, si empressé, qui renonçait à toutes ses espérances, etvenaitprendre congé de sa fiancée. Eu vain Juanita voulait connaître la cause de ce brusque déjiart.

— Je vous défends de parler, s'écriait Isal)elle! mon amour est à ce prix. Je vous aime et n'aimerai que vous; je vous serai fidèle et vous attendrai toute ma vie s'il le faut; mais vous ne direz rien à ma sœ'ur : je le veux !

— Et moi, je veux qu'il jiarle. disait Juanita avec sa douce voix, et en retenant jtar la uKiin ce beau-frère qui ne voulais plus l'être. Fàle et troublé, Fernand jetait sur elle im regard suppliant, opprimé qu'il était par une puiss;uice diérie et tyrannii[ue qu'il n'osait braver. 11 allait s'éloigner avec son secret, lorsijue ce mystère fatal et imiiéui'trablefut tout à coup dévoilé, au grand di'sespoir d'Isabelle, de la manière la plus naturelle et la plus bourgeoise.

Parut à la porte du salon un honnne eu jiourjioint noir, qui n'osait entrer. «Vêtait le seigneur Manuel Périco, notaire royal de la ville de Grenade

CARLO BROSCHI

et liomme d'affaires du duc de Carvajal. Il apportait à la comtesse de Popoli le cmitrat de mariage.

Isabelle tressaillit. Fernand sï'laiiça vers le notaire, et voulut saisir le papier que l'on présentait à la comtesse. Mais celle-ci s'en était déjà emparée, et le parcourait des yeux.

— C'est bien, disait-elle : ce sont les articles dont nous étions convenus avec ^1. le duc... La dot que j'assure à ma sœur... Ah ! dit-elle avec surprise... Et une légère rougeur couvrit ses joues d'ordinaire si pâles... Voici des conditions dont on ne m'avait jamais rien dit ! Les connaissiez-vous, Fernand?

— Oui, madame! reprit le noble jeune homme en balbutiant; mon père m'avait prié de vous en parler. Je m'y étais refusé ; et , comme c'était la condition qu'il mettait à son consentement, j'ai renoncé à ce mariage. Je viens vous demander pardon pour mon père et vous faire mes adieux.

En disant ces mots, sa voix faiblit ; mais Isabelle lui tendit la main avec une expression de tendresse, et Fernand se hâta d'essuyer les larmes qu'il n'avait pu retenir.

Pendant ce temps, maître Périco, le notaire, était debout, tenait une plume et ne disait rien. Juauita achevait tranquillement la leetiue du contrat.

C'était un bruit généralement répandu dans la ville que la belle comtesse de Popoli était depuis longtemps attaquée de la poitrine. Elle seule sans doute l'ignorait; car elle négligeait tout ce qui aurait pu prolonger ses jours. C'était à son insu, et presque malgré elle, que sa jeune sœur l'environnait de soins dont elle lui dérobait la cause, voulant du moins, si elle ne pouvait la sauver, lui cacher jusqu'au dernier moment l'arrêt fatal dont elle était menacée; car les médecins de Grenade, qui prétendaient ne se tromper jamais, avaient annoncé que la comtesse n'irait pas plus loin que la chute des feuilles, et l'on était alors au mois de septembre. Or, le duc de Carvajal, en homme prudent, avait ajouté au contrat les deux clauses suivantes : 1" que la comtesse s'engageait à ne pas se remarier; 2' qu'en cas de mort, tous ses biens, tant en Espagne que dans le royaume de Naples, reviendraient à sa sœur cadette.

— Nous ne voulons point de telles conditions !.. s'écrièrent à la fois les deux jeunes gens.

— Elles sont absurdes et impossibles! ajouta Isabelle. Pourquoi donc enchaîner ta liberté? Tu es jeune ; tu dois te remarier et donner à celui que tu choisiras de longues années de bonheiu?. Quant à ta succession , continua-t-elle en essayant de sourire, tu es l'aînée de si peu, que nous vivrons, je l'espère, et que nous mourrons ensemble.

Et elle lui arracha des mains le contrat qu'elle remit à Fernaml. Celui-ci le décliira et en jeta les morceaux sur le tapis.

Juanita regarda les jeunes gens, leur sourit, leur tendit la main, et dit avec douceur au notaire :

— Maître Périco , ayez la bonté de refaire ce contrat tel qu'il était et de me le rapporter demain . Maintenant, laissez-nous ; je veux rester seule avec eux.

Le notaire sortit, et les fiancés tombèrent tous deux aux pieds de Juanita.

— Écoutez-moi , leur dit-elle en les relevant , votre mariage se fera. Et ne m'en remerciez pas, ajouta-t-elle vivement. Les conditions que l'on m'impose ne me coûtent rien. Depuis longtemps j'ai juré à moi-même et à Dieu de ne pas me remarier; je tiendrai ce serment. Quant à mes biens, tous ceux dont je pouvais disposer, je les ai donnés en dot à ma sœur; pour les autriîs, qui sont les plus considérables, je ne suis pas sûre qu'ils soient à moi.

Les deux jeunes gens firent un geste de surprise, et Juanita continua lentement et avec émotion :

— Si jamais se représente une certaine personne que je cherche, et que je n'ai pu revoir, toute celte fortune lui appartient ; et, après moi, Fernand, il faudra la lui rendre... Vous me le jurez; je m'en fie à votre honneur. Si cette personne ne reparaît pas, tous ces biens sont à vous et à ma sœur.

— Expliquez- vous, de grâce î s'écria Fernand.

— Ah ! c'est là un grand et funeste secret, que vous seuls connaîtrez... mais il le faut... Il le faut avant de partir, et le départ est peut-être si prochain!... Ne m'interrompez pas! s'écria-t-L'Ue, en voyant l'émotion de sa sœur. C'est un bien long récit, et j'ignore si mes forces y suffiront, Alais quand j'aurai besoin de repos, je vous le dirai... je m'arrêterai.

Et assise entre ses deux jeunes amis, la comtesse commença en ces termes ;

« Ma sœur et moi nous sounnes nées dans le royaume de Naples, qui alors était une province espagnole. Nous perdîmes nos parents de bonne heure, et restâmes sous la tutelle de notre grandoncle^ le duc d'Arcos dont je ne vous ferai pas le portrait. Il n'est que trop connu. Dans sa jeunesse, il avait été vice-roi de Naples, et sa dureté, son inflexible rigueur avaient poussé au désespoir et à la révolte un peuple malbeureux qu'il traitait en esclave. C'est sous son gouvernement qu'avait eu lieu cette révolution d'une semaine, pendant laquelle le pêcheur Mazaniello, roi ]tar le peuple et massacré par lui, avait été traîné dans un égout, et le huitième jour, triste exemple de la reconnaissance populaire, porté en triomphe à la catliédrale pour y être canonisé. Le duc d'Arcos, revenu au pouvoir, ne fut ni plus habile, ni plus clément. Le seul regret et le seul enseignement qui lui restèrent de cetti; catastroiihc, c'est qu'il n'avait pas été assez sévère; il redoubla ses rigueucs, qu'il appelait des rigueurs salulaircf. C'était son seul système politique, il n'en connaissait pas d'autres ; et, lorsqu'enfiu la clameur publique força le roi d'Espagne à lui donner un successeur, il se relira en g('missant sur la l'iiiblesse de son si-iiverain, ({ui ne lui laissait pas achever la tâche glorieuse qu'il

CARLO BROSCHI

avait cntr('j)ris(\ Dans revil où le suivit la nialéilietioii (lu jicnplc, i! jiorla iino coiisciciu'c calnie et Iranquillo, le coiitriilcmeiil de hii-mrine et la conviction iiiliinc (lu bien ({u'il avait l'ait.

« A réj'0(]iic (in il lidus piil avec lui, notre grandoncle avait ]ii'('s (II' ({ualiv-Ningts ans; il était toujours le mi^'iue. Ses oi)inions (ît son caract("'re n'avaient cliaiigV' en rien. Il n'avait jamais |)ardoun(] à mon piVrc <jui s'(''l;iit mari(', sans son assenliment, et ma nuTc ('la il morte sans (^u'il eùl voulu la voir. En ce moment cc])endant, se voyant seul et sans famille ; ou plut(*)t sans tyrannie à exercer , il avait, dans le d(''nùment de domination où il se trouvait alors, pris le parti d"('lever pour son plaisir ses deux petites-nii"'ccs. Il d(''cida, on nous voyant, (|u'Isaljelle, qui avait, je crois, trois ou quatre ans, devait avoir iin(3 vocation religieuse. Il la mit au couvent délia Pieta. I\Ioi, qui ijtais plus àgi'o de quelques anm-es, il me garda avec lui, dans l'infenlion de m'c'taljlir un jour à son gr('.

« Je passerai rapidement sur mes premi(!,'res années, qui l'urcnl, les plus tristes du monde, sépart'e de ma S(x'ur (jne je ne voyais jamais, renfermée dans un lugid)re et magnitiiiue château dont je ne l)Ouvais franchir l'enceinte, et élevée chaque jour dans la crainte de Dieu et surtout de mon grandoncle, dont raspecl et la voix me faisaient trembler.

« 11 s'en apercevait très-ltimi et ne s'en fàchail j)as. Au contraire, il voyait toujours' avec une (espèce d'amour-propre et de satisfaction intérieure î'i'trroi gi'uéral qu'il inspirait. ].;i peur était la seule llatterie à iaijuelleil lut sensible, ('/était le meilleur moyen de lui faire sa cour; et, sans le vouloir. j'étais au mieux avec lui.

« Je n'avais qu'un plaisir, une distraction : c'était mon mailre de musique, mi habile (U'ganistc. un ^"apoliîain d'une cinquantaine d'années, dont l'enthousiasme, les gestes surabondants et surtout la perru(}ne excitaient mes éclats de rire, les seuls qui eussent jamais retenti dans cette sombre domeure. (iherardo Hroschi était un v(M'ilal)le artiste ({ui ne mantpiait ptas de talent, et encore moins d'amour-pro[)t'e. iMais la passion de son art lui avait troublé la cerNelle; il ne rêvait et ne parlait que musique; il ne n^us almnlail (pTeu chantant, et couvent il Jie i'(''pondait à mon oncle lui-m(jme qu'en récitatif. C^inleurel liableur, il avait toujours des histoires incroyables à nous di'bitersur ses aventures dans les cdiu'sde riùu'ojx', sur les manjuises ou duchesses ipii avaient l'h' ses écoli("'res. A Tentendre, raiiKtuc lui avait toujours fait nt'gliger la forlime (pii, depuis Inngtenqis jjrenait sa revanche; car le pauvre diabl(> n'a\ ail alors p(Mn' tout bien ([ue ?a gaieté, ses cavalines. son babil noir ràp('' et celte pei'ru([ue })rodigieuse (pii laisnii mon bouheiii'.

" l'u jour. (M contre son ordinaire, il entra dans ma cbamlue sans clianler. Je io regardai avec inquii'liide:

<' — Vous èii>smaladi\ <;b; rardo? lui dis-ji\

« — Non. si'iii-a ina ; mais MtiJà ^\n grand malheur qui jii arri\e : des places, dos dignités.

des honneurs... ,Ie n'y survivrai pas... i^t p turtanl je ne puis refuser.

« — Qu'est-ce donc? une grande dame qui vous enb'îve?

« — .Alieux que cela! un roi, un emporour.

« Il me raconta alors que le czar Pierre le Grand recrutait des artisans dans toute l'Europe et des artistes en Italie. Il voulait lormer une nmsi«iue pour ses régiments et pour sa cbaixdle, et l'on faisait à Cherardo, qui n'avait rien, des otlres très-avantageuses pour aller en Russie.

« Je ne concevais pas alors d'où venaient sa tristesse, et son air mélancolique. Je me persuadai que c'était le regret de me quitter; mais (Jherardo avait trop de francbise pour me le laisser croire. Il avait un tîls, son seul amour!., après la musique!., un enfant charmant, qui, d'après les demi-confidences de Gherardo, était le lils de quelque grande dame, de quelque princesse, à qui il avait donn('' des leçons de nmsi(jue. Ce ([u'il y avait de certain, c'est ({ue Gherardo était nu excellent père, qu'il adorait le petit Carlo, son lîls, et qu'il se serait privé de tout, même de sa guitare, pour lui donner un jouet l'U un habit neuf. G(! ({u'on ne pouvait aussi révoquer en doule. c'est ({ue le pauvre tvnfant était souffrant, maladif, c'est que le soleil deNaples était nécessaire à son existence. Voilà ce qui causait les alarmes de (îlicrardo. Emmener son tils sous le ciel glacé de la Russie, c'était le tuer! et. s'en séparer était impossible ! A qui le confier? qui en prendrait soin? que deviendrait-il?.. Et il pleurait!., et moi aussi, de voir des larmes sur cette physionomie qui d'(3rdinaire nr'inspirail tant de joie!..

« Ce jour-là par bonheur était le jour de fête du duc d'Arcos; et le soir, je m'en souviens encore, quoique je n'eusse guère alors qu'une dizaine d'années, mon oncle me dit de cette voix terrible qui jue gla(^•lit toujours de frayeur :

(( — Allons, Juanita! amuse-moi! chaule-moi une barcarolc !

« — Oui , signora , s'écria vivement Gherardo, à qui la musique faisait tout oublier. Chantons l'air de Porpora : 0 pcarator fclicc.

« Mon oncle fromja le sourcil ; car, depuis la révolte deMazaniello, il ne pouvait entendre prononcer le mot de pêcheur. Cependant , comme dans la cavatine de Porpora le jicscator fclicc finissait par faire naufrage, cet heureux dénoùment, iilusencoiY" sans doute (pie la manière dont je le chantai, lit un te! plaisir à mon oncle, (pi'il s'écria :

« — lirava ! brava 1 Demande-moi ce que lu voudras, je t(> l'accorde pour ma fêle!

(( ,1e me jetai à ses pieds, et je le suppliai de juviidreavet lui et d'i'^U^ver au château le petit Carlo, (pii était à peu jurs de mon âge. Dans l'allente de sa rt'qionse, Glierardo n'osait respirer; et moi, pâle et oppressée, je tremblai de tous mes membres... effroi ({ui charma sans doute mon grand-oncle, car il nous dit av(>c uni» douceur inaccoutumée :

(( — En noble Ispagiud n'a que sa parole : Je liendrai la mienne. Carlo est d('sormais de la maison ; c'est un page que je mets à ton service.

CARLO BROSCHl.

« Je ne vous l'.cindrai pas la joie ni la reconnaissance du pauvre Glierai-do. 11 partit heureux et tranquille; et pendant trois ans il nous écrivit très-exactement. Il avait eu à la cour de Russie un succès prodigieux. L'épouse de Pierre le Grand, l'impéj-atricc Catherine, lavait nommé son maître de chapelle et l'avait attaché à sa personne. Mais, j la quatrième année, il cessa de nous écrire. Avait- i il succomhé à la rigueur du climat? L"amour, qui ; partout nuisait à sa fortune, lui avait-il encore fait enlever quelque princesse russe? C'est ce qull nous fut imi^ossihle de découvrir ; car depuis nous ne reçûmes de lui aucune nouvelle, et on n'entendit plus parler du pauvre Gherardo, mon maître de musique.

« Pendant ce temps, Carlo, son fils, s'élevait dans la maison de mon oncle ; et moi, j'étais enchantée et ravie de mon jeune page. Sa santé faible et chancelante s'était affermie, sa taille s'était développée. Quoique Lien jeune encore, ses traits offraient tant de noblesse et de régularité, que mon maître de dessin, le signor Lasca, peintre distingué, le prenait pour modèle de toutes les figures d"anges et de chérubins dont il décorait le salon de mon oncle ; et le pauvre enfant était obligé de poser devant lui des heures entières, au lieu d'aller jouer et courir dans le parc. Du reste, depuis le duc d'Arcos jusqu'aux dernières personnes du château, tout le monde, excepté moi, lui faisait rudement sentir la dépendance où il était. ISIodeste et résigné, il gardait le silence, ne se plaignait jamais... pas même à moi, et ne versait pas une larme; mais parfois il y avait dans ses yeux noirs qu'il levait vers le ciel, une expression de douleur et de fierté indéfinissable.

« Il y avait encore au château une autre personne dont il faut que je vous parle. C'était le secrétaire de mon oncle, Théobaldo Cecchi, un jeune homme de cœur et de mérite, digne dès lors du rang qu'il a occupé depuis. Fils d'un paysan calabrais, quelques leçons de théologie cju'il avait reçues du curé de son village lui avaient donné le désir de s'instruire. Doué d'une volonté ferme et inébranlable, religieux par caractère, et confiant dans la Providence, il avait quitté la cabane de sa mère, était venu à pied à Naples, s'y était fait lazzarone, portefaix ; et l'argent qu'il gagnait le matin dans cet état, il l'employait le soir à payer des maîtres et de la science. Il passait la nuit courbé sur les livres, et avait ainsi usé ses forces et sa santé. Pâle, maigre, le teint jaune, le front ridé, Théobaldo, qui à peine alors avait vingt ans, semblait en avoir soixante; mais il était déjà un des hommes les plus instruits de l'Italie en histoire et en théologie, et connaissait parfaitement plusieurs langues. Malgré tout son savoir, inconnu à Naples, où il gagnait à i)eine de quoi vivre, il avait accepté la place de secrétaire du duc d'Arcos, qu'un ami lui avait fait obtenir. Il envoyait à sa mère tous ses appointements qui montaient à deux cents ducats, et restait enseveli dans ce vieux château, où ses fonctions se bornaient à écrire sous la dictée de

mon oncle et à me donner des leçons de français et d'allemand. Le reste de la journée il s'enfermait dans la bibliothèque du château pour travailler.

« Sombre et sévère, mais rempli d'une piété solide et éclairée, qui n'excluait pas l'indulgence, lui seul parlait avec intérêt et bonté à Carlo, que chacun traitait en domestique, et dont les fonctions cependant étaient celles de page dans les grandes maisons. A tal)le, il était debout près de moi , me 'versant à boire et me présentant après dîner l'aiguière et la coupe en cristal. Le matin, il rangeait mes livres et mes papiers ; et , pendant que Théobaldo me donnait leçon, il se tenait derrière mon fauteuil, attentif et silencieux, attendant mes ordres. Doux et timide, il n'osait me parler de sa reconnaissance, mais tout me la prouvait. Il obéissait avec empressement à mes moindres caprices, portait mon ouvrage, mes gants, mon éventail, et dans les grands jours, la cj[ueue de ma jupe. Grâce à ses soins, les plus belles lleurs du parc ornaient ma cheminée ou brillaient à ma ceinture, ^lon oncle, avec ses vingt domestiques, était moins bien servi que moi par mon beau et jeune page! et j'étais fière surtout, moi enfant, habituée à obéir, de pouvoir à mon tour exercer sur quelqu'un un e.mpire absolu, empire dont mon âge tempérait la sévérité, car je le prenais souvent pour le compagnon de mes jeux ; et, dans les heures de récréation, la maîtresse et le page oubliaient souvent les distances.

« Un jour entre autres, je me souviens que, dans le grand salon du château, je lui avais commandé de faire avec moi une partie de volant ; et, en avançant ou reculant, no^is nous trouvâmes, sans le savoir, près d'un vase en verre de Bohème d'un travail admirable, où étaient représentées les armoiries de la maison d'Arcos. Mon oncle y tenait tellement qu'il nous était expressément défendu d'y toucher et même de le regarder. .Alais un couj) de raquette lancé étourdiment par moi, fit voler en éclats le fragile chef-d'œuvre, dont les d(''bris roulèrent à nos pieds. La foudre serait tombiSî que je n'aurais pas été plus épouvantée! .le laissai échapper ma raquette ; et, prête à me trouver mal, je m'api)uyai sur une console, tandis que Carlo se hâtait de ramasser les morceaux épars, conunii s'il eût été eu son pouvoir de leur rendre leur foruK^ première. Tout â couj) nous entendîmes dans la pièce voisine la terrible voix de mon grand-onde, qui tonnait â mon oreille connue celle du jugement dernier!... Ah! l'on ne meuct pas de frayeur, puisque j'eus encore la force de me précipiter vers une porte de côté. — Ya-t'en! va-t'en! — criais-je à Carlo. Pour moi, j'étais déjà cachée dans mon appartement et enfermée aux verrous, me persuadant que je pouvais ainsi empêcher la colère de mon oncle de parvenir jusqu'à moi,

c( Il parait que, moins agile, Carlo n'avait pu me suivre ; car il était encore dans le salon, quanrl la porte s'ouvrit et entra le duc d'Arcos, en grand costume, son chapeau sur la tète et sa canne à pomme d'or à la main.

t Sesyeux se portèrent à l'instant sur les preuves

CAIU/J BI10SGH[.

du ci'imt', qui joiicliaicnt le parquet. Carlo pâlit : mais il resta ili'oit et iniuioLile eu voyant le <lu(; s'avaucer vers lui. — Qui a Lrisé ce vase? — Carlo garda h; silence. — nui a brisé ce vase? — répi'ia le duc dune voix foudroyante, et l)randissant sa canne. — C'est moi ! — répondit timidement hî g(;néreux Carlo... Et le duc allait le frapper, quand parut Tliéol)aldo. 11 courut à mon oncle, chercha à l'apaiser; et, au risque d'attirer sur lui l'orage, il osa lui représenter qu'il avait tort de se mettre ainsi en colère contre un enfant. — Tort! — A ce mot, la fureur du duc ne connut plus de bornes.

« — Et si je te chassais de ma maison, si je te ch;i liais toi-même, cria-t-il en levant le bras sur Théobaldo ?

« — Vous auriez deux fois tort, répliqua froidement cel ni -ci.

« En disant ces mots il prit respectueusement la canne des mains tremblantes du vieillard et la jeta par la fenêtre.

« La colère de mon oncle s'était élevée trop haut ; elle ne pouvait plus monter. Anéanti par ce sangfroid, il tomba sur un fauteuil sans pouvoir trouver une parole ; mais il sonna, fit signe à son majordome d'eimnener Carlo, etcelni-ci, en sortant, jeta sur Théobaldo nn regard de reconnaissance qui disait : x\ vous désormais de corps et d'à me... Et il tint parole.

« Moi, pendant ce temps, je n'osais sortir de m;i^ chambre. Il fallait cependant descendre à riienri" du dîner. Mon oncle était seul dans la salle à manger, sombre et silencieux. A quel(|ucs pas derrière lui était Carlo, pâle et se sou.tenant à peine ; mais ses yeux étaient si hrillants, sa physionomie avait pris à ma vue une telle ex])ression de joie, que je crus d'abord que tout s'était passé le mieux du monde, et que mon oncle ne savait rien. Que devins-je le soir, quand j'appris que le pauvre enfant avait été emmené par le majordome, dépouillé de ses habits et fustigé jusqu'au sang ; et la douleur ne lui avait arraché ni une plainte ni une parole ! Je poussai un cri d'indignation; je courus à Carlo; je voulais tout avouer.

« — A quoi bon? A exciter de nouv(^an la colère de votre oncle, qui, grâce au ciel, ajonta-t-il en soiiriaul tristemeni, est enfin apaisée.

(( — Mais moi, Carlo, lui dis-je, que puis-jc faire maiulenant pour m'acquitter envers toi?

« — Vous taire, signora, et ne pas gàler imm bonheur ! !

(( Vous vous doutez que, dès ce moment, Carlo de\iul mou protégé, mon favori, mon plus lidèle serviteur. Jamais aussi dévouement ne fut pareil au sien. Sa seule ucru[)alion était de chercher à lire tlans mes yeux pour y deviner mes ordres et prévenir mes désirs. Mon oncle lui commandait souveul... î\lni. j.iinais, je n'en avais [las besoin.

(( (jMiiiil à Théobaldo, dès le soir mèine de cette scène, il avait voulu sortir du diâleau. Mon oncle, qui avait besoin de ses services (car il était alors eu correspniidauce asec plusieurs [irinces d'Allemagne), lui ordonna impérieusement de rester, el

Théobaldo, bravant ses ordres, se i)réparait à partir. Mais moi, désolée de le perdre, je le priai à mains jointes de ne pas nous (piiller... et il liésilait.

« — Ah ! m'écriai-je en })leurant, je n'aurai donc plus d'ami !

« Et il resta.

« Ihnisque et sévère avec tout le monde , Théobaldo était jiour moi plein de bonté et d'indulgence. Qnelijue enimycnses que fussent ses fonctions de })récej)t('ur, rien ne pouvait lasser sa j)atienci;, que je mettais souvent à de rudes épreuves, surtout dans l'étude des langues étrangères. J'apiirenais le français avec quelque facilité, mais l'allemand , auquel mon oncle tenait spécialement , me causait un ennui mortel, et même ajirès ])lusieurs mois d'elt'orls, ne pouvant me mettre dans la tète un seul mot de cet idiome, qui, à moi Italienne, me semblait barbare, j'avais supplié Théobaldo d'interrompre nos leçons. Il y avait consenti, à condition que j'en préviendrais le duc d'Arcos. Je le promis; mais je n'osai jamais.

« Une ou deux fois, me trouvant seule avec mon oncle, il me demanda si mes études d'allemand m'ennuyaient encore. Je balbutiai et répondis :

« — Plus maintenant.

« — Tu conunences donc à comprendre cette langue?

« Je me rappelai que le duc n'en savait pas un mot, ce qui me donna un grand courage, et je répondis bravement :

« — Oui, mon oncle, à merveille!

« Mais voilà qu'une semaine où Tliéobaldo était absent du château (il s'était rendu qui'l([ues jours près de sa mère, dangereusement mal,i(fe,) voilà qu'arrive pour mon oncle une lettre du margrave d'Anspach, lettre coniidentielle, trois grandes pages de l'allemand le plus difficile et le plus effrayant qui fût au monde.

« — Qu'y a-t-il là dedans? m»? dit-il. Lis-moi cela.

« Vous jugez de mou embarras... Je retournai dans tous les sens la malencontreuse épître... et je ne pus trouver d'autre excuse que celle-ci :

« — C'est bien long â traduire.

« — N'est-ce que cela? Je te donne jusqu'à ce soir...

« La difficulté n'était pas dans le temps. Je remontai à ma chambre, où je passai quelques heures à pleurer et à maudir»' le margrave d'Ansjiach. Le (liuiu- sonna. Je laissai la lettre sur ma table, et descendis plus morte (jne vive.

« — Est-ce fini? me demanda mon oncle.

« Je baissai la tète sans répondre, silence qu'il prit sans doute pour une affirmation; et je ne puis vous dire de quel trembltMUfMit je fus saisie, lorsque le soir, après le diner, il demanda :

« — Où est celte lettre?

c( — Sur ma table, répou(lis-j(> en recommandant mon âme à Dieu.

« Car ffdle l'iail ma terreur aux approches de la leiupèje, (pi'il m'eût été impossible de lU'oft'rt'r ime parole, de peur d'en avancer le moment. Four

CARLO 15U0SCHI.

La comlpsse jure à Carlo et à Tliéilialdo que rien ne pourra lui faive riiblier

?cs am s d'

comble d'humiliation, Théobaido, qui venait d'arriver, entra dans le salon.

« Mon oncle lui raconta succinctement ce dont il s'agissait.

« — Et voilà , lui dit-il en prenant la lettre que Carlo venait de descendre, voilà votre écolière qui va nous lire sa traduction !

« Suivez vous-même sur le texte, et voyez si elle est exacte.

« Il y avait deux papiers, il m'en remit un et donna l'autre à mon professeur, dont l'inquiétude égalait la mienne.

« 11 se troublait, il pâlissait, incertain si, dans mon intérêt, il devait parler ou se taire...

« Mais son élonnement redoubla et le mien aussi, lorsque jetant les yeux Fur le papier remis dans mes mains, je vis la lettre du margrave lisiblement et parfaitement traduite.

« Je lus allante voix; et Tln'obaldd, (|iii suivait sur l'original , ne put retenir plusieurs fois des

-fanci!

exclamations de surprise, que mon oncle prit \n)\\v des ci'is d'admiration.

« Et moi , me voyant sauvée et n'expli([uaut que par un miracle un bonheur que ma raison ne pouvait comprendre, je me demandai en moimême : Quel Dieu secourable, quelle bonne fée est venue à mon aide et veille ainsi sur moi? »

— Mais pardon, mes amis, pardon ! dit la comtesse d'une voix affaiblie.

Ces souvenirs de mon enfance m'ont enlrainée l)lus loin que je ne voulais... je n'ai plus la force de continuer...

Et sas(>HUM[ui plusieurs fois déjà avait cherché à l'interrompre, lui imi)osa silence et lendit la main à Fernaud, eu lui disant :

— A dmiain!

CARLO IJROSCHI.

ni.

Le londemani la comtesse continua son récit ;

« iMon oncle était sorti de l'appartcnient ; ïhéo baldo et moi nousnons regardions tmcore, interdits, ne pouvant nous rendre compte de cette av(3nturc magique et surnaturelle; car excepté mon précepteur qui venait d'arriver, personne au château ne comprenait rallemand... pas même moi qui l'apprenais depuis une année. Carlo, debout dans un coin, nous regardait et souriant; en s'adressant à Tliéobaldo :

« — Eh quoi! maître, lui dit -il, ne devinezvous pas qu(! vous avez ici un élève de plus, qui vous doit le bonheur d'avoir éli' utile à sa bieufiiilrice?

« Théobaldo resta stupéfait, car celte phrase venait d'être prononcée dans l'allemand le plus pur, et moi je mécriai :

« — Comment, Carlo, cette traduction est de V(nis? et d'où vous vient cette science?

« — C'est celle dont vous ne vouliez pas, et que j'ai dérobée, nous dit-il.

« IMe pardonnerez-vous tous les deux un iarci)! que vous aiu'iez toujours ignoré, sans l'occasion qui s'est présentée aujourd'hui de vous restituer ce que je vous dois.

« Enctiet, depuis trois ans, témoin assidu et silencieux de toutes les leçons que je recevais, Carlo eu a\ait profité autant et bien mieux que moi.

« Dès qu'il était seul et livré à lui-même , ce (fui lui arrivait les deux tiers de la journée, il empluyail à l'étude des moments que je croyais \)0v- >.\u:i à l'oisiveté.

cf Ayant accès à toute heure dans mon salon de travail, qu'il était chargé de tenir en ordre, il S(> servait de mes livres, de mes cahiers, et son assiduité, sou ardeur à Téiude l'avaient rendu bien vite plus savant qu'une petite fille étourdie et insrmciante.

« Ce page, cet enfant, ({U(> tout le uioudr m/'iirisait dans la maison , possédiit déjà parfaihMU.Mit r:olre langue et des langues étrangères ; il connaissait l'histoire et la géographie.

« Et il n'y avait pas jusqu'à la nmsique où il ne fût plus fort ([ue moi; car à j^'ine ('Uùs-je sortie qu'il se met lait au clavecin; et quelquefois, il m'en suuviul alors, j'avais cru, en entendant des sons éloignés, (pi(> mon maitn' était resté après moi, el s'essayait encore.

« Vous conquciicz qu'ajifès nu pareil a\('ii Carlo n'iMit plus licxnii tl;' se caclu'r. ni lio mou< (li'nilx'r ses lr.;\an\.

« 11 eliuliail auprès de nous, avec nous.

« Ses succès avaient evcitr- mon émulation, et je trouvai bientôt dans l'i'îude un chariMe inconnu jusqu'akrs.

« Quant à ïhéobaldo, il ('-tait fier de nos progrès, de ceux de Carlo surtout, dont la précoce intelligence saisissait avec une facilité inconcevable les sujets les plus dilficiles el les plus abstraits.

« Une mémoire infatigable , une conception rapide, une imagination ardente, et ces pensées nobles et chaleureuses qui viennent non de la tète, mais du cœur, telles étaient les qualités qui brillaient en lui à un degré si éminent, que Théobaldo le regardait souvent avec surprise, et me disait d'une voix prophétique :

« — Croyez-moi, ce n'est pas là un homme ordinaire; quelque état qu'il embrasse, sa place est au premier rang.

« — S'il en est ainsi, s'écriait Carlo, c'est à vous que je le devrai, mes amis, et le pauvre orphelin ne l'oubliera jamais.

« Bientôt le maître n'i'ut plus rien à apprendre â son élève, qui devint son compagnon d'étude.

« Pour moi, jeune lîlle, qui ne pouvais ni les suivre, ni m'élever à leur hauteur, le seul mérite que j'eusse acquis, et dont j'étais lière, était celui de les apprécier et de me plaire auprès d'eux.

« Que leur conversation était douce et attrayante, quels nobles et généreux sentiments rendaient leur voix si persuasive et leur élo(iuence si entraînante.

« Et dans la solitude de ce vieux château, près de ce vieillard humoriste et colèn*, que les heures s'écoulaient rapidement dans ce salon de travail, swcluaire de l'étude et de l'amitie!

« Aux jours insouciants de l'enfance avait succédé l'âge d'or de la jeunesse avec ses rêves enchantés, ses ridies illusions e( son avenir imjnense.

« Plus âgé que nous, et déjà moins heureux, Théobaldo était plus grave, plus réfléchi.

« 11 avait c^nnu le monde , c'est-ànlire les chagrins , nous ne connaissions que la solitude, l'amitié et le bonheur.

« \'n matin , et par un beau soleil d'automne, assis tous les trois dans une allée du parc, nous causions, et jamais Carlo n'avait été plus gai, ni plus aimable.

« — .l'ai rêvé cette nuit . nous dit-il , que j'étais grarul seigneur et premier ministre.

« — Dans quel royaume? lui demandai-je.

{( — Mon rêve n'en disait rien.

a — Et moi, (pielle place me donniez-vousdans vos songes?

c( — \'ous, signora. vous étiez, ri.'ine.

« — ElThéobaidj?

CARLO I5R0SCHF.

a — Confi'ssiMir du roi !

« A oollf chwli' iiiii n'\ii\, j" iin- mis à vir', et ma iraitMi' (^\( ila ciMli' do Carlu.

« Tliôo])al(]o seul gardait son sérieux, ot nous dit, on socouant la tôte :

« — l.li mais!., ce n'ost jia.- imiiossililo.

« A ces mots nos éclats rodouMoront.

« — Ne riez pas, nous dit-il d'un grand sangfroid

« Je devrais être le plus raisonnable de nous trois... et je suis le plus faillie et le plus suporstiticux...

« Ce nui> vous venez do me dire ura frappé, et malgré moi je ne puis m'empècher d'y croire.

« — Pourquoi cela? lui demandai-je.

« — C'est que j'ai rêvé exactement la même chose.

« Nous poussâmes un cri de surprise.

« — Oui, dit-il à Carlo, moi prêtre, et t'ù grand seigneur.

« — VA moi? lui demandai-jo.

a — Vous, c'est diticrenî, me dit-il tristement, vous n'étiez plus là, vous nous aviez quittés... vous nous a^ iez abandonnés.

« — Ah! votre rèv'3 est un menteur, et n'a pas le sens commun ! m'écriai-je.

a J'ignore quelle destinée nous est réservée; mais quelle que soit la mienne, je jure ici qiie rien ne pourra me faire oublier les amis de mon enfance.

« — Et nous de même, s'écrièrent-ils tous b'S deux, en étendant vers moi leurs mains, cprils tenaient étroitement serrées.

« 11 y eut un instant do silence, et Tliéobaldo reprit lentement et d'un air rêveur :

« — Oui, signora, nos pressentiments s'accompliront.

« Vous aurez un jour d'immenses richesses, vous serez une grande et noble dami\.. respectée et adorée de tous!

.-!". ''ff i

« Toi, Carlo, si j'en crois ton mérite plus encore que ton rêve , tu dois , maigre les obstacles, malgré ta jiosition et ta naissance, faire ton chemin dans le monde, et parvenir aux premiers rangs.

« — Tant mieux pour toi, lui dit gaiement Carlo, en lui frappant sur l'épaule d'un air de protection.

« — oh! moi, reprit Tliéobaldo, j'ai idée que je serai toujours misérable !.. je no serai bi>n à rien sur terre... qu à vous aimer, à veiller sur vous, et à vous donner ma vie...

« ^'ous voyez donc, coiitinua-t-il en souriant et en nous serrant les mains, que ma part est la meilleure, et que de nous trois je serai le plus heureux.

«La cloche du diàtoau relentil, et nous nous

séparâmes en renouvelant ce serment d'amitié étorn.olle que le ciel entendit et que nos cœurs ont tenu.

« Contre l'ordinaire, une nombreuse et brillante société venait d'arriver.

« C'étaimit dos jeunes seigneurs des environs, qui, réunis dès le malin pour une partie de chasse, venaient se rejioser de leurs fatigues chez le duc d'Arcos leur voisin.

« Comme seigneur châtelain, mon oncle était tropllatté de cette visite pour ne pas accueillir avec joie ces nouveaux hôtes, et même, s'en fùt-il fort peu soucié , sa fierté espagnole se serait empressée d'exercer dignement envers eux les devoirs de l'hospitalité.

« Il me faisait donc avertir que j'eusse à descendre au salon recevoir ces messieurs, et leur faire les honneurs.

« J'obéis, et lorsque j'entrai , il y eut parmi ces jeune? gens, dont tous les r^^gartls se tournèrent vers moi. une espèce de rumeur <à laquelle je ne m'attendais pas, et qui me troubla au dernier point.

« Nous recevions rarement au château, et les nobles personnages qui nous honoraient de leurs visites i talent d'ordinaire d'antiques duchesses ou de vieux seigneurs amis de mon oncle et ses contemporains.

« Celte grave société faisait peu d'attention à moi, et avait t'wjours l'habitude de me regarder comme un enfant.

« Pendant ce temps j'étais devenue grande ; j'avais quinze ou seize ans ; il me semblait bien, quand par h^isard je m'apercevais, que mes traits n'avaient rien de disgracieux, mais je n'y avais jamais fait attention, mes amis ne m'en avaient jamais parlé, et ce jour là l'effet rapide et soudain produit sur tout ce monde , qui m'était inconnu, l'embarras nouveau que j'éprouvais, et qui pourtant ne me déplaisait pas... t'ont me révéla pour la première fois que j'étais jolie, que je devais l'être; et si mon ignorance avait pu conserver encore quelques doutes à cet égard, les exclamations que j'entendis autour de moi n'auraient pas tardé à les dissiper.

« — Par saint Janvier, qu'elle est belle! quelle taille de reine! les beaux yeux noirs ! il n'y a ri.'u de mieux à la cour.

(, — jo donnerais tout pour elle, s'écria un petit gentilhomme au V moustaches noires.

(( — Kt 111. )i an-si, lui ri'pondit une-voiv raufpie qui me lit Irossaillir, tout, excepté nm meute et mon cheval aralie.

« Tous ces mots étaient dits dans le salon, en même temps, à voix basse, par vingt groupes difféieits, et j'ignore comment il se fit que jïf^ii'on perdis pas un seul.

« .Mon oncle, qui venait de se revêtir de ses insignes et du grand cordon de l'ordre de Calatrava,

CARLO BROSCHI

entra dans ce moment, et invita ses hôtes à passer dans la salle du repas.

« Ce mot leur lit tout oublier, et leur appétit de. chasseur ne leur permit plus de s'occuper de moi; ils avaient bien autre chose à faire. Aux premiers moments de silence succéda une conversation bruyante comme un final ou un morceau d'ensemble. Chacun criait à la fois ses prouesses à la chasse, et quand le vin eut circulé dans tous les verres, il n'y eut plus moyen de s'entendre. Quels discours, bon Dieu ! que d'ignorance, que de fatuité ! Heureux quand ces nobles gentilshommes n'étaient que sots ou futiles ; mais plusieurs d'entre eux, non contents d'être absurdes, se distinguaient encore par leur grossièreté et leur mauvais ton. Interdite et mal à mon aise, il me semblait que j'entendais une langue inconnue, que j'étais dans un monde étranger et inhospitalier, loin de mon pays, de mes amis que j'avais hâte de revoir. Et le dîner n'en finissait pas, et les nombreuses rasades avaient échauffé le cerveau de tous nos convives.

« — A la signora! s'écria l'un d'eux en vidant un large verre.

« — A notre hôte le duc d'Arcos ! répondit un autre.

« — Aux sangliers de ses domaines, dit la voix rauque que j'avais entendue dans le salon.

« Cet nitrépide chasseur, leNemrod de la contrée, était un jeune honmie de vingt-quatre à vingt-cinq ans, aux cheveux roux, à la moustache rousse, dont les traits durs et hautains eussent été assez réguliers, s'ils n'avaient été sillonnés par une longue balafre qu'une branche d'arbre lui avait faite à In chasse.

« — Aux sangliers de ce domaine ! répéta-(-il , et à celui que j'ai tué ce matin !

« — Tu te trompes, Odoard, répondit un des couvives, ce sanglier-Là est tombé de ma main.

« — Non pas, ma balle l'a touché; je l'ai vu.

« — Oui, quand elle l'a frappé, il était déjà mort.

« — Tu mens.

« Son adversaire voulut s'élancer sur lui, le duc d'Arcosse leva, on les sépara , et on ol)tint, non sans peine, que la querelle n'eût pas de suite. Pour plus de })ru(lence, on se disposa au départ, et ])eudant que lesconvivesprenaient congé de mon oncle, apjielaient leurs valets et faisaient seller leurs chevaux, je me trouvai seule un instant avecleterrible Odoard, l'éternel chasseur; il me fut iacile dtî voir qu'il était moins brillant au salon (]u"à table. Les vins d'Ksjtagne que mon oncle lui avait prodigués avaient affaibli son cerveau, qui chez lui n'était pas la partie la ])lus forte, t;t il eut gi-and'peiue d'abord à me balbutier quelques ])lirases d't^xcuses sur la scène qui venait de se passer, jiuis peu à peu il s'enhardit, ses yeux s'animèrent, sa démarche devint moins vacillante, et il m'adressa ([uelques mots de galanterie si expressive que je cherchais à m'é'loigner.

« — Ne craignez riiMi, nie dit-il. je pars; uiais. en noble châtelaine, vous accorderez bien à un preuv chevalier le bajsjjv dadieu .. le baiser de létrier...

Je le repoussai... mais vainement. Et comme il s'avançait, je voulus m'élaucer à la sonnette. Il devina sans doute mon dessein, car se mettant entre la cheminée et moi, il uut rejjoussa rudement. Soit ce choc brutal et imprévu, soit plutôt la terreur qui me rendait tremblante, je chancelai en poussant un cri d'effroi. En ce moment, et à la porte du salon, parut Carlo, qui s'élançant vers Odoard, le frappa à la joue. Celui-ci, furieux, tira un couteau de chasse qu'il portait à sa ceinture , et frappa Carlo... Je vis le fer briller, je vis le sang couler, et puis je ne vis et ne sentis plus rien; j'avais perdu connaissance. Quand je revins à moi, quand je commençai à renaître et à rassembler mes idées, j'étais couchée, j'étais dans un vaste appartement à peine éclairé, et à la faible lueur d'une lampe je vis deux honmies : l'un, debout, soulevait ma tète et me faisait avaler quelques gouttes de potion; l'autre était à genoux au pied de mon lit et priait. — Dieu nous a exaucés, dit tout bas une voix qui m'était bien connue; c'était celle de Carlo. Elle a enfin repris connaissance, elle .ouvre les yeux... Et les deux amis s'embrassèrent... Et je les voyais, et je ne pouvais m'expliquer comment j'étais dans cette chambre, dans ce lit... sans domestique, sans aucune de mes femmes, et n'ayant près de moi d'autres gardes (jue Théobaldo... et Carlo... Je sonnai et personne ne vint... Je voulus parler, on m'imposa silence.. ; je demandai au moins que Fon me permît de voir le jour... on ne me Paccorda que le lendemain, et seulement alors je connus la vérité.

« Carlo avait été blessé au bras et peu dangereusement. Mais une fièvre ardente s'était emparée de moi ; j'avais été quelques jours dans le délire, et bientôt s'était déclarée une maladie terrible et contagieuse, qui sévissait alors sans pitié dans le pays, car elle frai)pait de mort tous ceux qu'elle atteignait. Au premier symptôme de la petite vérole, l'effroi fut grand dans le château. .Mon oncle, égoïste et craintif comni(> tous les vieillards, que leur âge même rend désireux de la vie, car on tient plus que jamaisaux biens quel'on va perdre, mon oncle n'avait plus voulu me voir, et contint' dans sonapjiartenient, il avait condamné toutes les portes (jui (louuaiiMit sur le mien; il m'aurait fait, je cros, trans])orter hors du château, s'il l'avait osé, et surtout s'il avait tronvé quelqirun assez hardi pour exécuter tel ordre. Mais, à l'exemple du maître, une terreur pani(pie s'était emjiarée de tous les gens de la maison. Aucun n'eu! osé me toucher ni même s'aj^procher de ma chambre : j'étais cnuime une pestiférée, comme une maudite, dont chacun s'éloignait avec effroi, et. depuis douze jour? , mes deux amis ne m'avaiiMit pas (piitlée; assis à mon chevet, me prodiguant jour et nuit leurs soins assidus, vivant dans cette atuiosi.hère de mort, et ]uiur prix de leur dévouiMuent (>t de leur sainte aniiti('\ ue demandant au ciel (|ue ma vie, (ju'ils veuaieul doMenir ! l-ai ce moment Iimus )eux élai.'nl allacln'ssur les miens a\ec celle expression (•('■leste, avi'c celte joie rayonnante d'une mère (pu vient d(» sauver son enfant, Tout à coup je les vis,

CARLO BROSGHI.

avec un sontimeut d'inquiétude et d'angoisse, inteiToyei' tous mes tnits, puis soudain ils respirèrent plus librement... puis brilla dans leurs regards un air de contentement et de bonheur; et les transports naïfs que tous deux firent éclater m'apprirent mieux que tous les hommages du monde le prix de ce que j'avais risqué de perdre.

« Tous deux étaient à genoux près de moi;, tous deux baisaient mes mains, que je retirai brusquement avec effroi. Hélas! la raison me revenait ! et» avec elle la reconnaissance et la crainte. Je tremblais maintenant que mes amis ne devinssent victimes de leur généreux dévouement, et mes pressentiments ne furent que trop réalisés, pour Théobaldo du moins, c|ui, quelques jours après, tomba atteint du fléau dont ses soins m'avaient préservée ; Carlo alors s'éloigna de moi, Carlo m'abandonna. Théobaldo était en danger, c'est lui seul qu'il aimait : à lui seul appartenaient son dévouement et ses soins. Retrouvant de nouvelles forces dans sa jeunesse, ou plutôt dans son âme infatigable et invincible comme le sentiment qui l'inspirait, Carlo passait les jours et les nuits près de son ami mourant, qu'il tenait dans ses bras; et quand je lui parlais du danger auquel il s'exposait : — Non, non, je ne risque rien ; les auges me protègent, disait-il en me regardant, et Dieu doit me protéger. Aussi sa confiance et son courage ne l'abandonnèrent pas un instant ; lui seul relevait nos esprits abattus et nous donnait de l'espérance. Quelquefois je le voyais se troubler et céder malgré lui à l'inquiétude et à la douleur ; mais soudain il en triomphait, ses traits redevenaient tranquilles, et, la mort dans l'âme, il souriait. Voyez, disait-il, les «jours dangereux sont passés; il va mieux, il va mieux. Dieu est avec nous. — il disait vrai ! Dieu nous avait entendus, Carlo fut préservé , et Théobaldo revint à la vie; mais le fléau avait laissé de terribles traces, et moins heureux que moi, il fut défiguré. — Je n'étais pas beau, nous disait-il en souriant, et maintenant je suis bien laid; vous ne me reconnaîtrez plus. Notre amitié plus ardente et plus vive s'empressa de le rassurer, et lui prouva que pour nous il était toujours le même. Nous reprimes nos matinées d'études , nos douces causeries, notre vie autrefois si heureuse, et maintenant plus heureuse et ])lus intime encore, car les dangers passés lui donnaient un nouveau charme, et le beau temps est si beau le lendemain d'un orage !

« Chaque jour Carlo nous semblait plus expansif, plus dévoué, plus joyeux; sa grâce et son esprit animaient tous nos entretiens, et quand il nous regardait tous les deux, nous qu'il avait sauvés, sa figure respirait un air de satisfaction et de bonheur. Il ne pensait jamais à lui, ne s'occupait que de nous, et cherchait constamment à égayer et à distraire ce pauvre Théolialdo, qui depuis sa maladie et pendant sa convalescence, était toujours triste et mélancolique. Plus d'une fois déjà je m'en étais aperçue ; souvent m'offrant àlui àl'iniproviste, quand il se promenait dans le parc, seul et la tète baissée, je le vis s(i hâter d'essuyer une larme;

notre amitié s'en infpnétait, nous lui demandions la cause de ses chagrins. — Sa pauvre mère, nous disait-il, était toujours bien malade, et nous partageâmes ses craintes. Bientôt, hélas ! il la perdit, et nous pleurâmes avec lui sans pouvoir calmer sa tristesse, qui chaque jour devenait plus sombre. Pressé enfin par nos instances, il nous avoua qu'il méditait depuis longtemps un projet, dont il nous ferait part le lendemain. •

« Le lendemain, j'étais dans le salon de musique, assise près de Carlo dont les doigts se promenaient sur le clavecin; mais au lieu déjouer le morceau qui était devant nos yeux, nous causions. Je lui parlai de la blessure qu'il avait reçue en me défendant, et que lui seul avait oubliée, car il ne s'en plaignait jamais ; je lui rappelai son entrée dans le salon au moment où Odoard me repoussa si brutalement.

« — Ah! me dit-il, ce fut le jour le plus horrible de ma vie, et je n'avais pas idée de souffrance pareille à celle que j'éprouvai.

« — Quand il vous frappa de son couteau ! m'écriai-je.

« — Non, quandjecrusqu'il allait vousembrasser.

« Et en prononçant ces mots qui semblaient lui échapper, il y avait dans sa voix, dans son regard, une expression que je ne lui avais jamais vue et qui me rendit tremblante.

« — Carlo ! m'écriai-je en me penchant vers lui.

« Il poussa un cri de douleur et changea de visage... Je venais sans le vouloir de serrer avec force le bras dont il souflrait toujours, et désolée, hors de moi, je tombai à genoux pour lui demander pardon ; il voulut me relever, et sa tète touchait la mienne, ses lèvres effleuraient mon front , lorsque Théobaldo parut. Il nous aperçut et pâlit, tandis que Carlo et moi nous rougissions, éprouvant en sa présence un embarras dont, pour ma part, je ne pouvais me rendre com})te.

M Théobaldo se remit, puis, avec le sourire doux qui lui était habituel :

« — INIes amis, nous dit-il eu s'asseyant près de nous, vous rappelez-vous la surprise que me causa, il y a quelques mois, le récit du rêve de Carlo? C'est que depuis longtemps ces idées étaient les miennes; ce sont les premières que j'aie reçues, l'âge et les malheurs les ont fortifiées. Quand vous étiez en danger de mort, signora, j'ai promis à Dieu que s'il vous sauvait, j'irais à lui, et que je me consacrerais à ses autels.

« — Vous faire religieiLx? m'écriai-je.

ft — Et pourquoi pas? Quel sort m'attend dans le monde? Puis-je aspirer, maintenant surtout, au bonheur du ménage et de la famille? Quelle femme voudrait de moi? De qui pourrais-je être aimé? La vie religieuse m'ottre le calme et le repos; elle convient à mes goûts tran(iuilles et studieux ; elle ne nous séparera pas : Dieu ne défend pas d'aimer ses amis... au contraire, je prierai pour eux et n'aurai d'autres occupations que leur bonheur.

M Carlo, avec toute la chaleur de l'amitié, voulut en vain combattre ce projet, Théobaldo repoussa

CARLO BROSCHI

toutes sesclijccliulis avec ^;au;J;-l^ui(l cl t;ii liomnie dont la réboliuion usl iiTCvuoableuieiit uriùtée; et, comme nous iiisislions encore :

« — Qui ^ulls dit, repril-il en souriiuit, que je ne prends pas ce parti jiar ambition? Carlo n"a-t-il pas rêvé que j'arriverais aux premières dignités de l'Église? Portez-vous déjà envie à ma fortune, et voudriez-vous par jalousie vous y oi)poser ?

(( — Certainement, nous ne le souffrirons pas.

« — Il le faudra Itien, reprit-il fnàdement ; car c'est déjà fait.

« — ^■ous poussâmes tous les deux mi cri de douleur et de surprise. — ^"Uui, continua-t-il avec calme, j'ai prononcé mes vœux.

« — Et depuis quand?

« — Depuis quelques jours ! J'avais prévu la difficulté de résister à vos instances, et j'avais pris d'avance des armes contre ma faiblesse. Ne me plaignez pas, mes amis, jesuis content maintenant, je suis heureux.

« En etl'et, à dater de ce joiu', le calme sembla succéder aux inquiétudes qui agitaient son ànie. La sérénité revint sur son front et le sourire sur ses lèvres; son amitié semblait plus vive encore et plus pure. Détaché de la terre, il semblait n"y plus tenir que par nous et pour nous, et il consacrait au ciel et à l'étude tous les instants qu'il ne nousdonnait pas. .l'avais os(' demander pour lui à mon oncle le titre d'aumônier du cliàteau avec dis appointements considérables, le duc n'avait pas refusé. Enhardie par ce premier succès, je sollicitai pour Carlo la place de secrétaire que Théobaldo ne pouvait plus exercer, mon oncle consentit sans résistance et sans objection aucune. Je ne revenais jias de ma surprise et de ma joie , et je croyais que décidément l'âge avait enfin changé son caractère.

« — A mon tour, me dit-il, j'aurai aussi quelque chose à te demander.

« — Tout ce ({ue vous voudrez, mon oncle, m'écriai-je ; j'y consens d'avance 1

(( — C'est bien, me dit-il en m'embrassant sur le front, faveur qu'il ne m'avait jamais accordée, n'oublie pas C(;lte parole, je te la rappellerai dans quelques semaines.

« Un matin, en ctlél , il me lit appeler dans sa chambre, et , j'ignore j)ourquoi, en me rendant à cet ordre, le cœur me battait , mes genoux Ireiiiblaieut, et je fus obligée do m'arrête]' un instant avant d'entrer. Mon oncle était assis et lisait ; il 6ta ses lunettes, posa son livre sur la tablf et me dit : « Ma nièce, vous voilà fort bt'lle et fort bien éli'véi-; vous avez des talents, et plus peiil-ètri' (ju'il ne conviendrait au sang des d'Arcos ; maiuteiiant le mal est irréparable. De plus, vous avez d i\-liuit ans. Tous les seigneurs des environs nie demand.'nt votre main.

« — Ali! m'(''(riai-je , je ne songe jias à me marier.

« Mon oiule me regarda avec surjirise et continua froidemiMil : « Je vous ai fait venir non pour vous demander conseil, mais [riui- vous pri'venir que j'avais accordé votre main à un de nos voisins.»

« Le cu'ur me manipiait et je me sentais prête à me trouver mal. Mon oncle me montra du doigt uii fauteuil, et, sans sinterrompri.- le moins du monde; " J'ai choisi le plus riche et le jtlus noble, le liis du comte de F(Ji)oli. U se présentera demain ; préparez^ vous à le ri.'cevoir. » Je voulais ijarler, je voidais supplier; mais, sans avoir l'air de in'eutendre, mon oncle reprit ses lunettes et rouvrit son li\re eu me faisant signe de la main de ni'éloiguer. Comme fascinée j^ar ce doigt décharné qu'il étendait vers moi..., j'(ibéis, sans dire un mot, à cet ascendant magique, je sortis et courus m'enfermer dans ma chambre, où je fondis eu larmes. l'ourquoi? d'où venait mou désespoir? je l'ignorais, je ne m'en étais jamais rendu compte. Mais sans avoir vu ce mari, sans le connaître, sans savoir ce qu'il était, je me sentais [trète à mourir, (hélait un malheur qui ne m'était jamais venu à l'idée, une infi^rtune qui me laissait sans force et sans courage. -Mes amis seuls pouvaient m'en donner, et je couriLs à eux. Mes amis, leur dis-je en sanglotant, conseillez-moi, sauvez-moi, on veut me marier. Thik»lialdo tressaillit, puis il leva veis le ciel ses yeux, où je vis briller une larme, l'our Carlo, il devint pâle comme la mort, mais ne me répondit pas. Je crus qu'il ue m'avait pas entendue. Ou veut lue: marier, lui répétai-je ! parlez-moi ! rép(jnd.'Z-moi ! (Juc me conseillez-vous?..

« — Vous n'y c<:»nsentez donc i»as? s'écria-t-il avec joie.

« — Plutôt mourir !

« U voulut me réi)ondre cl ne put trouver une parole. Il resta quelques instants la tête dans ses mains; puis, cherchant à rassemlder Si> idées :

« — Si telle est la volontt' de votre oncle, ni la raison, ni les larmes, ni la jjrière ne pouriimt la vaincre.

« Nous sentions, Théokildo et moi, (pi'il disait vrai, et nous gardiiuis le silence. Carlo cuulimia :

« — Je n'(;ssaierais même pas de lui faire changer d'idée, ce serait inutile.

w — Oue feriez-vous dune?

<( — Je m'adresserais à im ^xtuvoir supérieur. Je quitterais le cliàteau, et j'irais me réfugier dans un couvent, celui délia Pieta, où est renfermée votre jeune sœur la siguora Isabelle.

V — U a raison! m'écriai-je ; partons!

« — Insensée! dit Tliéobaldo eu niaiTêtaiU ; croyez-vous que l'abbesse délia Pieta cous«mlit à vous recevoir ou à vous garder contre la v«>loiUéde votre oncle? A sa voix, tous les monasfèie.s se fei^ nieront; pas un seul n'userait braver sa colère, ni résister à ses justes réclamations... Car, après tout, ilad(sdroits...;vousêtessanièce... il vous a élevée,

« Je ne trouvais rien à répondre, ni C-irlo non plus. Il baissa la tête et dit froideuient :

u — Alois il n'y a i|u'un moyen qui n'exposera (pie Uu»i.

i< — l{t lequel ?

« — Vous le saurez dans quelques ji>urs.

K Et malgré nos instances, il n'en voulut pas dire da\antage.

CARLO BROSCHL

« Lo Iriidomain, lo fouet du postillon retenlit clans la cour du château ; on vit enlrei' une superbe voiture précédée et suivie d'écuyers et de piqueurs. jNIon oncle, de])out et entouré de tous les gens de sa maison, vint recevoir au haut du perron nn jeune étranger qu'il embrassa et qu'il lit entrer dans le salon. Puis il m'envoya dire qu'il m'altendait. Je crus que je ne pourrais jamais descendre le grand escalier en pierre qui conduisait de ma chambre à son appartenii-nt de réception. Deux fois je fus obligée de m'appuyer sur la rampe... Enfin, rassemblant toutes mes forces, j'enirai les yeux baissés et me soutenant à peine. Mon oncle vint à moi, me présenta le comte de Popoli qui, depuis un an, avait hérité de son père, le plus riche seigneur de la contrée. Et que devins-je, grand Dieu! on reconnaissant en lui ce rude et farouche Odoard, ct^lui qui, deux ans auparavant, et dans ce même salon, m'avait grossièrement insultée, celui qui avait lâchement blessé un homme sans armes e1 sans défense.

« Le comte de Popoli me salua respectueusement, puis se retourna vers mon oncle qui, continuant la conversation commencée , lui dit froidement :

« — Soit, dans quinze jours, dans la chapelle du château, mon aumônier fera ce mariage.

« Et le comte répondit en s'inclinant :

« — Comme vous le voudrez, monseigneur.

c( Indignée de tant d'égo'isme et de tyrannie, convaincue désormais que devant cette volonté impitoyable, mon bonheur serait compté pour rien, je puisais dans la conviction de ma perte une énergie inconnue jusqu'alors, et je jurai que jamais je ne serais la femme du comte de Popoli,

« Ue son côté, Carlo était calme et tranquille, et semblait plein d'espoir dans le moyen cfu'il avait imaginé, et sur lequel il gardait toujours le silence, .Mais quelques jours après, toute sa confiance l'avait abandonné: morne et silencieux, en proie à un sondire désespoir : « Je ne puis plus vous sauver, nie dit-il, je ne puis pas même mourir pour ma bienfaitrice. J'ai été trouver ce comte de Popoli, et saus qu'il fût question de vous, sans vous exposer ni vous compromettre, je lui ai rappelé l'insulte <[ue je lui avais faite, il y a deux ans, lui otfrant et lui demandant une réparation plus loyale que celle qu'il avait obtenue. Je comptais qu'il accepterait, car on dit cp'il est brave, et alors je l'aurais tué ou je serais mort de sa main. J'aurais empêché votre malheur, ou je n'en aurais pas été le témoin. C'est tout ce ({ue pouvait faire pour vous le pau^ re Carlo. Mais il m'a tièrenient refusé, en me demandant qui j'étais... Qui j'étais, signora!. . quand il s'agissait de mourir !.., J'ai consulté, et il parait qu'il a raison ; il paraît que moi inconnu, orphelin, bâtard peut-être, je n'ai })as le droit d'être tué par un noble seigneur!., par le comte de Popoli. Il parait que

c'est un crime d'oser même aspirer à cet lionnem-, car votr(i oncle, me chasse.

« — ^'ous, Carlo ?

« — Oui, chassé... dans huit jours, la veille de votre mariage...

« En ce moment ïhéobaldo venait à nous , et nous nous jetâmes eu pleurant dans ses bras,

« — Oui, nous dit-il, en confondant ses larmes avec les nôtres. Oui, vous êtes bien malheureux . . , i-t sa voix attendrie cherchait à nous donner un espoir que lui-même n'avait pas, joignant aux cons(dations de l'amitié celles de la religion.

« Pendant deux jours, je le vis occupé à calmer le désespoir de Carlo qui, en proie à sa rage, ne voulait rien entendre. Enfin, sa fureur s'apaisa et tomba tout à coup; mais, sombre et rêveur, il ne parla plus ni à Théobaldo, ni à moi. Il sendjlait occupé de quelque sinistre dessein qui l'absorbait tout entier et lui faisait oublier même ses amis. Cependant les jours s'avançaient, et nous étions à la veille du jour fixé pour le mariage.

« Théokaldo se présenta devant moi, iiàle et b's traits renversés :

« — Juanita, me dit-il, il faut sauver Carln, il faut sauver son âme. Ce matin il est venu, Uiin à moi, son ami, mais au ministre de la religion ; il m'a prié de le bénir et de lui donner l'absolution, que je lui ai refusée, car il est près de commeltre un crime!..

« — - Lui ! m'écriai-je.

« — Oui... un crime qui entraine la danuiaîinu éternelle. Ne le maudissez pas, signora, ne l'accablez pas de votre colère... Aujourd'hui même, il veut se tuer.

« Je poussai un cri et je sentis moi-même un tVoid mortel qui se glissait dans mes veines.

s( — Se tuer! m'écriai-je; et pourquoi ?

« — Pourquoi? reprit Théobaldo enserrant mes mains dans ses mains glacées... Je ne sais conmiciit vous le dire... et il le faut cependant... il le faut...

« Et, en parlant ainsi, la sueur coulait tle sdu fcont pâle.

a — Achevez ! achevez !..

« — Eh l»i('n ! reprit-il à voix basse et en faisant un eti'ort sur lui-même, c'est à moi seul tpril l'a confié, et vous ne deviez jamais le savoir... Il vous aime comme un insensé! Il vous aime d'amour!.. Voilà pourquoi il veut se tuer! Voilà poiiiHfuoi il sera maudit !

« — Ah ! m'écriai-je, je bî serai donc avec lui, car j'avais la même iiensée.

« — Vous, Juanita! vouloir mourir!

« Puis, baissant les yeux et n'osant me regard.'r, il continua d'une voix tremblante :

« — Vous l'aimez donc aussi?

« Je ne-répondis point; mais je me jetai à ses pieils. Théobaldo poussa un cri et garda (juelque temps le silence; puis, levant sur nuii un regard plein de bonté :

« — Ma fille, me dit-il ( c'était la première fois qu'il me donnait ce nom, autorisé par les saintes fonctions qu'il exerçait ), ma filk, puissé-je éloigner

CARLO BROCni

Mon auii. non iièiv, voici le jour de a délivrance ; je va s le letoir

de vous et détourner sur moi les chagrins que vous vûuspréparez tous deux. Promettez-moi seult^ment de renoncera ces idées de mort, projet coupal)le qui vous fermerait les jiortcs du ciel, de ce ciel où je veux vous retrouver un jour.

« — Mais alors, quel parti prendre?

« — Il en est un, reprit-il avec émotion, si vous aimez Carlo, si vous êtes capable de braver pour lui la colère de votre oncle, le blâme du monde, les chagrins, la misère peut-être ! — Je suis prête.

« — Eh bien ! je fais mal, sans doute, en vous donnant un semblable conseil... Mais vous vouliez vous tuer... Il y va de votre âme... Il s'arrêta, connue s'il avait \)eurdu parti ({u'il allait me proposer.

« Eh bien ! Dieu pardonnera une faute plutôt qu'un crime... épousez Carlo en secret, à la face des autels. — Et qui oserait s'exposera la vengeance de mon oncle et de ma taniille? Qui oserait nous marier?

a — Moi ! dit-il.

« Je ne trouvai pas d'expression pour le remercier; mais je me jetai dans sesbra-.

« — Doù vient votre surprise? co!itinua-t-il, ue vous ai-je ]iasdit, il y a quelques .innées, que c'était moi, pauvre et mist'rable, qui v-ms protégerais?

« Il n'y avait pas de temps à perdre. Le lendemain, à midi, m«i mariage était fixé avec le comte de Fopoli ; il fut convenu que le soir même, à minuit, Carlo et moi nous nous trouviMions. chacun de notre côté, à la chapelle du château ; que Thétn baldo nous y marierait, et qu'une fois le mari ige prononcé, nous nous résignerions tous les trois à la colère du duc d'Arcos, qui pouvait nous chasser, nous déshériter, mais non nous désunir.

« Après le diner, nous étions tous au saloa dont les portes vitrées donnaient sur le parc ; le comte de Popoli. assis jirès de moi, était aussi galant que le lui permettaient ses habitudes de chasseur. Carlo entra, et, à ses yeux rayonnants de joie l't de bonheur, je vis que Thcobaldo lavait préveuu. Il venait

CARLO P.ROSCHI.

Le ron:t et la comles=c de Popoli qulltanl Napl«iî.

prendre congé de nicn oncle, car il était censé partir le lendemain. Il passa devant le comte, qu'il salua fi'oidement, et, s'approchant de moi pour me faire ses adieux, il prit ma main qu'il porta respectueusement à ses lèvres. Je lui dis à voix basse :

« — A ce soir, à minuit... — A minuit 1 répondit-il en me serrant la main et en levant sur moi des yeux pleins de reconnaissance et de tendresse.

« En ce moment on l'avertit qu'un homme assez mal vêtu l'attendait dans le parc.

« Quelques instants après, et des i'enè l res du salon, je les vis passer tous deux dans une allée éloignée. Je ne pouvais distinguer les traits de cet étranger, dont l'air et la tournure ne m'étaient cependant pas inconnus, et rappelaient en moi des souvenirs vagues et incertains. Tous deux causaient vivement, et il y avait dans les gestes de Carlo, dans sa démarche, un trouble et une agitation qui m'inquiétaient malgré moi et que je ne pouvais m'expliquer, d'autant que de la soirée il ne rentra pas au salon ; mais bien-

tôt, modisais-jeen regardant la pendule, bientôt je saurai ce que signifie cette visite imprévue. — Chacun enfin, et à ma grande joie, se retira dans se^ appartements. Je restai dans ma chambre à prier; et quand minuit sonna à l'horloge du château, j'étais dans la chapelle. Quelqu'un m'y avait précédée.

« Est-c-e vous, Carlo? demandai-je. — Non, ma fille, me répondit une voix tremblant^:'... C'était celle de Théobaldo.

a iMais nous attendîmes en vain, nous restâmes seuls le reste de la nuit, et quand les premiers rayons du jour vinrent éclairer les vitraux de la chapelle, Carlo n'avait pas paru.

« Le lendemain et les jours suivants s'écoulèrent, et nous ne le revîmes plus.

a L'absence de Carlo, continua la comtesse, sa ' disparition mystérieuse et si imprévue nous avait

LAONY. — Imprimerie Je Vialat et Cie.

CAFU/) lîI'.OSriHI.

glacés d'effroi; était-il victime de quelque piège ou de quelque trahison? Nos projets avaient-ils été découverts? La jalousie d'un rival avait-elle soudoyé des assassins à gages ? La veng(^ance et le crédit du duc d'Arcos l'avaient-ils privé de sa liberté et fait jeter dans quelque })rison d'J'^lat? Nous nous perdiiues en conjectures et eu r(!clierclies iuutiles; car toutes les démarches de Tliéobaldo fureut infructueuses et ne nous procurèrent aucun renseignement. D'un autre côté, ni le comte de Popoli, ni le duc tl'Arcos, ne semblaient avoir de soupçon, ils n'avaient témoigné aucune colère à Théobaldo; ils ne nous empêchaient pas de nous voir, et quoique irrités de ma résistance, ils paraissaient l'attribuer à ma répugnance pour le mariage plutôt qu'à tout autre sentiment ! J'avais, à force de larmes et de jtrières, obtenu trois mois de grâce, jurant que ce (li'Iai expiré j'obéirais... Et quand ce terme fatal fut arrivé, j'eus beau supplier et demander encore du temps, il fallut bien céder à la volonté de mon oncle, à mes promesses, à la foi jurere... hélas! et à ma destinée, qu'aucun pouvoir diviii et humain ne pouvait plus changer. Ma tête était perdue, mon cœur était brisé, ma main seule restait; le duc d'Arcos la donna! Je devins comtesse de l^opoli !

« Comme satisfait de ce dernier acte de tyrannie qui me rendait à jamais malhenreUse, et comme s'il n'(iùt attendu que ce moment pour quitter la terre, mon oncle mourut la preuiièrc aunée de ce mariage en nous laissant tous ses bii'us. Aucun changement ne survint dans mon sort. Aucune nouvelle de Carlo. Si, comme nous le pensions, il avait été détenu dans quelque prison à la requête du duc d'Arcos, cette mort l'eiit rendu libre. iMais il ne re,parutpas, et Théobaldo me dit avec désespoir: « — C'en est fait, notre ami n'est plus. « Kt nous le pleurâmes, et nous portâmes son deuil, et dans l'allée du parc où tous trois nous venions jadis nous asseoir, nous lui élevâmes une pierre tunuilaire qui, mystérieuse comme son sort, ne portait aucun nom, aucune inscription ; et sur cette tombe, veuve dt; ses dépouilles, mais qu'animaient et qu'environnaient nos souvenirs, nous venions chaque soir parler de lui, prier pour lui, et implorer le jour qui devait nous réunir.

« Trois années se passèrent ainsi près d'un l'poux aux passions brutales et colères, mais dont le cœur ('lait moins méchant ([\m je no l'avais pensé. Tous SCS défauts venaient de son éducation on plutôt de ce qu'il n*en avait reçu aucune. Son amour-propre et son orgueil étaient la conséquence de son ignorance absolue; et quand, avec une adresse et une patience infinies, Thé-olialdo lui eut peu à i)eu fait comprendre qu'il ne savait rien, qu'il ne connaissait rien, il commença à avoir moins de confiance en lui-même et plus en nons! De mon coté, je chercbais à modérer ce caractère sauvage et emporté que ma douceur ne désarmait pas toujours. Témoinsdesscèuesde violence auxqtielles il se livrait, nos voisins me plaignaient, s'apitoyaient sur des peines qui me louchaient peu. Ils admiraient ma résignation qui n'était que de l'indifférence. J'é-

tais trop malheureuse pour avoir dt.-s chagrins.

« Pour Théobaldo, sa tristesse augmentait chaque jour. La vue de ce château lui faisait mal, l'air qu'on y respirait altérait sa santé, et s'il ne m'eut vue moi-même aussi souffrante, dès longtemps il se serait éloigné. Sombre et taciturne, il fuyait toute distraction, même celle de l'étude; tout entier à la religion, il passait les jours et les nuitsaux pieds des autels. Dans la contrée on le regardait comme un saint, et mon mari lui-même respectait cette haute vertu qui rélevait au-dessus de nous, f>t dont je me plaignais seule,carj y perdais presqueun ami. Alorsilrevenait à moi, alors ses traits sévères et ses yeux secs retrouvaient un instant pour moi le sourire ou les larmes.

« Depuis quelques mois, le comte de Popoli visitait jjIus souvent les gentilshommes campagnards des environs, ou bien il les recevait chez lui; ils avaient des conférences secrètes. Enfin, et à ma grande surprise, il me sembla qu'il se livrait à d'autres occupations qu'à celle de la chasse. Plu- .sieurs fois même il me donna à écrire et à traduire des lettres adressées à différents seigneurs d'Allemagne, lettres insignihantes en apparence, mais qui avaient un sens caché qu'il m'importait peu de connaître, et que je ne cherchais pas à deviner.

« Pour le comte de Popoli, il était aisé de voir que quelque projet le préoccupait; car malgré ses efforts pour prendre un air enjoué, de temps en temps une ride venait plisser son front, ses sourcils se fronçaient; enfin, et contre son ordinaire, il ressemblait exactement à un homme qui pensait. Je le fis remarquer à Théobaldo, qui me traita de visionnaire et ne voulut pi^ me croire.

« Mais un soir il entra chez moi d'un air agité :

« — Juanita, me dit-il, il se passe ici quelque chose d'extraordinaire. Il y a un an.as d'armes dans les souterrains du château.

« — Des armes de chasse? lui dis-je.

« — Non, elles ont une autre destination ; et ce soir, en revenant du village où je venais de porter les sacrements à un malade, j'ai été abordé au milieu du bois par un honune enveloppé d'un manteau qui m'a dit à voix basse : Seigneur aumônier, quittez cette nuit même le château avec madame la comtesse; il y va de sa liberté et de sa vie; demain il serait trop lard, f^t il s'est éloigné fu courant.

« — C'est quelqu'un, lui dis-je, qui a voulu vous effrayer.

cr —Non, non, me répondit-il en faisant le signe de la croix; car il m'a semblé entendre la voix de mon hien-aimé Carlo qui revenait pour vous sauver.

« — Carlo! m'écriai-je, c'est impossible.

« — Oui, c'est ce que je me suis dit ; et cependant mon cœur battait comme sic'était lui. Et quand il s'est éloigné en me serrant la main, j'ai crié : Carlo ! Carlo' Il s'est arrêté, j'ai cru qu'il allait se précipiter dans mes bras, mais il a jeté un cri de douleur, a détourné la tête et a disparu.

« Je ne puis vous dire quel trouble me causa ce récit. Mais pour(iuoi quitter cette nuit même le château où nous étions en sûreté, où de nombreux domestiques pouvaient nous défendre : un tel avis

CARLO BROSCflî

mo paraissait si ahsurdo, qu'il mo faisait douter de tout lo reste. Cependant, et pour n'avoir rien à nous reprocli(?r, j'envoyai chercher mon mari. INIinuit venait de sonner, et il était encore dehors. J'ordonnai qu'on me prévhit à son retour. Mais de toute la nuit le comte ne rentra pas. L'inquiétude nous saisit; et à peine le jour avait-il paru que je résolus d'envoyer à sa recherche. Les portes du château étaient gardées par des soldats espagnols. Un officier se présenta à moi et me dit avec respect :

« — Je viens remplir un fâcheux message ; j'ai l'ordre de vous arrêter. — Moi, monsieur. — Oui, vous, la comtesse de Popoli. — Et de quel droit ? — Au nom du roi.

« Il fallut se soumettre et monter dans la voiture qui m'attendait. Le comte de Popoli avait été également arrêté dans la nuit chez un gentilhomme voisin, l'un de ses complices. Voici quel était leur crime, que j'ignorais alors, etque je connus depuis:

« Le comte de Popoli, propriétaire d'une immense fortune qu'avait encore augmentée celle du comte d"Arcos, mon oncle, avait cru que son nom et ses richesses devaient le placer de droit à la tête du gouvernement. 11 ne lui était pas venu à l'idée que les talents dussent compter pour quelque chose, et il avait été indigné du peu d'importance qu'on lui accordait à la cour d'&pagne. Il avait révéla viceroyauté deNaples, et on le laissait confiné dans ses domaines; il s'était cru nécessaire et personne ne songeait à lui. 11 avait voulu livrer aux impériaux le royaume de Naples qui supportait impatiemment le ji)Ug de l'Espagne. Il avait fait entrer dans ses ressentiments plusieurs gentilshommes des environs dont il se croyait le chef et dont il n'était que l'instrument passif; car, en cas de succès, ils auraient recueilli tout le fruit d'un complot dont le comte de Popoli courait tous les dangers.

« Quoi qu'il en fût, la conspiration était évidente, les preuves nombreuses et les juges unanimes !.... Mais l'opinion publique s'était prononcée d'une manière si douteuse sur les talents et la capacité du comte de Popoli, que l'on ne pouvait se persuader qu'une telle entreprise eût été conçue par lui, et l'on m'en attribua tout l'honneur. C'était, dit-on, mes conseils et mon influence qui l'avaient entraîné dans cette conspiration dont j'étais l'âme et le chef. Je dois convenir aussi que les lettres écrites par moi et qu'on avait saisies eussent paru des preuves suliisantes à des juges moins prévenus que les miens. Vous connaissez l'issue de ce procès qui ne ht alors que trop de bruit en Italie et en Espagne. Vous savezque nous fûmes condamnés à mort ; mais voici ce que vous ne savez pas.

« Nos juges mêmes, touchés do ma jeunesse, avaient sollicité à la cour de Madrid une grâce devenue impossible. L'exécution de l'arrêt avait été tixée au jour de la Saint-Janvier, et la veille, j'avais demandé deux faveurs; elles me furent accordées. La première était de voir et d'embrasser ma jeune

sœur que, l'année précédente, j'avais fait sortir du couvent, et qui ailait être forcée d'y retourner; la seconde, de choisir mon confesseur. On me réi)'>ndit qu'un prêtre était aux portes de mou cachot et demandait avec insistance à me parler. Ce devait l'tre Théobaldo... ; c'était lui !

« Il entra la tête haute et le front rayonnant ; et moi, qui comprenais la sainte joie dont il était animé, je courus à lui en lui disant :

« Mon ami ! mon père! voici le jour de la délivrance... Je vais le revoir.

« — Pas encore, me répondit-il avec son sourire si triste et si expressif.

a Puis se retournant vers le gouverneur de la prison qui entrait en ce moment, il lui remit une lettre que celui-ci parcourut vivement, et frappé de surprise, il la laissa tomber sur la table près de laquelle j'étais assise. Je tressaillis à la vue d'une écriture qui ne m'était que trop connue. La lettre, du reste, ne contenait que ces mots :

« Votre Majesté m'a promis hier de m'accorder « tout ce que je lui demanderais; je lui demande la « gi'àce de la comtesse de Popoli et de son époux. « Signé Caulo Broschi. »

« Plus bas, de la main du loi, était écrit : Accordé.

« Siyné Feiidina.nd. »

« Les portes de là prison &'ouvrir(int, nous étions libres, mais bannis à perpétuité du royaume de Naples, obligés d'(3n sortir dans les vingt-quatre heures et tous nos biens confisqués. Le comte s'occupa de notre départ ; et moi, le cœur palpitant ào joie et de crainte, je m'enfermai avec Théobaldo. « — Il existe! m'écriai-je, il existe!

« — Oui, signora, je l'ai revu, je l'ai embrassé ; car, cet écrit, c'est iui-même qui l'a apporté, c'est lui qui n'a jamais cessé de veiller sur vos jours.

« — Et qu'est-il devenu? Pourquoi nous a-t-ii

quittés? Pourquoi ce silence de mort sur sadestinée?

« — Juanita, me dit-il avec trouhle et en me

serrant les mains, ne me le demandez ])as, ne me

demandez rien; je ne puis vous répond ce.

« — Vous connaissez donc son secret ?

« — Il me l'a révélé, à moi, Théobaldo le prêtre,

le ministre de Dieu et sous le sceau inviolable

delà confession.

« — Un seul mot, luidis-je, m'aime-t-il encore? « — Plus que jamais.

« — Est-il libre ?

« — 11 l'est toujours; il n'a aimé et n'aimera jamais que vous. Voilà, continua-t-il avec émotion, ce que peut-être je ne devrais pas vous dire... Mais vous comprenez d'après cela que, pour son bonheur et pour le vôtre... il ne faut pas vous voir... Je lui en ai imposé la loi... Il m'a jure de s'y soumettre, et j'aime à croire qu'il tiendra sa parole. « — Vous avez raison, il le faut.

« Malgré moi je versais des larmes, et une horril)le incertitude m'agitait et me brisait le cœur.

„ — Cette nuit, lui dis-je, où vous deviez nous unir, a-t-il été obligé de s'éloigner par violence ?

a — Non, de lui-même, contraint seulement par l'honneur et par le devoir.

CARLO BROSCHI

« — Une (iL'iii.'iiKlt' encore^ ThûoLaldu ; à sa place auriez-vousniri de même?

« — Oui, si.miora.

« — Ainsi donc, vous approuvez sa conduite d'alors et celle d'aujourd'hui; et son silencC;, et son absence, et jusqu'au mystère qui l'environne?

« — Oui ! répondit-il d'une voix ferme et sans hésiter, je l'approuve.

(( — VA moi alors je suis tranquille! m'écriai-je en lui tendant la main ; comme lui, Théobaldo, je serai digne de vous, comme lui je resterai fidèle à l'honneur et au devoir!

« Le comte de Popoli parut, le vaisseau était prêt, il fallait partir; les jours de l'exil commençaient pour moi. Adieu donc, ma patrie ! me dis-je en pleurant; adieu beau ciel de Naples ! adieu tout ce que j'aime! Et le vaisseau nous emportait nous pauvres bannis! bannis pour toujours!.. Ce mot retentissait à mon oreille plus haut que le bruit des vagues et les cris des matelcls, tandis que de loin et debout sur le rivage, Théobaldo agitait encore, en signe d'adieu, \\n mouchoir blanc qui bientôt s'effaça et disparut dans la brume du soir. Longtemps je m'efforçai de l'apercevoir, et quand je ne le vis plus, tout fut fini pour moi, je me crus seule au monde.

« Dans l'adversité on trouve aisément du courage pour souffrir avec ceux qu'on aime. Mais une grande infortune à subir avec des indifférents, le malheur à partager avec ceux qu'on n'aime pas, ce sont deu^ supplices dont le premier n'est peut-être pas le plus cruel. 11 me fallait supporter les plaintes, la mauvaise humeur et même les reproches du comte de Popoli; car il me reprochait tout... jusqu'à la misère que je ne connaissais pas, et qui vint bientôt nous assaillir.

« Nous avions cherché un refuge en Angleterre, et nous y étions arrivés sans lettre de crédit , sans ressources, sans argent; nosbieiisconfiscpiés ne nous permettaient pas d'en attendre, et jugez démon efiroi , lorsque dans l'auberge où nous étions descendus depuis huit jours, on nous demanda le prix d'un logement que les bagues et les bijoux qui me restaient ne pouvaient pas même acquitter... Nous allions donc être chassés honteusement. Nous allions nous trouver sans pain et sans asile... lorsqu'arriva pour le comte de Popoli , et j'ignore par quel moyen, car personne au monde ne pouva-t connaître encore notre arrivée, ni noin» adresse, un paquet de Londres et une lettre par laquelle un ancien débiteur du duc d'Arcos, mon oncle, remeitait à sa nièce une f^omme de dix mille livres sterling qu'il lui devait depuis longtemps.

« Le comte regarda cet argent comme tombé du ciel, et moi qui n'avais qu'un ami ■ ur la terre, je devinai sans peine, aux termes mêmes de la lettre, celui qui cachait ainsi ses bienfaits sous la forme de la reconnaissance.

« hvitantle séjour des villes, nous résolûmes de nous fixera la campagne, dont le séjour devenait nécessair.^ à ma santt' déjà aliaiblie. Le comte chargea un homme d'afiaires de nous cher-

cher une résidence nodeste et convenable, et iî se présenta une admirable occasion ; une maison de campagne charmante aux environs de Londres, située comme je pouvais le désirer, meublée avec goût et élégance ; de plus, de belles eaux, un parc magnifique, et tout cela pour un prix peu considérable. Un lord, qui partait en voyage, avait grand désir de louer cette campagne, et l'affaire fut conclue en un instant. Mon mari était enchanté de la beauté de cette habitation, que je regardai avec indifierence et bientôt avec surprise, lorsque je trouvai pour moi un cabinet de travail meublé et disposé comme Tétait le mien dans le château du dur d'Arcos. C'était le m me clavecin, et sur ma table mes auteurs favoris, mes livres habituels qu'une main généreuse et attentive avait sans doute achetés et recueillis pour me rendre, dans mon exil, les souvenirs de mon bonheur passé et de la patrie absente. Merci, Carlo, dis-je à voix basse.

« Quelques semaines s'écoulèrent dans un repos et une solitude douce pour moi, mais insupportable pour mon mari, qui regrettait ses forêts et ses parties de chasse. Une vie aoimée et active lui convenait mieux. Il était brave, c'était une justice à lui rendre ; et banni pour jamais de son pays il résolut de prendre du service en Angleterre. Il présenta une demande aux ministres de Georges II qui le refusèrent. On me conseilla alors de m'adresse? pour lui à la reine. Je me rendis au palais, et Sa Majesté, tout en m'accueillant avec bienveillance, m'exprima ses regrets de ne pouvoir accorder un emploi à un étranger proscrit par la cour de Madrid. C'<?tait, disait-elle , s'exposer aux justes réclamations de l'Espagne et de son envoyé.

« Eu ce moment on annonça le roi, et Georges II parut, s'appuyant sur le bras d'un jeune seigneur de bonne mine, élégamment vêtu. J'eus peine à retenir un cri de surprise en reconnaissant Carlo. 11 pàiit à ma vue et s'ajipuya sur un fauti^iil. La reine lui tendit la main, et lui dit aver bonté :

9 — Asseyez-vous, Carlo.

a II s'inclina respectueusement et re^ta debout ; 1 il continua à me regarder sans m'adresser une pa- ' rôle, et moi je pris congé de Leiu-s Majestés et rentrai chez moi dimsun trouble impossible à décrire. Le comte de Popoli m'attendait avec impatience, e1 je lui racontais le mauvais succès de ma dtMuarche et mon peu dospoir, lorsqu'une voiture entra dau^ la cour. Les portes du salon s'ouvrirent et je vis paraître Carlo. Oui, c'était lui qui, chez moi, devant mon mari , se présentiiit avec cAlme et assurance.

a — Monsieur, dit-il au comte do Popoli, je dois tout aux bienfaits du duc d'Ari^is et de sa nièce, et mon seul désir l'tait île jiouvoir m'acquiiter un jour. Descirc<tustan('esfaV''rables m'ont donné à la cour et au ministère quelques amis que j'ai fait

CARLO BROSQHI.

ai:ii' eu votre faveur. Ou vous accorde un emploi honorable tlanb i'avniée anglaise^ car l.'S braves sont de tous les pays, a dit le roi en signant le brevet ; et moi je suis heureux en vous l'apportant de venir ici vous présenter mes excuses pour des torts de jeunesse que je vous prie d'oublier.

« Il y avait dans son accent tant de loyauté et de franchise, que le comte, ne pouvant maîtriser son émotion, lui tendit brusquement la main en lui disant :

« — C'est moi, monsieur, qui avais tous les torts. Votre main... et votre amitié; car désormais vous avez la mienne.

« Dès ce jour, Carlo revint chez nous. J'ai juré à Théobaldo, me dit-il, de ne jamais vous parler de mon amour, et je tiendrai mon serment. Mais j'avais juré aussi de veiller sur vous, de vous protéger, de vous consacrer ma vie entière; j "avais ce droit et j'en use. C'est un ami... un frère... qui ne réclame rien que votre vue... car vivre sans vous voir m'est impossible, je l'ai essayé et j'y renonce; autant vaudrait mourir.

« En effet, presque tous les jours Carlo venait uous ; voir mais, fidèle au jjlan qu'il s'était tracé, il choisissait de préférence les heures où mon mari était au logis; et nul, excepté moi, n'eût pu deviner ce qui se passait dans son cœur. Jamais un mot, jamais un regard d'amour : mais à cette émotion intérieure que tout trahit aux yeux de ce qu'on aime, au changement de ses traits, à la fièvre secrète qui sans cesse le consumait, je voyais, je comprenais ses tourments. Ils étaient grands, sans doute, mais moins que son courage. D'après quelques mots qui lui étaient échappés , et d'après ce que m'avait dit Théobaldo, j'avais compris qu'au moment de s'unir à moi, un devoir impériaux et sacré que je ne pouvais connaître l'avait éloigné de nous... Et maintenant il revenait, il maimait toujours, il était libre, et j'étais unie à un autre, j'étais enchaînée pour jamais! Une ou deux fois je me trouvai seule avec lui, et alors tout son courage et sa résolution l'abandonnaient; son émotion était si grande qu'à peine pouvait-il parier, et moi, plus troublée et plus treinblante que lui, je cherchais à amener la conversât ion sur nos souvenirs d'enfance, sur ceux de notre jeunesse ; puis, poussée malgré moi par une curiosité secrète, je revenais toujours à l'éjioqae de notre séparation.

« — Cet homme, lui disais-je, cet étranger qui vint le soir vous demander et qui causa si longtemps avec vous, ne fut-il pas la cause de votre départ?

« — Oui, me dit-il d'une voix sombre, c'est pour lui et par lui que tout mon bonheur s'est dissipé... alors il a fallu vous fuir... alors... dans ma douleur, dans mon désespoir... je n'ai trouvé de consolation et d'oubli à mes maux que dans l'étude elle travail. Ces talents que je vous devais... car je vous devais tout, m'ont ouvert une carrière à laquelle jusqu'alors je n'avais pas pensé. Ils m'ont conduit à la fortune... fortune honorable, je vous l'atteste! Votre ami et l'ami de Théobaldo n'a ja-

mais cessé d'être honnête homme, sans cela il ne serait pas devant vous... il n'oserait lever les yeux sur l'ange qu'il aime, cp'il adore... Non, non, reprit-il en baissant la voix, qu'il révère, qu'il respecte, et qui lui est ravi pour toujours !

« En achevant ces mots, il cacha sa tète dans ses mains pour me dérober ses pleurs! Mais j'entendais ses sanglots.

« — Carlo, lui dis-je avec douceur, il y a un secret qui pèse sur votre existence.

a — Oui, un secret qui me tuera.

« — Ce secret, continuai-je, que vous avez révélé à Théobaldo, ne me croyez-vous pas capable de le connaître?

« Il tressaillit et me regarda avec eôroi.

« — Ignorez-vous donc, continuai-je, que je vous suis aussi dévouée que Théobaldo, que je vous aime autant que lui... ah! mille fois davatange!.. On a dû vous dire que j'avais quelque énergie, quelque courage, que l'approche de la mort et la vue de l'échafaud ne m'avaient pas fait pâlir, et vous croyez qu'un secret d'où dépend votre sort ne peut pas m'être confié ? Théobaldo le garde par amour pour son Dieu ! moi, je le garderais par amour pour vous, et le fer du bourreau ne me l'ari-acheraitpas !

« Carlo me contempla quelques instants avec amour et reconnaissance; un éclair de bonheur brilla dans ses yeux, je crus qu'il allait céder, mais il me répondit tristement.

« — Ce secret, Juanita, ne me le demandez pas .. si vous m'aimez; car je ne puis vous le dire sans mourir, et le jour où vous le connaîtrez j'aurai cessé de vivre !

« En ce moment mon mari rentra, et Carlo, faisant un effort sur lui-même, reprit l'air enjoué et la conversation vive, piquante et sans prétention qiii lui étaient habituels. Il y avait dans la franchise de ses manières et dans la gracieuseté de ses paroles un charme dont on ne ix)uvait se défendre; auprès de lui on se trouvait aimable, et il donnait de l'esprit à ceux qui l'écoutaient. Le comte de Popoli lui-même cédant à son ascendant iriV-sistible se trouvait entraîné, séduit et tout étonné d'éprouver un plaisir qui ne fût pas celui de la chasse. Aussi, le jour où Carlo ne venait pas, il était de mauvaise humeur et querellait tout le monde, à commencer par moi.

« Il avait désiré passer dans un régiment qui allait servir en Hanovre, et sa demande lui avait été à l'instant accordée, il était au mieux en cour et semblait protégé en tout par une main invisible. Mais le plus étonnant, c'est que j'avais parlé plusieurs fois à des personnes de Londres, de Carlo Brosclii, et que nul ne connaissait ce nom, et n'avait entendu parler de celui qui le portait. Un jour, un homme demanda aux gens de la maison si le sigu >r Broschi devait venir, car il ne l'avait pas trouvé à son hôtel et il fallait absolument qu'il le vît aujourd'hui même. On vint m'avertir, et connue j'attendais en effet Carlo, je fis entrei celui qui désirait lui parler. C'était un vieillard fort bien mis.

CARLO BHOSCHI.

un air respectable, des clicveiix blancs, une figure pleine de bonhomie qu'animaient des yeux encore vifs et brillants. Je lui parlai de Carlo, et soudain il releva la tête avec une expression de joie et de fierté. Carlo était son dieu et son idole; il n'y avait sur la terre personne qui lui fût comparable. Puis^ tout à coup, et connue s'il eût craint que son enthousiasme l'emportât trop loin, il s'arrêtait au milieu de ses éloges.

« — Je ne puis pas parler, disait-il^ mais si vous le connaissiez comme moi, si vous saviez tout le bien qu'il fait, l'or qu'il répand à pleines mains... Et un homme si supérieur... un homme si riche être si simple... si modeste et si doux, car c'est la bonté même. . . il ne ferait de la peine à personne. . . qu'à une seule peut-être...

« Et le vieillard essuyait une larme; et plus je l'entendais, plus il me semblait qu'une voix autrefois connue frappait mon oreille; et l'étranger allait continuer l'éloge de Carlo, quand celui-ci entra dans le salon. A la vue du vieillard, son visage devint pourpre; ses yeux, d'ordinaire si doux, lancèrent d(}s éclairs, et un tremblement nerveux s'empara de lui.

(f — Vous ici ! s'écria-t-il, qui vous a permis d'y venir ? qui vous a permis de vous présenter devant moi?

<f — Je ne voulais que te voir un instant, Carlo, répondit le vieillard en tremblant; il y a si longtemps que ce bonheur-là ne m'était arrivé !

« — Que Vf ulez-vous? continua Carlo en cherchant, à cause de moi, à calmer sa colère. Je vous faisais dix mille livres de pension , vous en aurez quinze! en voulez-vous plus?

« — Non, tu le sais bien... ce n'est pas cela que je te demande.

« — Vous en aurez vingt, à la condition que vous partirez à l'mstant, et que je ne vous reverrai plus.

« — Et moi, je refuse, si tu ne me permets pas de te voir au moins une fois par an.

« — Soit ! répondit Carlo, dont l'accès de colère allait recommencer ! . . Mais partez. . . éloignez-vous !

« — Je t'obéis, Carlo, dit le vieillard en pleurant. Tu n'es cruel et méchant que pour moi seul. . . Je ne me plains pas, tu en as le droit... Mais un jour tu me rendras plus de justice... Adieu donc, et dans un an... n'est-ce pas? Adieu, Carlo, je vais prier pour foi.

« Il sortit. Et Carlo tomba dans un fautiniil, encore ému et furieux.

« — l'^h! mon Dieu ! lui dis-je en m'approchant, ([uelest donc ce vieillard?

« — Quoi ! signora, ne vous 1era})pelez-vous jtas? No l'avez-vous pas reconnu? me dit-il d'un ton brusque.

" — Eh non ! vraiment.

i' — C'ept mon père!

" — Votre père? m'écrini-j(> ; mou ancien maître de clavecin... ce bonCheranio Hroschi... Ah! qu'il revienne, de grâce! qu'il revienne!.. Je serai si heureuse de l'embrasser !

« Et je coarais ouvrir la fenêtre pour le rappeler. Carlo m'arrêta. Je vis à travers les carreaux le vieillard qui s'éloignait dans le parc, et frai)pée alors de sa démarche et de sa tournure, je m'écriai :

« — C'est l'étranger qui, au château d'Arcos, est venu vous demander dans cette soirée fatale ?

« — Lui-même. Il était parti dix ans auparavant pour Saint-Pétersbourg, où il était devenu le maître de musique et bien mieux le confident de l'impératrice Catherine; elle l'avait employé dans des intrigues que le czar avait découvertes, et Pierre, qui ne plaisantait pas, avait envoyé Gherardo en Sibérie. Il yestrestésept ans sans pouvoir donnerde ses nouvelles, et est revenu à Naples le soir même. . . où nous devions nous marier !

« — Et pourquoi, vous, Carlo, qui êtes si ton avec tout le monde , traitez-vous votre père avec tant de dureté?

« Carlo ne répondit pas.

a — Pourquoi refuser de le voir?

« — Pourquoi ! me dit-il d'un air sombre et avec un tremblement convulsif ; c'est qu'à sa vue, il me prend toujours des envies de le tuer!.. Oui... c'est horrible , n'est-ce pas? Et comme je ne veux pas devenir parricide, je l'ai banni de ma présence. C'est mal, sans doute, et je m'en accuse; mais cela vaut mieux.

« Et sa tête tomba sur sa poitrine, et il garda le silence.

« Quelques jours après nous reçûmes une visite à laquelle nous étions loin de nous attendre. Carlo venait souvent déjeuner et passer les matinées avec nous. Un domestique en habit violet entra, et dit à demi-voix à Carlo que monseigneur l'évêque de Nola demandait à lui parler. Carlo tressaillit et s'écria :

« — Lui !... en Angleterre !.. Qui l'y amène?... Pourquoi n'entre-t-il pas? Craint-il de revoir ses amis et de se retrouver au milieu d'eux ?

Les deux battants s'ouvrirent, et parut Théi> baldo. Mon mari jeta un cri de surprise :

« — Est-il possible ! l'ancien aumônier du duc d'Arcos ! celui qui, l'année dernière encore, était notre chapelain ! Le voilà dans les hautes dignités de l'Église !

a Puis s'approchant de lui, et le saluant avec respect :

« — Il paraît, signor Théobaldo , que vous avez fait votre chemin?

« — Non par mes talents, ni mon mérite, répondit froideuKMit Théobaldo : mais grâce à la protection de quelques amis.

promesses ! m ocriai-je

— Qui ont tenu leurs vivement.

« — Non pas toutes... dit-il avec une expression de mécontentement en jetant un regard sévère sur Carlo, assis à côté de moi.

« Puis s'adressnnt à lui,

(( — Je suis venu jus(ju"ici parce qu'il f.uit que j(> le parle

(( — Plus tard , monseigneur, lui dit Carlo avec une douce voix et un sourire gracieux qui sem-

CARLO BBOSCHI.

blaicnt vouloir désarmer sa riguoiir. Nous avons le temps.

a — Non ])aS;, répondit ïhéobaldo avec rudesse. Je viens te chercher et t'emmener; il faut partir aujourd'liui même.

« — Et pour quelles raisons?

M — Des raisons importantes que je dois t'apprendre.

« — Que nous ne gênions point votre grave conférence, s'écria le comte de Popoli. Veuillez passer dans mon cabinet, que je laisse à votre disposition; aussi bien j'allais sortir, et je vous prie d'agir comme moi, en toute liberté et sans façons.

c( Il ouvrit la porte de l'appartement à côté, où les deux amis entrèrent; puis il partit et me laissa seule dans le salon.

« Alors je ne sais comment vous dire ce qui se passa en moi et l'horrible tentation qui me saisit. Théobaldo et Carlo étaient là... ù deux pas... s'entretenant sans doute de ce mystère d'où dépendait leur sort, et par conséquent le mien. Et ce secret terrible c|u'ils craignaient de me couder, ces périls peut-être que leur am.itié avait juré de m'épargner, la mienne devait les leur dérober pour les partager avec eux... et malgré eux... Oui, leurs périls, leurs chagrins, leurs malheui's m'appartenaient... c'était un bien dont ils n'avaient pas le droit de me priver. Et comme poussée , comme entraînée par une main de fer, je me trouvai près de la porte, et là, pâle, haletante, respirant à peine, je baissai la tête et j'écoutai.

a J'écoutai donc! mais leurs voix n'arrivaient à mon oreille que par intervalle, et j'avais perdu le commencement de leur conversation.

« — Oui, disait Théobaldo, pour ton bonheur et surtout pour le sien. Tu m'avais juré de ne plus la voir.

« — Je ne le puis... je l'aime plus que jamais !

« — Pour toi alors, et non pour elle... car peu t'importe son repos, peu t'importe le seul bien qui lui reste, sa réputation, c|ue nous, ses amis, nous devons défendre, et que tu compromets aux yeux de tous ! . .

a — Tu dis vrai, mais je l'aime... et tu ne peux comprendre, toi, dont le cœur est glacé, ce que dans ma bouche ce mot a de délire, de rage et de désespoir.

a — Ainsi donc, s'écria Théobaldo un élevant la voix avec colère, c'est pour un amour insensé, criminel, que tu sacrities la reconnaissance et le devoir ! . .

« — Le devoir!

« — Oui , le roi est malade, il te réclame... il a besoin de toi. Ses jours, que tu as déjà sauvés, sont de nouveau <m danger; et tu oulilies près d'une femme, et tes serments et ton bienfaiteur.

« — Mais cette femme, c'est tout pour moi; c'est mon âme et ma vie.

« — J'ai pitié de toi, Carlo; mais je ne transige point avec le devoir, je viens te chercher et tu me suivras.

« — Je ne puis cjuitter Juanita.

« — Tu me suivras, te dis-je.

« — Pas maintenant, du moins.

« — Aujourd'hui même, à l'instant.

« — Jamais !

« — Je saurai t'y contraindre.

et — Je t'en défie !

« — Eh bien ! donc, et pour sauver du moins l'un de vous deux, je vais tout dire à Juanita... et je l'entendis c]ui s'avançait vers la porte.

« Carlo poussa un cri. — - Je t'obéis... je pars... je quitte l'Angleterre. Laisse-moi seulement encore une heure près d'elle.

« — Une heure, soit ! répondit Théobaldo.

« — Et j'irai te rejoindre, dit Carlo.

« — Non, je vais faire préparer la voiture, et ni viendrai ici te chercher moi-même, c'est plus sûr,

« Tous deux sortirent du cabinet; Théobaldo prit congé de nous, et je restai seule avec Carlo.

« La conversation que je venais d'entendre , c|uoique bien obscure pour moi, m'avait fait du moins connaître, non l'amour de Carlo, je n'avais pas besoin de l'apprendre, mais la source et l'orÎT gine de sa fortune. Il me semblait avoir compris que les jours du roi avaient été en danger, et que, par sa science, Carlo l'avait rappelé à la vie. Et, en effet, Carlo ne nravait-il pas dit lui-même que l'étude et le travail lui avaient ouvert une nouvelle carrière ; et d'après ce que je savais de son aptitude à tous les arts, celui de la médecine avait pu, aussi bien que tout autre, le conduire à la fortune et à la renommée. Par là s'expliijuaient son crédit à la cour et la faveur dont il jouissait près des tètes couronnées. Mais pourquoi ne pas en convenir?., pourquoi me cacher des succès dont j'eusse été fîère pour lui?.. Voilà ce dont je ne pouvais me rendre compte et ce que j'espérais savoir.

« Il était devant moi, me regardant d'un air triste et embarrassé, ne sachant sans doute comment m'annoncer son départ. Je vins à son aide ; et lui tendant la main :

« — Pardonnez-moi, Carlo, pardonnez à une coupable, l'indisirétion dont elle s'accuse. Je voulais, sans vous le demander, pénétrer votre secret; je vous ai écoutés.

« A ces mots, la pâleur de la mort se répandit sur tous ses traits; ses joues devinrent livides et terreuses, et il tomba à mes pieds imiuubile et glacé. Ah! dans ce moment horrible, j(3 ne connus plus rien... éperdue, hors de moi, je me précipitai à genoux devant lui, me sentant prête à le suivre.

M — Carlo! m'écriai-je; Carlo, m'entends-tu?., reviens à toi pour entendre que je t'aime !

«Et sur ses lèvres, je sentis errer un léger souffle ; son cœur n'avait pas cessé de battre... II existait encore. J'ouvris mes fenêtres; un air plus pur vint le rafraîchir et le ranimer. Je lui fis res-

CARLO BROSGHI.

pirer mes flacons, mes sels les plus actifs. Enfin il rouvrit les yeux; njon nom fut le [ireuiier mot qu'il prononça; et, soulevant avec peine sa tète que je tenais appuyée sur mon sein :

« — Où suis-je? dil-il.

« — Près de moi, près de votre amie, qui vous demande grâce et pardon; et en peu de mots je lui racontai mon crime, mon imprudence, et tout ce que j'avais entendu.

« A mesure que je i)arlai3, la teinte livide de «f^s traits s'ellaçait peu à peu. Une rougeur légèro !.;s colorait; le sang et la vie circulaient dans ses veines... Et, se sentant baigné de mes pleurs, sentant les battements de mon cœur, qui, malgré nioi, lui disaient mes alarmes et mon amour :

« — Ange du ciel ! s'écria-t-il , est-ce vous qui m'appelez et qui venez chercher mon âme?

« — Non, non, lui dis-je, cette âme si noble et si pure doit encore rester sur la terre ; elle est à nous, elle nous appartient.

« — Oui, tu dis vrai, s'écria-t-il avec chaleur, elle est à toi, et à toi plus qu'à Dieu même! Car toi seule peux dire à mon cœur de battre ou de s'arrêter; toi seule peux m'ôter et nie rendre la vie. 0 Jiianita ! tu ne sauras jamais ce (|iic j'ai souffert. Vivre près de toi, s'enivier de ton suulfle, se sentir consumer d'amour sans oser, sans pouvoir te le dire... C'est de tous les tourments le plus atireux; et ce tourment je le subis à tous les instants du jour, et ce tourment, tu le vois, je ne puis y renoncer... Je ne puis te quitter sans mourir !

« Et il était à mes genoux, et il conviait mes mains de ses baisers... Et dans mon trouble, dans l'égarement de mes sens, ie n'entendis même pas qu'une porte venait de s'ouvrir. Le comte de Popoli était derrière nous et nous regardait. Si je vous ai bien dépeint la violence de son caractère, vous comprendrez sans peine de quelle fureur il fut animé. Il s'élança vers nous, et soudain je vis briller d«ux épées. Carlo fit tomber celle de son advei'saire; et, baissant la pointe de la sienne :

« — Écoutez-moi, de grâce, disait-il, écoutezmoi ! La signera est innocente, je l'atteste devant Dieu!..

« — Eh bien donc! va te justifier devant lui!., s'écria le comte qui venait de ramasser son arme et qui recommença le combat avec une rage qui devait lui être fatale. En voulant se jeter sur Carlo, qui ne faisait que se défendre, il s'enferra de lui-même et tomba mortellement blessé. En ce moment quelqu'un se précipita dans le salon. C'était un ami, un sauveur; c'était Théobaldo.

« — Malheureux ! cria-t-il à Carlo, va-teii|, vat'en ! Ma voiture est en bas, fuis... sinon i)Our toi, au moins pour l'honneur de Juanita.

« — Et cet honneur ! m'écriai-je avec désespoir, qui pourra le sauver maintenant ?

« — Moi, dit Théobaldo, moi dont le seul devoir est de veiller sur vous.

« Et il courut à mon mari qui, rassemlilant le reste de ses forces , avait saisi le cordon de la sonnette. A ce bruit, tous les gens de la maison accou-

rurent en foule. Carlo venait de disparaître ; mais ils virent leur maître étendu sanglant sur le parquet, Théobaldo le soutenant dans ses bras, et moi près de lui, à genoux, à moitié évanouie. On s'empressa autour du comte, on lui prodigua des soins que lui-même jugeait inutiles. Et pendant que l'on pansait sa blessure :

« — Allez, dit-il d'une voix mourante à ses serviteurs; faites venir l'aiderinan, les magistrats, c'est devant eux que je veux parler...

« — Oui, dit Théobaldo, exécutez les ordres de votre maître, maisd'ici là, laissez-nous seuls avec lui.

« Ils sortirent tous de l'appartennint, et Théobaldo s'approchant du lit où l'on avait transporté le mourant :

a — Quel est votre dessein, monsieur le comte? lui demanda-t-il d'une voix grave et solennelle.

(( — De charger les lois de ma vengeance, de dénoncer aux magistrats l'adultère et son complice... pour qu'après moi et aux yeux de tous, ceux qui m'ont indignement trahi et déshonoré soient punis à leur tour par le déshonneur, par un châtiment public et honteux!.. Et enfin, continua-t-il d'une voix plus faible , mais avec des yeux où brillaient la fureur et la jalousie, pour qu'ils ne puissent se réjouir de ma mort qu'ils ont causée... pour qu'aprés moi ils ne puissent jamais s'unir

« — Et que dira Dieu devant qui vous allez paraître? s'écria Théobaldo avec un accent terrible, si vous avez accusé et flétri l'innocent, si vous avez voué à l'opprobre et à l'infamie votre femme qui jamais ne fut coupable?

« — Vous espérez en vain me tromper, dit le mourant.

« — Ministre du ciel, je dis la vérité; je la dis devant votre lit de mort et devant Dieu qui m'entend.

« — Et moi qui ne puis vous croire, et en présence de ces dignes magistrats... je parlerai...

« Dans ce moment, en eflet, l'alderman et ses assesseurs paraissaient à la porte de l'appartement ; les domestiques se pressaient derrière eux et sur l'escalier.

u — Ah! dis-je à Théobaldo, je suis perdue !

a — Non pas ! tant que je vivrai.

a Et se précipitant à genoux auprès du lit :

« — Écoutez-moi, dit-il, écoutez-moi, au nom de votre âme !

M Et se penchant vers l'oreille du comte, il lui dit quelques mots à voix basse. Pendant ce temps, les magistrats s'approchaient lentement du lit qu'ils entourèrent.

« Alors le comte de Popoli, soutenu par Théobaldo, essaya de se If ver sur son séant, et s'adressant à cette foule qui attendait en silence sa déclaration :

« — Messieurs, dit-il, je déclare que j'ai été M loyalemt'ut blessé par le seigneur Carlu Hroschi « dans un duel où je l'avais provo(iué. Je deinaiide « donc à vous, mes amis, et à ma femme, dont je « connais l'amour et la fidélité à tous ses devoirs, « de ne poursuivre ni inquiéter personne pom* ma

CARLO BROSCHI

Carlo Broschi et la .coml«:ie Poi>oli,

« mort. Maintenant^ mon père, dit-il à Tliéobaldo^ « bénissez-moi! »

« — Que Dieu te reçoive dans son sein! dit le prêtre au mourant.

« Et il commença les prières de l'Église, auxquelles les assistants répondirent, et il répandit sur son front Ihuile sainte...

« Un rayon de joie brilla dans les yeux du comte, il serra la main de Théobaldo, me tendit l'autre en me disant avec bonté :

« — Pardonnez-Uioi ! . .

« Et le ciel souvrit pour lui.

a II me serait impossible de vous peindre tout ce que j'éprouvai pendant cette scène si longue, si horrible et si étrange !

« Tant d'émotions diverses, d'amour, di- terreur et de surprises, m'avaient assaillie à la ibis, que mes forces étaient épuisées, ma raison atiaiblie, et de-

puis longtemps l'orage était passé que je ne pouvais croire encore au calme qui lui avait succédé.

a Fidèle au silence et à la discrétion qu'il s'était imposés, et sans s'expliquer en rien sur les étranges événements dont nous avions été les acteurs ou les témoins, Théobaldo mavait quittée quelques jours après la mort du comte de Popoli :

a — Vous n'avez plus besoin de moi, m'avait-il dit.

« Je vous laisse environnée de l'estime publique et du respect que vous méritez.

a Si le malheur revient... je reviendrai.

a Un autre réclame mes soins, un autre ami plus à plaindre que vous... car il est coupable!..

« Et il pjrtit.

CARLO BROSCHI

« Je reptai seule dans cette campagne, autrefois si belle et maintenant si triste ; j'y passai les premiers mois de mon veuvage, ne recevant aucune lettre, aucune nouvelle de mes amis !

« Pourquoi?... je l'ignorais.

« La maladie dont j'avais ressenti les premières atteintes commença alors à donner plus d'inquiétudes à ceux qui m'entouraient.

« Quant à moi, je m'en occupais peu... ce n'était pas là qu'étaient mes pensées.

« Enfin un jour je reçus une lettre dont l'écriture seule me fît tressaillir; vous devinez que c'était de lui, c'était de Carlo.

u II me disait que Tliéobaldo lui avait défendu de m'écrira ; mais il apprenait que j'étais souffrante, que j'étais malade, et il ne prenait plus conseil que de lui-même.

« Le climat de T Angleterre ne vous convient pas, continuait-il; il augmente votre mal, il vous faut un climat plus chaud et plus doux, le beau soleil de Naples et l'air de la patrie.

« Revenez, non pas au château du duc d'Arcos, qui vous rappellerait de tristes souvenirs, mais à Sorrente, au bord de la mer, dans cette riante villa qui vous appartient et où l'amitié vous attendra.

« — Ah ! m'écriai-je étonnée, a-t-il donc oublié que j'ai tout perdu, que rien ne m'appartient plus, pas même l'air de mon pays, dont je suis chassée et bannie...

« Mais quelles furent ma surprise et ma joie, lorsque je vis joint à cette lettre un décret du roi qui me rendait ma patrie et les biens de ma famille.

« Je n'étais plus exilée, j'étais riche et heureuse, et plus heureuse encore de devoir mon bonheur à l'ami de mon enfance!

« Ah ! que la reconnaissance est douce envers celui qu'on aime, et qu'on accepte avec joie des bienfaits qui vous obligent à l'aimer encore plus.

(f A l'instant môme je quittai l'Angleterre, je m'embarquai quoique souffrante et seule !... seule ! non, je ne l'étais pas : de joyeuses pensées m'en- \ ironnaient, et d'autres plus riantes et plus douces m'attendaient au rivage, j'allais revoir cetli' JH'ile Italie que j'avais cru quitter pour jamais !

« Esclave j'étais partie, et je revenais libre!... libre !

« Ah ! dans la situation où j'étais, que de rêves malgré moi s'éveillaient à ce mot!

« Vaines illusions, peut-être, que la raison voudiait et ne peut bannir!

« E.spérances insensées qui naissent du cœur, et qui sans cesse exilées reviennent toujours vers leur patrie !

« I-^iifin je touchai le rivage de Sorrente, je revis ces délicieuses campagnes qui avaient appartenu au duc d'Arcos et qu'il n'avait jamais habitées.

« Carlo m'y attendait; je courus à lui pleine de joie et d'ivresse, heureuse du présent et de l'avenir, et je fus tout à coup surprise de la tristesse empreinte sur ses traits.

« Que pouvait-il avoir maintenant à craindre ou à désirer?

« J'étais libre?

« Je compris que ma santé était la cause de son chagrin et desvs inquiétudes; je lui sus gré de ses alarmes, et mon amour s'augmenta de tous les soins dont il m'environnait.

« Il me semblait si doux de lui devoir la santé, de ne la devoir qu'à lui seul et à ses talents !

« — Hélas! me dit-il, vous vous trompiez en me supposant si habile... Je ne le suis pas.

« — N'ètes-vous pas un célèbre médecin ?

« — Ah ! de toutes les sciences, c'est aujourd'hui la seule que j'envierais.

« Mais, hélas ! je ne la possède pas, et la preuve, c'est que je ne puis vous guérir, et qu'il faut céder à d'autres un pareil bonheur.

« En effet, il fît venir de Naples un savant docteur qui ne nous quitta plus, et Carlo me suppliait de lui obéir, et il attribuait à ses soins et à ses talents le changement heureux qu'il remarqua bientôt.

« — Vous vous abusez, lui disais-je ; ce changement, je le dois à vous et à votre présence.

« En effet, jamais ma vie ne s'était écoulée plus heureuse et plus douce.

« Certain de moi et de mon amour, Carlo eût craint de me parler de ses espérances, et ma réserve égalait la sienne.

« Avais-je besoin de lui dire : Ce cœur est à toi !

« Pouvais-je lui donner ce qui ne m'appartenait plus?

« Mais encore quelques mois de silence et de contrainte, et les jours de veuvage seraient expirés; et cet amour, qui était maintenant un crime, serait alors un devoir !

« Sans nous parler nous nous entendions, et nosjûurs se succédaient danscette tranquille ivresse et danscette douce attente, qui est encore du bonheur; mes craintes, mes inquiétudes. \\w> anciennes défiances, tout s'était dissijié.

« L'avenir m'avait fait oublier le passe, et puurtant Carlo ne m'avait rien dit. rien avoué; mais il me semblait qu'entre nous il n'y avait plus de secret, plus de mystère...

« Que pouvais-jo lui demander?

« Il m'aimait?

« Qu'importait !e reste?

« Comme aux jours de notre enfance, nous

CARLO BROSCHI

avions retrouvé nos gais entretiens et nos longues promenades.

« Sa conversation, toujours si attachante, était niainlenant plus grave et plus instructive.

« 1*11 evée loin dn monde, je le connaissais à peine, et Carlo nr'initiait à tous les grands événements qui, alors^ agitaient notre patrie et l'Europe entière.

« Il me parlait de ses principaux souverains; il me peignait leurs traits, leur politique, leur caraclère, comme s'il eût vécu dans leur intimité.

« îl me les montrait voulant entraîner l'Espagne dans des alliances et dans de nouvelles Unies, glorieuses peut-être, mais moins utiles pour elle que la paix dont elle avait besoin pour cicatriser ses blessures; il m'expliquait conmient elle pouvait, sans combattre, devenir plus puissante et plus respectée que par la guerre.

« — Mon Dieu ! Carlo, lui disais-je , où avezvous appris tout cela?

« Savez-vous que vous seriez un très -grand et très-habile ministre?

a II sourit et ajouta d'un air préoccupé :

a — M'en préserve le ciel ! La puissance est si loin du bonheur ! et le bonheur, pour moi, est ici, près de vous.

« Puis, pressant mon bras, que j'appuyais sur le sien, et jetant les yeux sur ce beau golfe de Naples, sur cette mer embaumée dont les vagues caressantes venaient expirer à nos pieds, sur c^ soleil couchant qui étincelait de mille feux :

« — r- C'est ici , s'écria-t-il , sur ces rivages de Sorrente, que le Tasse a vu le jour, qu'il a aimé, qu'il a souffert !

« Et, cédant à son enthousiasme , sa voix émue et attendrie me parlait du Tasse , de sa gloire , de ses malheurs; et ses paroles éloquentes retentissaient à mon oreille comme une douce harmonie, comme les vers mêmes du poëte qu'il célébrait.

« Et je l'écoutais... et je l'admirais... glorieuse et fière de lui et de son amour !

« Nous passions nos soirées dans un pavillon élégant, situé au bord de la mer, et qui nous servait de bibliothèque et de salon de musique...

« Je me mettais à mon clavecin, et Carlo m'accompagnait.

« Il avait acquis un talent que je ne lui connaissais pas : il jouait de laharpi» avec tant de perfection, que souvent, au milieu d'un morceau, je m'arrêtais pour l'écouter; souvent, quand il était d;ais ses jours fie tristesse et de rêverie, l'éjiiotion qu'il produisait allait jusqu'aux larmes; lui-même, maîtrisé par l'inspiration, éprouvait parfois le sentiment qu'il faisait naître.

« Je voyais tout à coup sa tète tomber sur son sein, la harpe échapper de ses mains, et son visage inondé de pleurs qu'il se hâtait d'essuyer en souriant ; puis , sur-le-champ , pour ramener la gaieté, il exécutait quelque boléro ou quelque joyeuse barcarole.

« Rien n'égalait la bonté de son cœur, et parfois cependant, je dois en convenir, il avait dans le caractère des singularités et des bizarreries inexplicables.

« Une paysanne de nos environs, Fiamma, vint un jour me voir et me remercier de je ne sais quel service, et elle me raconta que, quelques années auparavant, pauvre et misérable, elle priait sur la grande route devant une madone, lui demandant du pain pour elle et sa famille.

« Une bourse pesante tomba à ses pieds ; elle leva les yeux, et vit un beau gentilhomme : c'était Carlo qui lui disait ;

« — N'es-tu pas Fiamma, autrefois jardinière au château du duc d' Arcos ?

« — Oui, signor , sans pain et sans asile depuis que notre maîtresse a été bannie et ses biens confisqués.

« — Cette bourse vient de sa part, prends-la, sois heureuse et prie Dieu pour elle.

a — Et pour vous, monsieur.

« Fiamma, enchantée, avait rendu la joie à sa famille; bien mieux encore, elle avait, grâce à la générosité de Carlo, épousé plus tard Giambatista, son amoureux, dont elle avait fait la fortune et qui était maintenant un des maraîchers de Sorrente les plus habiles et les plus laborieux.

« Je voulus à mon tour causer une surprise à Carlo, et je donnai à Giambatista la place de jardinier en chef chez moi, où il vint s'établir avec sa femme et ses deux enfants.

« Puis, le lendemain de son arrivée , dirigeant ma promenade du côté de son habitation, j'y entrai avec Carlo, qui me donnait le bras.

« Je croyais que l'aspect de cet heureux ménage, de ce mari et de cette femme qui s'aimaient si bien, lui causerait une douce satisfaction et je vis au contraire sur ses traits une

expression pénible qu'il se hâta vainement de réprimer !

« Quand les deux petits enfants vinrent, en se jouant, rouler à ses pieds, il fit un pas en arrière pour s'éloigner d'eux; puis honteux de ce mouvement, il se rapprocha; mais, pendant que je les tenais sur mes genoux et les embrassais, à peine s'il leur lit ([uelque froide caresse.

« Chaque fois qu'il rencontrait dans le parc Fiamma ou son mari séparément, il leur parlait avec bonté et amitié, causant com]»Iaisanimcnt de leurs travaux, et ne les quittant jamais sans leur laisser des marques de sa générosité.

« Dès qu'il les rencontrait ensemble, il détournait la tête et ne leur adressait pas la narole.

« — Je crois que vous aimez Fiauuna, lui dis-je

CARLO BROSCHI

un jour gaiement, et que vous êtes jaloux de (iiambatista.

« Il me regarda d'un air étonné et comme s'il ne comprenait pas qu'une pareille idée pût me venir; aussi je me liâtai en riant de le rassurer. Quant aux deux petits enfantsje remarquai que décidément quand il les apercevait dans une allée, il en prenait une autre. Il est vrai que ceux-là étaient fort bruyants, et que dans ses promenades Carlo recherchait surtout le calme et la solitude. Depuis quelque temps, surtout, sa mélancolie habituelle semblait augmenter : je le surprenais souvent triste et rêveur, et pourtant chaque instant nous rapprochait du terme, objet de nos vœux! Encore deux mois, elle temps de mon deuil était fini. Qui pouvait donc ainsi troubler ses rêves de bonlieur? Quels nuages pouv.aient obscurcir de si beaux jours! Carlo avait reçu plusieurs lettres qui paraissaient vivement le préoccuper; et, malgré la réserve que je m'étais imposée à cet égard, je me hasardai à l'interroger.

« — Hélas! me dit-il, vous avez raison, votre cœur m'a deviné, j'éprouve un violent chagrin ! Il faut que je vous quitte, Juanita! que je m'éloigne pendant un mois. Tout un mois sans vous voir; concevez-vous ma douleur ?

« — Oui, lui dis-je, si j'en crois la mienne ! Et pourquoi vous éloigner? qui vous y oblige?...

« Je vis au trouble empreint sur tous ses traits, que je ne pouvais le savoir.

« — Je ne vous le demande pas, m"écriai-je; je ne vous demande rien; votre amie ne veut rien de vos secrets... jusqu'au jour où ils seront les siens...

« Il tressaillit, et je me hâtai d'ajouter :

« — Jusque-là, et alors encore, c'est à vous de commander, et à moi d'obéir. Partez donc, puisqu'il hi faut, et si je vous suis chère, rendez-moi bientôt le bonheur que vous m'emportez.

. « Il me jura de revenir avant mi mois et partit. . . Le difficile alors fut d'occuper mes jom-nées, de me créer des travaux, une existence nouvelle, en un mot, de vivre sans lui!... Ces lieux si agréables et si riants quand il les habitait, ne me parlaient plus maintenant que de son absence, et je ne tenais pas à y rester. Je voulais depuis longtemps et je devais remercier le roi de ses bienfaits et des grâces qu"il m'avait accordées. La cour voyageait, dit-on, dans ce moment, et devait séjourner quelques semaines à Séville. Je résolus de m'y rendre : c'était un voyage peu fatigant, et surtout une distraction. Mais, avant mon départ, je voulus, en sage propriétaire, m 'occuper et prendre connaissance des biens que la bonté du roi venait de me rendre. Je passai donc deux ou trois jours dans un travail nouveau pour moi, celui d'examiner et de mettre en ordre les contrats et les titres qui se trouvaient dans l'appartement occupé par Carlo. Parmi ces papiers, il y en eut un qui frappa ma vue : ce n'était que le fragment d'une lettre déchirée et anéantie. 11 ne m'oHi'it que quelques mots; mais ces mots étaient de \a main de Théobaldo, et récemment adressés à Carlo. Voici ce que contenait ce fragment :

« Que veux-tu donc?... Qu'espères-tu?... in- « sensé. Six mois de bonheur;... dis-tu, et puis « mourir!... Mourir, ingrat!... Et elle?... Car je 0 ne te parle plus de moi... u

« Je frémis en lisant ces mots que je ne pouvais comprendre, et qui semblaient m'annoncer de sinistres desseins, ou plutôt, mon âme, facile à s'alarmer, donnait sans doute une interprétation fatale à des phrases dont j'ignorais le sens et la portée. Mais, tout eu cherchant les meilleures raisons du monde pour me rassurer... je m'etfrayai moi-même, et je partis avec la crainte et le pressentiment secret de quelque malheur. Je fis jiourtant une heureuse traversée. J'arrivai à Carthagène par un temps superbe. Le voyage de la cour avait donné à toute la population un air de fête. Le roi Ferdinand était à Séville, attendant la reine, qui devait l'y rejoindre après avoir parcouru les provinces voisines. Je m'arrêtai à Carthagène, où j'étais débarquée, pour m'y reposer. Mon hôtel était près de l'église, et mes fenêtres, ainsi que toutes celles de la rue, étaient tendues de tapisseries et ornées de fleurs. Une somptueuse procession allait passer, c'était le cardinal Bibbiéna qui se rendait à l'église, où il devait officier.

« — Le voilà, le voilà, me dit-on, en me montrant un dais magnifique, et incelant d'or et de pierreries.

M Je jetai les yeux sur le saint ministre qui distribuait sa bénédiction à ce peuple prosterné.

« — Théobaldo! m'écriai-je.

« — Oui, me répondit-on, Théobaldo Gecchi, évèque de Nola, le plus jeune des cardinaux et le dernier nommé parle pape Benoit. C'est le crédit de la reine qui l'a fait arriver à cette haute dignité où l'appelaient du reste sa piété et ses talents !

« Je restai stupéfaite ! tout ce que je voyais, tout ce que j'entendais me semblait de la magie. Le lendemain je partis pour Séville : la route était couverte de voyageurs à pied, à cheval ou eu litière. A la dernière poste, on ne put me donner de mult's; il n'y en avait que quatre, et elles étaient retenues pour un grand personnage qui voyageait incognito. Il fallut bien marrêter. La chaleur était étouflante, le soleil était ardent, et, pour m'en garantir ainsi que de la poussière, j'avais baissé les stores de ma berline, où je me tenais renfermée, attendant qu'il revint à la poste des mules et des. muletiers. J'entendis le fouet des postillons, un équipage venait d'arriver. J'entr'ouvris les stores de ma voiture, et quand les nuages de poussière furent dissipés, j'aperçus^ une calèche anglaise du goût le plus élégant. M;iis, comment vous peindre ma surprise et le tremblement donX je fus ^^aisie en reconnaissant Carlo assis à côté d'une femme jeune et belle. Sa parure était simple et ses manières distinguées. Quant àses traits, ils se gravèrent sur-le-champ dans ma mémoire, pour ne jamais s'eii elTacer. Et, dans ce moment, Je les vois encore !... Eu quelques minutes les voyageurs eurent relayé et repris leur coui'se rapide. Quelques instants après, des mules arrivèrent pour moi; et.

CARLO BRdSCHr.

pendant ((iron attelait, je demandai aux gens de la poste s'ils connaissaient les voyageurs qui m'avaient précédée.

« — Non , signora , reprit l'un d'eux ; mais ils sont riches et paient bien : œ doit être le mari et la femme.

« — Ou quelque chose de ce genre-là , ajouta avec un sourire malin un autre muletier.

(f — Qui vous le fait croire ?

« — Par Notre-Dame-d'Atocha ! quand on voyage ainsi en tète-à-tète ; et puis la jeune dame tutoyait le beau cavalier.

« — En vérité , lui dis-je , en sentant le cœur qui me manquait.

a — Oui ; elle lui disait : a Carlo, que penses-tu de cette poussière? Ne trouves-tu pas que nous voyageons comme les dieux, dans un nuage ?

« — Assez, lui dis-je, et partons.

« J'arrivai à Séville plus morte que vive. Le muletier m'avait conduite au plus bel hôtel de la ville, aux Armes d'Espagne; et en entrant dans le riche appartement que m'offrait mon hôtesse, le premier objet qui frappa mes regards fut un portrait richement encadré. Jugez de mon trouble, ce portrait était celui de cette inconnue, de cette compagne de voyage, de cette maîtresse de Carlo, dont le souvenir et le^ traits semblaient me poursuivre partout.

a — Quelle est cette femme? demandai-je à mon hôtesse.

« Elle me fit une révérence et me répondit :

(f — Est-il possible que la signora n'ait pas reconnu Sa Majesté la reine !

« — La reine! m'écriai-je en chancelant.

« Ah 1 la fortune et le crédit de Carlo, le mystère qui l'environnait, ce secret terrible d'où dépendaient sa vie et sa liberté ; tout était expliqué, jusqu'à sa tristesse et à ses remords!... Accablée, anéantie, n'ayant plus la force de penser, ni même de pleurer, j'ignore combien de temps je restai dans cet état. Quand je revins à moi, mon hôtesse m'apprit que j'avais été toute une semaine malade, mais que son zèle et ses soins m'avaient rendue à la sauté; elle m'apprit également que, depuis deux jours, la maison du roi et toute la cour étaient retournées à Madrid. Malgré moi, je parlai à tout le monde de la reine, et chacun me répétait à ma grande surprise, que c'était la piété et la vertu mêmes; qu'elle adorait son mari, lui aidait à porter le fardeau de la couronne, et ne s'occupait, ainsi que lui, que de la prospérité de l'Espagne. Craignant de lai^er pénétrer le secret redoutable que seule je possédais, je hasardais, en tremblant et avec réserve, quelques mots sur Carlo. Ce nom était ignoré, personne n'en avait jamais entendu parler ; et, en Espagne comme à Londres, nul ne connaissait Carlo Broschi !

« Dès que je pus soutenir le voyage, je partis. Je me rembarquai pour Naples, mais je ne retournai pas à Sorrente, dont le riant aspect et les heureux souvenirs m'eussent été odieux. Je courus me cacher sous les sombres allées du château d'Arcos. Ses antiques tourelles, ses murailles noircies et dégradées par le temps, respiraient une tristesse qui convenait à la mienne. Une partie du château avait été bâtie sur des rochers, au pied desquels roulait un torrent furieux. Au fond de cet abîme était la mort! Une mort certaine et le repos!.. Plus d'une fois, je l'avoue, arrêtée au bord de ce précipice, dont je mesurais l'horrible profondeur, j'avais eu l'intention de m'y élancer... Mais Dieu m'avait retenue! Il m'avait semblé, au bruit mugissant du torrent, entendre la voix de Théobaldo qui m'annonçait

mon châtiment et ma damnation éternelle et

tremblante je m'étais résignée à un supplice plus long et plus cruel.

« Il y avait un mois que Carlo était parti, et fidèle à sa promesse cette fois, il était revenu à Sorrente au jour indiqué ; ne m'y trouvant pas, il était accouru au château d'Arcos, et si j'avais ignoré sa trahison, son trouble et sa tristesse auraient dû me l'apprendre. Trop franche pour lui cacher ma douleur, trop tière pour m'abaisser à des reproches, je lui racontai froidement ce que j'avais vu et entendu, tout en lui promettant le silence sur un secret d'où dépendait sa vie. 11 me laissa parler sans m'interrompre, et quand j'eus fini, il tira de son sein une lettre qu'il me présenta en me disant :

a — Vous ne parlerez de cet écrit à personne de mon vivant... pas même à moi. La lettre était de la main de la reine, et conçue en ces termes :

« Personne plus que vous, Carlo, n'est dévoué au a roi, mon mari. Il n"a pas de serviteur plus fidèle, a ni de conseiller plus éclairé. Par ses joui>s que je ot vous dois, par le tendre amour que je lui porte, a par l'intérêt que je prends à son bonheur et à la « gloire de son règne, n'écoutez plus de vaines « craintes, et bravez des préjugés que nous bravons « nous-mêmes. Qu'importe votre naissance ? qu'im- « porte votre état? Méprisez pour nous les cris et « les insultes de la cour, et soyez notre ministre, « comme vous êtes notre ami.

« Je vous attends le 20 de ce mois à Aranjuez. »

« C'est aujourd'hui, s'écria Carlo avec un accent passionné, et je ne suis point à Aranjuez!... Je suis ici... au château d'Arcos... près d'une amie... qui me soupçonne, qui m'accuse, et que je ne veux plus quitter.

« — Quoi : Carlo, vous restez?

„ — Tant que je vivrai, me dit-il d'un air sombre; tant que vous ne me direz pas : va-t'en, car ma souveraine, c'est vous!..

« — Et ce rang qu'on vous offre, et cette faveur inouïe... inconcevable?..

CARLO liROSCIlI.

« — Je vous ai.priée, s'<'c]'i;i-t-il d'un air triste, lit vous m'avez proinis de n'en jiarler à personne... pas même à moi... Les services que j'ai rejidus à mon souverain, la faveur secrète dont il m'iionore tiennent à des causes que je ne puis révéler... c'est le seul et dernier secret que j'aurai pour vous, et

que vous ne connaîtrez peut-être que trop tôt

Qu'importe d'ici là si vos craintes sont dissipées... et j'espère qu'elles vont l'être. Il prit la plume et écrivit :

« Madame, « Les bontés dont mon seigneur et roi, et dont a Votre Majesté ont comblé l'obscur et inconnu « Carlo, n'ont déjà que trop excité l'envie, et ce- « pendant la haute confiance où vous daignez « m'admeltre, était un secret qu'à peine on pouvait « deviner! Que serait-ce si je devenais ministre? « Les outrages auxquels je suis en hutte ne s'arrê- <t teraient pas à moi et s'élèveraient peut-être plus « haut. Par le dévouement que je porte à vous, « madame, ^t au roi; dans l'intérêt de sa gloire « et de son fègne, je le supplie de me retirer le « poste éminent qu'il voulait me confier; je n'y « avais d'autre droit que mon zèle, et mon refus « peut-être m'en rendra digne ; car, en refusant, « je crois servir Sa Majesté. Et maintenant je sol- « liciterai une autre grâce : permettez-moi de vivre « et de mourir dans la retraite et dans l'obscurité, « qui seules conviennent au pauvre et misérable « Carlo. Je vous écris d'Arcos ; et depuis le jour a où Votre Majesté a daigné, à ma prière, faire « grâce à la comtesse de Popoli, vous connaissez « mes sentiments pour elle, sentiments insensés et peut-être, mais qui ne finiront qu'avec ma vie, a ainsi que mon dévouement et ma reconnaissance a pour Votre Majesté. »

. « Lorsque j'eus lu cette lettre, il la cacheta et l'envoya par un exprès.

« — Maintenant, me dit-il, conservez->ous encore des doutes?

a — Je n'ai plus que des remords, répondis-je en lui tendant la main, et d'ici à quelques jours j'es- ])ère les apaiser. En effet, il me tardait de réparer mes indignes soupçons : il me tardait surtout de reconnaître les sacrifices que Carlo venait de fain.» pour moi ! J'avais écrit en secret à Théobaldo, à l'évoque de Nola, ou plutôt au cardinal lîibbiéna; car je comprenais maintenant comment il devait tous ses titres à la protection et à l'amitié de Carlo. Sans le prévenir de ce que je voulais de lui, je le priais d'accourir au plus tôt, car j'avais un service im])ortant à lui demander. J'étais sûre de le voir arriver, et, en eilct, quelques jours après, la voiture de son éniinence entrait dans la cour du château, à la grande surprise de Carlo, qui ne l'attendait pas.

« Après sept années d'absence, nous nous retrouvions donc encore une fois réuuis dans ai. château où s'était passée notre jeunesse, dans ces lieuv témoins de nos plaisirs et de notre amitii', de nos serments et de nos rêves : serments que nous avions

tenus, rêves qui s'étaient réalisés d'une manière si miraculeuse ! Au moment où nous entrâmes tous ti'ois dans le salon du duc d'Arcos, dans ce salon gotliique qui nous rappelait tant de souvenirs, la môme idée vint nous frapper sans doute, car nous nous tendîmes les mains, et nous nous regardâmes. Quel changement, mon Dieu! Autrefois, dans ces lieux mêmes, pauvres, malheureux et incertains de l'avenir, la joie et la santé brillaient dans nos yeux. Aujourd'hui, riches et puissants, les soucis

et les souffrances se lisaient sur tous nos traits

le mal qui me consumait avait terni mes riantes couleurs, le front de Théobaldo était sillonné par des rides précoces, et Carlo, j'ignore par quelle raison, semblait le plus triste de nous. Les larmes aux yeux, nous nous embrassâmes tous trois en nous écriant : « Tout est changé, excepté nos cœurs.»

« — Mes amis, leur dis-je quand ils furent assis, vous rappelez-vous qu'il y a sept ans, à pareille époque, nous étions bien malheureux; c'était le jour où Carlo nous quitta.

« — Oui, oui, s'écria Carlo en tressaillant; jour affreux ! jour horrible !

« — Dont le sort doit nous dédommager, continuai-je; car jusqu'à présent il a été bien cruel pour moi, et moi, Carlo, bien injusie pour vous. Je n'ai qu'un moyen de réparer mes torts et de m'acquitter, si je le puis jamais, de tout ce que je vous dois : dans huit jours expire le temps de mon veuvage, et dans huit jours je désire qu'ici même Théobaldo nous unisse !

« Carlo, hors de lui, s'élançait vers moi pour me remercier, lorsqu'il rencontra le regard foudroyant de Théobaldo.

« — Je ne bénirai pas ce mariage, dit-il avec colère.

« — Et pourquoi? m'écriai-je stupéfaite.

a — Insensés tous les deux ! ne savez-vous pas que cette union, autrefois permise, est maintenant impossible; que tout la réprouve et vous sépare; que la plus noble dame de Naples, la nièce du duc d'Arcos, la comtesse de Popoli, ne peut épouser

« — Un homme sans noblesse et sans naissance ? m'écriai-je en souriant.

« — Non, reprit Théobaldo en regardant toujours Carlo, qui, les yeux attachés vers la terre, semblait atterré... Mais elle ne peut, aux yeux de toute l'Italie, épouser le meurtrier de son mari.

« Carlo poussa un cride surprise et dindignalion.

« — Oui, poursuivit Théobaldo avec force, cette main qui a frappé le comte de Popoli, ne peut s'unir à celle de sa veuve sans honte et sans infamie !.... C'est proclamer aux yeux de tous l'adultère et le déshonneur... Et si tu l'aimes, Carlo, tu dois la vouloir respectée et non jtas flétrie.

« — Mais le comte de Popoli. m'écriai-je, a déck\ré hautement qu'il avait succombé loyalement, et dans un combat où sou lionneur n'était point engagé.

« — Et si, à ma prière, reprit Théobaldo, il a f;ùt cette déclaration pour vous conserver chaste et l)ure dans l'estime publique; si j'ai détourné de

CARLO BROSCHÎ.

votre front le scaiulalo et l'opprobre, savez-vous à (jnelles conditions? Savez-vous si je n'ai pas promis, pour vous et en votre nom, que jamais votre main ne s'unirait à celle de votre complice?..

« — L'a-t-il exigé? m'écriai-je tremblante.

« — Je ne puis, ministrt; de Dieu, révéler les paroles d'un mourant ni les secrets de la confession; mais j'atteste ici, et ce mot doit vous suflire, que je croirais otienser le ciel en bénissant ce mariage !

« 11 sortit et nous laissa dans la consternation et le désespoir.

« — Oui, me disais-je en moi-même, Je ne nie pas qu'un pareil mariage ne puisse me perdre à jamais dans li; monde; mais je ne m'attendais pas à trouver en ïliéobaldo tant de rigorisme et de dureté!

a La voix de l'amitié aurait pu adoucir ce que la religion et le devoir avaient d'inflexible et de sévère; il devait nous plaindre du moins, et il est parti . . . sans nous consoler ! . . ïl nous savait malheureux, et, pour la première fois, il s'est éloigné sans mêler ses larmes aux nôtres ! Carlo, au contraire, quoique frappé comme moi par ce coup terrible, avait redoublé de soins et d'amour pour me le faire oublier. Il me cachait sa douleur, qui eût augmenté la mienne, et jamais il ne m'avait montré plus de tendresse et pins de passion. Trop généreux pour se plaindri^ï ou pour m'accuser, trop pur pour me vouloir au prix de l'honneur et du devoir, je voyais les tourments auxquels il résistait en vain ! Prêt à céder, il me fuyait; ou bien, ivre d'amour, il tombait à mes pieds en s'écriant : Je serai ton esclave; je passerai ma vie à l'adorer. Ma sœur, mon amie, je ne veux de toi que ton âme et ton amour !... je ne demande rien au ciel. Je suis le plus heureux des hommes!... et le bonheur avec d'autres ne vaut pas le malheiit avec toi!...

« Trois mois se passèrent ainsi dans le supplice et dans l'ivresse d'une passion dont les combats épuisaient chaque jour notre courage et Uos forces. Chaque jour les menaces de Théobaldo s'eflaçaient de mon souvenir; le cri de l'opinion et les murmures du monde retentissaient plus faibles à mon oreille ; la voix de Carlo m'empêchait de les entendre. Depuis quelques jours, surtout, je remarquais en lui une exaltation et un délire qui m'inquiétaient ; depuis trois mois ces luttes continuelles, cette fièvre ardente à laquelle il était en proie, et que redoublaient encore l'ardeur du climat et le soleil étincelant de Naples, tout avait brûlé son sang et enllammé son cerveau. Souvent le désordre de ses discours annonçait celui de ses idées... souvent, dans ses yeux ardents et passionnés, régnaient je ne sais quel égarement et quel sombre désespoir qui m'effrayaient.

« — Carlo, lui disais-je, ne me regardez pas ainsi...

« — Rassurez-vous, me disait-il, mes souffrances sont telles, que bientôt, je l'espère, bientôt je mourrai!... Je voulais hâter ce moment... c'est facile... je ne crains pas de me tuer... mais je crains de ne plus vous voir!

« Et, en me parlant ainsi, les larmes et les san-

glots étouflliiient sa voix. Ah! il disait vrai, c'était trop souffrir; et moi, faible femme, je n'avais plus la force de lutter contre son amour et contre le mien.

« Un jour, l'air était lourd et pesant, et la chaleur étouflante; un orage se formait du côté de la mer. Nous étions assis dans le parc, et depuis quelques instants je parlais à Carlo, qui ne me répondait plus... Je pris sa main, qui était brûlante...

« — Vous avez la fièvre, lui dis-je, une fièvre ardente?

« — Oui, me dit-il, voilà bien des nuits que je n'ai dormi, et cela me désole... cela double mes jours. . . moi qui, au contraire, voudrais les abréger !

« Il y avait dans cette phrase tant de résignation et de malheur, que tout mon courage m'abandonna; jène vis plus que Carlo quej 'allais perdre ! . . . Carlo prêt à mourir!... Et tout dans mon cœur céda à cette idée.

« — Écoute, lui dis-je, c'est assez de combats et de tourments ! Qui peut nous condamner à en subir davantage!... Le monde, l'opinion qui nous flétrira, dit-on, si je te présente aux yeux de tous en disant : voilà mon sauveur, mon amant, mon époux ! . . . Eh bien ! ces mots qu'il m'eût été si doux de prononcer... pourquoi les dire? pourquoi les avouer ? Si Théobaldo, si notre ami nous abandonne, n'est-il pas quelque autre prêtre, quelque indilférent, qui, à prix d'or, consente à nous unir en secret ?

« Carlo fit un geste de surprise et d'égarement.

« — J'ignore , continuai-je vivement , si dans nos lois une pareille union est permise ou valable... Mais elle l'est à mes yeux; car, devant Dieu qui m'entend, que ces nœuds soient ou non formés, je te regarde comme mon époux... comra^ celui à qui j'appartiens... Oui, Carlo, mon honneur... c'était ma vie... et tu m'es plus cher que la vie... car, tu le vois, je t'aime... et je suis à toi.

« A ce bonheur inattendu, inespéré, Carlo poussa un cri de joie, leva les mains au ciel et tomba à mes pieds, en proie à un délire qui me fit trembler pour sa raison et pour ses jours. Habitué depuis longtemps à combattre la douleur, son cœur n'était point préparé à une si grande félicité, et trop faible pour la supporter, il y avait succombé. Une fièvre cérébrale, une fièvre terrible s'était emparée de lui, et pendant huit jours il fut entre la vie et la mort, ne voyant, ne reconnaissant personne... pas même moi ! Au bout de ce temps , la fièvre tomba ; mais la raison n'était pas encore revenue ..

« — Cela ne peut tarder, me dit le docteur ; du temps, des ménagements... absence de bruit et d'émotions, voilà le seul régime que je lui prescris.

« En effet, le délire de Carlo n'avait plus rien d'effrayant. Il ne parlait que de son prochain mariage.

« — Elle m'aime, s'écriait-il ; elle m'aime plus que son honneur!... Elle consent à se donner à moi!... Mais quand donc cette, union?

« — Dès que vous serez rétabli, lui disais-je.

„ — Ah ! ce sera bientôt, car maintenant je suis heureux.

« Et alors, dans sa brillante imagination, qui

CARLO BROSCHI

Mort (lo

chez lui avait snrvôcu à la raison, il me traçait un tableau enchanteur d'un ménage bien imi, des charmes de riniimité, des douceui's de la famille. Ces rêves si doux et si séduisants étaient presque de la raison, ou du moins une folie pareille était déjà du bonheur ! Appuyé sur mon bras, il venait d'essayer le soir, dans le parc, une promenade qui lui avait fait grand bien, et nous rentrions au château, lorsque, sous le vestibule, se présenta à nous un homme qui l'attendait... C'était Cherardo Broschi... c'était son pore !

« — Voilà un an écoulé, lui dit le vieillard, et tu m'as permis de venir te voir tous les ans.

« Pendant qu'il parlait, <]arlo le regardait d'un air attentif et comme cherchant à rappeler ses souvenirs. Une révolution soudaine se préparait en lui; la raison lui revenait. 11 me tendit la main ave* tendresse. Jiianita, medil-il. ma bien-aimée... Puis, apercevant (Uierardo : Mon i»ère ! s"écria-t-il avec un accnil tcrriltlp et en se frappant le front

comto Popoli.

avec rage. Puis apercevant dans le vestibul» un fusilde chasse qu'on y avait laissé, il s'en empara et coucha enjoué le malheureux vieillard. Je me jt?tai au-devant de lui en lui disant : Partez, éloighezvous ! et il disparut dans le parc. Mais déjà i' ma vue l'arme était échappée des mains de Carlo.

a — Vous le voyez, me dit-il, c'est plus fort que moi. Sans vous, que serais-je en ce moment "> Carricide ! . . . murmura-t-il à voix basse ; et frisson '>ant de tous ses membres, il resta quelque temps h lèU' cachée entre ses mains. Pour le rappeler à des idt''t>s plus douces et plus riantes, je m'approchai dt lui et lui parlai de nos projets, de notre mariage.

« Quand donc? s'écria-t-il.

« — Dès demain, si vous le voulez.

a 11 me serra la main avec une expression de tendresse et de reconnaissance. .\ demain, me ditil, et il rentra dans son apjiarteinent. Il était temps, c<ir(iuel(iuesuiinutesaprèsre\int(iherardo. qui voulait absolumeiil voir tMicore son fils et l'embrasser.

CART.O RROSCHI.

Carlo Broschi et son pèr«.

« — Il me tuera s'il le veut, disait-il; mais je dois le voir, il me l'a promis.

« J'eus bien de la peine à lui faire comprendre que dans ce moment sa vue pouvait faire grand mal à Carlo et le replonger dans un nouvel accès.

« — Puisqu'il le faut, dit-il en soupirant, sa santé avant tout; qu'il vive et que je meure... Il est bien cruel envers moi... non pas que je l'accuse, mais je l'aime tant qu'il devrait me pardonner... Allons, je m'éloigne.

■ « Et le vieillard fut longtemps encore à sortir du château, et longtemps il erra autour des murs. La chambre de Carlo donnait sur le torrent, et des g.;ns de la maison avaient vu le soir Gherardo de l'autre côté du précipice, assis sur les rochers qui étaient en face des fenêtres de son tils, et cherchant encore à distinguer ou à deviner ses traits.

« Hélas ! le pauvre vieillard ne devait plus les revoir ni nous non plus! Le lendemain, Carlo ne descendit pas à l'heure du déjeuner. Je l'envoyai

avertir. Sa porte était fermée. On frappa; il ne répondit point. On brisa la serrure ; sa chambre était déserte. Il ne s'était point couché ; mais les bougies, presque consumées, laissées sur son bureau, prouvaient qu'il avait veillé une partie de la nuit... La fenêtre qui donnait sur l'ahime était ouverte... Sur l'appui, on voyait encoce l'empreinte de ses pieds... .Au bas de la croisée, les rochers qui bordaient le précipice étaient couverts de sang, et les eaux impétueuses du torrent avaient emporté son corps ! 11 ne nous restait rien de lui... rien que ces papiers laissés sur le bureau de sa chambre... un })ortefeuille contenant des sommes immenses, et son testament, écrit de sa main... Il y disait en peu de mots qu'il se donnait la mort dans la crainte de devenir parricide... et qu'il me nojnmait héritière de toute sa fortune.

« Ainsi me fut ra\i le compagnon de mon enfance et Pami de iiui jeunesse. Ainsi le sort, qui se joue de nos projets et de nos rêves de bonheor...

LAl'.NY — Iinpr iiii rio lie ViaUT e' Cls

CAIILO BHOscnr.

n'a pas voulu que nous fussions uiii- sur la d rro. Mais ne nie plaignez pas, mes uniis, et lelicitezmoi ! Dieu a pris ma douleur en pitié; il s.hré's,(t le temps de l'exil, et bientôt, je le sens, ô mou hienaimé Carlo, il me permettra de te rejoindre !.. . »

On pense bien que pendant ce long récit la comtesse de Popoli s'était plus d'une fois interrompue, et plus d'une fois ses larmes avaient coule en retraçant à ses jeunes amis de si pénibles souvenirs.

— Maintenant, mes amis, leur avait dit Juanita, vous connaissez mon sort et comprenez ma position. Tous les biens que je [wssède dans le royaume de Naples sont à ma sœur, je les lui abandonne,* mais ceux que j'ai acqtiis en Espagne avec les ricbesses de Carlo.. .jen'ai pu les accepter que comme un dépôt. J'ignore ce qu'est devenu le malbeïtreus

Gherardo IJrnsclii je ne t'ai pas revu depuis ta

mort de son fils, mai-s s'il reparait maintenant,.,., ou quand je ne serai plus... toute cette fortune îai appartient! Lui seul est l'héritier de son enlanl. Fernand, et toi, ma sœur, vous ne l'oublierez pas. Vous me l'avez JTïré, et, grâce à votre promesse, vous voyez que je puis accepter sans crainte toutes les conditions du duc de Carvajal.

En etfet, Juanita devait, ta semaine survante', signer le contrat tel (pie le duc l'avait dicté, et le jour même devait voir le bonheur des deux amaaîs.

Mais Juanita, déjà soitffraute et malade, devtaS si faible, qu'il lui fut impossible dt> sorti? de s-j^» appartement. Le mai avait fait dqmis quelques jours des progrès etfrajatifs, soit qu'il fût arrivé à sa dernière période, swt ipm tes émotions que Juanita venait cVéprouv^r eussent porté le e©»p fatal à cette organisation si frêle et si tendre, qui me vivait plus que })our aimi'r et se souvi'uir !

Isabelle, en voyant l'état de sa sœur, déclara que toute idée de lëte et de réjouissance devait être éloignée ; ([u'clle ne signerait le contrat et ne consentirait à i e mariage que lors(iue Juanita pourrait y assister, et, au grand désespoir de Fernand. le jour des noces se trouva encore retardé. Sa seule consolation était daller voir sa iiancée, qiu ne quittait plus sii sœur;, et tou^ les deiLx passaient leur journée près du lit de la pauvre monrante. Isabelle avait remarqué que le seul moyeu d'appeler encore le sourire sur ses lèvres, c'était de lui parler de Carlo, et elle lui en parlait toujours.

— Je ne le reverrai plus, disait Juanila; mais si je revoyais seulement le pauvre Gherardo!... je mourrais contente, et je porterais là-haut à mon bien-aimé Carlo la bénédiction de son vieux père.

— Patience ! disait Isabelle, il reviendra, j'en suis sûre, surtout s'il ignore la mort de son liLs. Ne doit-il pas le voir tous les ans? Et pour le revoir,, il reviendra iirès de toi certain de ly trouver?

— Naines illusions, dit Juanita, retour impossible ! — Et pourquoi donc? pourquoi le ciel et les

saillis ne feraiml-ils \ra> un miracle pour toi, ma sœur, qui es une sainte? — Ahî s'écria Juanita, tais-toi !... El montrant du doigt la fenêtre qui était en face de sou lit : — Ma raison aHaililie me fait voir des fantômes ; car, pendant qnu tu parlais... j'ai cru voir derrière les carreaux de cette croisée. . . le pauvre Gherardo. C'était lui ou son ombre qui me regardait en pleurant.

Isabelle s'élança vers la porte qui donnait sur les jardins, et entendit les [>a3 d'un homme qui s'enfuyait. Fille fit sigme à Fernand, et celui-ci, dans sa course ra[>ide, eut bientôt rejoint le vieillard, qu'il ramena dans la chambre de Juanita.

— C'est vous, Gherardo, s'écria cell.>ci, vous qui me fuyez?

— Il le fallait, dit le vieillard tremblant, il le fallait ; sans cela aurais-je pu renoncera vous voir ! vous (jue j'ai élevée, vous, la protectrice et l'amie i!e mon pauvi'e Carlo î

— Vous savez donc qu'il n'est.plus?

— Oui je le sais, dit Gherardo en balbutiant .

— Eh bien ! s'écrièi*ent Fernand et Isabelle, nous avons tous ici des trésors à vous remettre.

— Oui, dit Juanina, Carlo a déposé entre mes mains ta fortune.

— Qu'elle y reste, répondil le vieillard, tout ce ffti'a fait Carlo est bien fait. Je ne veux rien. Je ne

;^ demande rien aiï ciel qnte de vous voir revenir à \ là santé.

^ — C'est iiwpossible, dit tristenient Juanita, mes

[ derniers otoments ae sont pas éloigtiés ; mais il dé-

,. pead de loi de lesado«cir; reste auprès de moi, ne

! lik' quitte plus... Tu me le promets, n'est-ce pas?

' Le vii'illard hésita et parut embarrassé. — 1-Ji

i quoi ! tu me refuses ? — Je ne le puis, signora, je ne

le j)uis. — Et pourqn-oidouc? — Ou m'attiMidailleurs.

— Aujourd'hui ? — C«i soir m«me . — Je te le demande

an nom de toa filSy au nom de Carlo, qui nous re-

i garde H nmis eateitd peut-être. Mon Dieu ! s'écria-

t-e^lte en joigTcaTit les mains, que n'est-il là pour

fermer mes yeux, pour recevoir mon dernier souj)ir !

Et dans son amour, dans sa douleur, elle lui

adressait des adieux si tendres et si déchirants, une

Fernand et Isabelle fondaient en larmes. Huant à

Gherardo, il i)araLssait en proie à un combat vicv-

lent ; il sanglotait eu se tordant les mains, et enlin,

tombant à genoux {ires du lit de Juanita, il s'écria :

— Je n'y tiens plus je n'y résiste plus

Quand il devrait ma niaudire encore ; quand il devrait cette fois me tuer tout à fait, vous le verrez, signora, vous le verrez !

— Et (]ui donc ? dit Juanita, qui à ce mot sembla renaître à la vie, et dont les yeux ranimés et brillants ne quittaient plus ceux de lîherardo.

— Écoutez, écoutez! dit le vieillard, à qui l'émotion ne periitcttait pas de mettre l^eaucoup d'ordre dans son récit : « Jetais :u>sis sur des rLH.'h''rs au bord de l'eau. La nuit était froide ; mais je ne sentais rien... j'elaisen face de ses fenêtres... il y avait de la lumière dans sa chambre ; et je le voyais écrire, puis marcher et se promener avec agitation, comme quelqu'un qui est eii colère... C'était peut-

CATJLO r.ROSCll!.

v\\v oonli'o moi, mais c'est éi,Ml, jo le voyais! cela mo suffisait, et jo serais resté là toiiti^ la mut. Tout à coup je vois souvnr sa fenêtre, qui donnait sur le précipice. . trente pieds de hauteur. Il s'élance ! moi aussi, mais de moins haut. Il roule dans le torrent, et moi aussi, car je m'étais jeté sans savoir ce que je faisais, et seulement pour mourir avec lui. Mais j'aimais encore mieux le sauver, et, quoique très-faible, cette idée-là doublait mes forces. Je le portai, je le traînai évanoui sur les rochers ; je le crus mort II s'était cassé mi bras dans sa chute; sa tète, qui avait porté sur un quartier de roc, saignait horriblement. Que faire? que devenir? Le jour commençait à paraître ; je remontais pour chercher au château du monde et des secours, lorsque je rencontrai sur la route une superbe berline, un grand seigneur qui se rendait chez vous, le cardinal Bibbiéna. 11 m'aida lui-même à transporter jusqu'à la voilure le pauvre Carlo, qui alors seulement revint à lui. Et quand il sut ce que je venais de faire :

« — Je te dois deux fois la vie, dit-il, oublions la première et ne pensons qu'à celle-ci.

« Et il me tendit sa main défaillante, il me pardonna et il ne me maudit plus, et il m'aime main- [cnant ; il m'aime , moi le pauvre Gherard ^, dont

il a oublié tous les torts Mais ce n'est pas lace

dont je veux vous parler ; c'est de vous, signora., de A ous à qui il pensait sans cesse :

« — Puisqu'elle me croit mort, dit-il, que je le sois toujours pour elle !

« — Oui,arépondu le cardinal, pour son bonheur et pour le vôtre, qu'il en soit toujours ainsi.

« Et alors il lui a l'ait jurer de ne plus troubler votre tranquillité,* de ne jamais vous faire savoir qu'il vivait encore. Ils me l'ont fait jurer aussi sur ma tête; et Carlo, quand il a été rétabli, est parti pour un pays étranger, pour l'Angleterre; mais, avant son départ, il m'a recommandé de veiller sans cesse sur vous, et je ne vous ai plus quittée, et je me cachais pour vous suivre, pour vous regarder et pour lui écrire chaque jour : a Je l'ai vue. » Mais il y a quelques semaines, je lui ai écrit : « Elle est bien mal. » Alors il a tout quitté, il est revenu. »

— Il est donc ici? s'écria Juanita.

— Oui, malgré le cardinal qui est arrivé ici ce matin pour l'emmener, il est à Grenade, se cachant le jour et venant toutes les nuits dans les jardins de ce palais, sous vos fenêtres, ou m'envoyant à la découverte... C'est ainsi que tout à l'heure j'ai été surpris..., et j'ai trahi pour vous mon serment.

— Dieu te pardonnera cet te trahison ! s'écria Juanita, et Carlo aussi!... Qu'il vienne, s'il ^eul me voir vivante !

Et pendant que le vieillard hâtait sa marche chancelante, Juanita, ([ui semblait avoir retrouvé son âme et son énergie, traçait rapidement quelques mots, qu'elle remit à Fernand :

— Cette lettre au cardinal IjJbbiéna, lui dil-clU^, qu'on la lui fasse parvenir sur-le-champ.

Et en ce moment elle pâlit et devint tremblante, la porte venait de s'ouvrir et Carlo parut.

Juanita, sans lui faire un reproche, étendit vers lui la main en signe de pardon! Il se précipita sur cett(» main ({u'il couvrit de larmes et de baisers.

— Pourquoi pleurer, Carlo, lui dit-elle, je suis

heureuse je t'ai revu! Mais toi, qui m'aimais

tant, continua-t-elle avec douceur, pourquoi m'avoir fait mourir, pourquoi m'avoir quittée?...

— Il le fallait ! s'écria Carlo en sanglotant.

— Oui, je sais qu'un secret terrible nous séparait, un secret, m'as-tu dit, qui donnait la mort. .. Tu peux me l'apprendre maintenant, grâce au ciel je puis l'entendre... Que tous tes chagrins soient les miens, que ton âme soit à moi, et les derniers moments de ma vie en seront les plus heureux!...

Carlo s'approcha vivement de Juanita. mais apercevant alors sasceur qui se tenait debout et immobile près du lit, il se pencha vers roreille de son amie et lui dit quelques mots à voix basse. Un éclair de joie brilla dans les yeux de Juanita.

— Ingrat, lui dit-elle, c'est en ce moment seulement que vous avez eu confiance en votre amie !... DDutiez-vous de son amour, et aviez-voiis oublié les jours heureux passés aux rivages de Sorrente?...

Elle s'arrêta en voyantFernand suivi du cardinal .

— Théobaldo, lui dit-elle, je sais tout, je vous accusai d injustice et de rigueur quand vous remplissiez dignement les sévères devoirs d'une sainte amitié. Pardonnez-moi, mon ami...

Et elle lui tendit la main ! A ce moment ce prêtre, à la ])hysionomie impassible, aux traits si sévères, ne put retenir son émotion et il se prit à fondre en larmes, lui qui semblait ne pouvoir pleurer !...

— Vous vivrez, s'écria-t-il, vous vivrez, Juanita. pour le bonheur de vos amis!

— Non, je sens que l'instant fcital approche! C'est pour cela que je vous ai fait venir.

Et le regardant avec tendresse ainsi que Carlo :

— Compagnons de mes premiers jours, j'ai voulu que vous le fussiez de mes derniers, pour que ma vie s'i'teignit aussi douce qu'elle avait commencé, et maintenant que je sais tout, vous ne refuserez plus de nous unir... Que je meure sa femm»; ! Qu'à mon heure suprême je voiis doive ce bonheur, l'espoir et le rêve de ma vie entière.

Théobaldo tressaillit, puis croisa ses mains sur sa poitrine et ses yeux élevés vers le ciel respiraient la piété, la tendresse et le désespoir. Il prit (Ui tremblant la main de Carlo, la plaça dans la main mourante de Juanita; puis d'une voix plus forte il prononça les paroles sacrées et appela sur eux la béiK'diction de Dieu et des anges. La nouvelle et pâle mariée lomna vers lui un regard de reconnaissance, puis elle pressa Carlo contn' son cieur... Et comme si elle eût expiré dans ce dernier bais<'r, de la main elle lui montra le ciel en lui disant :

— Mon bien-aimé mon époux! je vais l'attendre ! —

lA Juauila n'élail pins! Les deux amis s'embrassèrent en])le,in'ant! puis tous deux se mirent à gencux près du lit de leur amie, et toute la nuit ils prièrent!

Pendant toute la précédente journée, Isabelle

GAHLO BROSGHI.

était restée pâle et glacée près de sa sœur; depuis ce inoiiu'iil sa gaieté disparut, ses belles et fraiclies couleurs s'eliacèrent. Une sombre rêverie succéda à son indiilt'reuce habituelle.

Troismois s'écoulèrent ainsi. Auboutdece temps, lorsque Fernand se hasarda à lui parler de mariage, elle lui répondit:

— Je ne veux plus me marier..'. Je veux entrer au couvent.

Et à toutes les instances de son tiaucé elle ré- [)ondit :

— Je connais toutes vos qualités et vos vertus... je vous estime et je vousaime. Mais je ne veux plus me marier, je veux entrer au couvent.

Et ne sachant comment vaincre son obstination, Ft3rnand ne vit plus (ju'un seul moyen, il résolut (l'aller trouver à Madrid le cardinal Bibbiéua et Carlo.

Fernand était décidé à partir, lorsqu'un nouvel obstacle s'éleva, et rendit son voyage inutile. Le duc de Carvajal, son père, lui déclara qu'il ne consentait plus à son mariage.

— Et pour quelles raisons, mon père ? s'écria le ]jauvre Fernand désolé.

— Ces raisons, répondit gravement le duc, vous les connaissez comme moi. Un homme d'État na (|u"une [jcnsée et qu'un but, un noble Espagnol n'a que sa parole. Mon but était qu'à défaut d(! places et de dignités, dont on nous a injustement dépouillés, notre maison brillât du moins par ses immenses richesses, et je vous permettais d'épouser la nièce du duc d'Arcos, à condition que Juanita sa sœur ne se marierait pas et lui abandonnerait tous ses biens.

— Elle lui a laissé par sa mort tous ceux dont elle pouvait disposer, tous ceux qu'elle possédai l dans le royaume de Naples, et qui sont, dit-on, très-considérables.

— (^cst jiossiblc, je iH! les connais jias, mais je Cduiiaissais l'hôtel et les jardins de l'Alhambia, qu'elle avait achetés en celte ville; les immenses domaines et les riches métairies qu'elle avait ac- ({uis dans la province de Grenade et dans celle de Valence.

— Tout cela, mon père, appartenait et ap])artient encore à son mari.

— Justement, elle s'est mariée, et c'est ce que je lui l'eproche! se marier un (juart d'heure avant sa mort!.... Elle ne pouvait iieut-ètre i>as attendre!..

— Un homme (|u'elle aimait!... une union (jui la rendait heureuse!...

— Il ne s'agit pas de cela; (juand t»n a donné sa parole, et qu'on a une sœur à marier... Et puis épouser un homme obscur et inconnu... un Carlo Brosclii dont itersomie n'a jamais l'uteudu parler.

— Il a du moiii.s H:i mérite, celui d'être riche !

— Un mérite qu'il ganlepour lui. Et je jure que

vous, Fernand de Garvajal, ne serez jamais le beaufrère de Carlo Broschi. Vous n'épouserez point Isabelle, je refuse mon consentement.

— Hélas! mon père, elle refuse aussi le sien.

— Tant mieux, nous serons tous d'accord.

Et en effet, quel espoir restait au jeune homme, placé entre son père qui s'opposait à ce mariage, et sa fiancée qui ne voulait ]j1us en entendre parler? Au contraire , et au grand désespoir de Fernand, elle redoublait d'ardeur pour la vie religieuse. Elle était entrée comme pensionnaire au couvent de Santa-Cruz , et n'aspirait qu'au moment de prononcer ses vœux.

Une cérémonie de ce genre, une prise de voile solennelle devait avoir lieu ])rochainement avec grande pompe dans la ville de Grenadin, et Isabelle, qui n'avait pas encore le temps prescrit pour le noviciat, désirait obtenir une dispense. Par malheur, l'abbesse de Santa-Cruz n'avait pas le pouvoir de lui accorder sa demande, et la jeune lille était désiilée; mais elle reprit courage en aj)j)renant que le cardinal Bibbiéua devait honorer cette cérémonie de sa présence , et qu'il devait même y otiicier.

A son arrivée, le prélat reçut la visite du malheureux Fernand, qui venait implorer sa puissante protection auprès du duc son père et auprès de sa iiancée.

— On peut ramener le duc de Carvajal à d'autres sentiments, lui répondit Theobaldo en souriant, ce ne s(^ra pas la première fois qu'il en aura changé!.. Mais cette jeune fille! il est ditlicile et peut-être jieu convenable à moi de la détourner d'entrer en religion, surtout si c'est une vocation décidée.

— Ce n'en est pas une. Elle "a été élevée au couvent, qu'elle détestait, et depuis trois mois elle veut y retourner.

— Pour quel motif?

— Je l'ignore.

— Elle vous aimait cependant.

— Elle m'aime toujours , elle me ledit; mais elle ne veut plus m'éjiouser, elle veut rester fille.

— l'^t la raison?

— Uieu seul le sait... Et vous, mon père, pourrez peut-être le savoir!

— Ah ! dit Theobaldo en secouant la tête. Dieu ne nous dit pas ces secrets-là.

Il se trompait. Le ciel lui-même allait lui révéler celui-ci, ou l'aider du moins à le couuaitre. L'alv besse de Santa-Cruz lui i)réseiila le lendemain la supplique d'une de ses pensionnaires, qui demandait qu'on abrégeât jiour elle le temps du noviciat, et priait le saint prélat de vouloir bien l'entendre en confession. Cette supplique était signée Isabelle d'Arcos; on se doute que le cardinal S(' rendit à ses vœux; la pauvre enfant tmnbaà ses genoux et lui ouvrit son cœur tout entier. Elle voulait si' réfugier dans le sein de Dieu pour sauver son âme, pour se soustraire à un amour irrésistible et soudain i(ui la poursuivait. C'est Carlo ([u'elle aimait ! c'est lui seul qu'elle eût voulu épouser; et comme elle ne voulait pas faire ce chagrin à Fernand, qui ne le me-

CARLO BROSGHI.

ritail pas, il fallait ({u'ello se fît religieuse. Non pas qu'elle iraiinàt bien aussi Fernandson liancé, mais (l'un amour trop naturel et trop raisonnable. Avec lui, il est vrai, tous ses jours eussent été tranquilles et sereins, c'eût été du bonheur... Mais à ce bonheur uniforme, à ce cahue des sens, elle préférait les émotions et les orages de l'àme. Elle eût presque envié les tourments et le sort de sa sœur; et dans ses idées romanesques , elle regardait le couvent comme un asile assuré où elle pouvait être malheureuse à son aise.

Le cardinal eut bientôt compris combien devaient être vives, dangereuses et peu durables , les résolutions de ce caractère ardent et exalté, et d'un soûl coup d'œililvit le remède qui convenait à cette imagination malade.

— JNIon enfant, lui dit-il avec bonté, c'est à moi de vous sauver, et je le ferai même malgré vous, s'il le faut. Vous ne serez point religieuse, et vous épouserez Fernand de Carvajal, charmant et aimable genlilhomme qui fera votre bonheur.

— Jamais! on voudrait en vain m'y contraindre.

— C'est vous qui le choisirez et qui lui donnerez votre main...

— C'est impossible, je penserais toujours à Carlo.

— Carlo lui-même vous forcera bien à l'oublier !

— Plût au ciel! s'écria-t-elle en pleurant;

mais je l'en défie, mon père, et vous aussi,

— Théobaldo partit sans accorder à Isabelle ce qu'elle demandait, et celle-ci maudissait la tyrannie qui retardait son esclavage et l'empêchait de s'enchainer à l'instant même. Mais son indignation ne connut plus de bornes en apprenant un acte bien autrement injuste et arbitraire.

La cameriera-major envoya à l'abbessede Santa- Cruz la défense de recevoir dans son couvent Isabelle d'Arcos, et l'ordre de partir à l'instant même avec elle pour Madrid, où elles étaient mandées toutes deux par la reine. Il fallut obéir.

Le même jour, le duc de Carvajal recevait du ministre une lettre qui lui enjoignait de se rendre à la cour pour donner des explications sur sa conduite.

Cette missive n'était rien moins que rassurante; car dans sa haine contre le premier ministre, laEnsenada, et les principauxmembres du conseil de Castille qui l'avaient destitué, le duc deCarvajalne ménageait pas toujours ses expressions, et, rassuré qu'il était par la distance, se permettait souvent des épigrammes plus ou moins spirituelles qui ne devaient jamais franchir les portes de son hôtel, et qui, à sa grande surprise ainsi qu'à son effroi, avaient rettniti jusqu'à Madrid. Il se mit en route accompagné par son fils, qui ne voyait dans cette disgrâce qu'un bonheur... celui de se rendre dans la ville où allait habiter Isabelle !

L'Espagne était alors un des États les plus florissants de l'Europe. Sous l'habile administration de Ferdinand VI, qu'on avait surnommé le Sage, le commerce et l'agriculture commençaient à tleurir. Des manufactures s'élevaient. Les Espagnols, auparavant tributaires de l'industrie des autres nations, voyaient abonder chez eux les matières premières et les productions des ans. Les sciences et les lettres reprenaient un nouvel essor, et comme dans tous les royaumes riches et heureux, la capitale était devenue une ville de luxe et de plaisirs. Les fêtes et les divertissements se succédaient à la cour, et l'on venait d'établir dans le palais de Buen- Retiro un théâtre italien où avaient été appelés les premiers artistes et les premiers chanteurs du monde. Par malheur, la faible santé du roi et les maladies de cerveau auxquelles il était sujet faisaient craindre à chaque instant pour ses jours ou pour sa raison, et liù laissaient habituellement une mélancolie et une humeur noire que ne pouvaient pas toujours dissiper les soins et la tendresse inquiète de sa jeune femme, la princesse iMarie Thérèse de Portugal, dont il était sincèrement aimé. C'était pour le distraire qu'elle multipliait autour de lui les bals, les spectacles et les ca. ''ousels; aussi il est inutile de dire que les élrang^'s affluaient de toutes parts dans la capitale , (jui voyait par leur présence doubler encore si splendeur et sa richesse, et nos voyageurs eurent grandpeine à se loger convenablement. Le duc de Carvajal et son tils trouvèrent enfin un appartement à la porte del Sole, dans un brillant hôtel ([ui n'était fréquenté que par des grajids s.'igneurs. Le jour même de son arrivée, le duc se présenta à la cour et ne put voir le roi. Le lendemain, de grand matin, il sollicita une audience, et il lui fut répondu que Sa Majesté ne recevrait pas de la semaine. Furieux d'un affront dont souflrait vivement sa fierté espagnole, le duc, en sortant dii})alais, entra pour di.^jeuner dans un riche café où se pr.'ssait une foule nombreuse qui prenait du chocolat ou lisait les papiers publics. Debout près du brazero, un homme se plaignait à haute voix des ministres et de la cour. Le duc n'aurait pas osé commencer l'attaque, mais il se st-ntit l'audace de la soutenir par son silence ap})robatif, et il écouta la conversation avec une satisfaction intérieure dont sa mauvaise humeur se trouva sensiblement soulagée.

— Oui, messieurs, disait ini petit homme couvert d'une iierrucpie poudrée à friuias, et dont l'habit était bariolé de croix et de cordons, je ne crains rien et je parle tout haut... Croiriez-vousque moi, grand d'Espagne, comte de Fonseca, marquis de Pirego, j ai fait antichambre deuxheures chezleroi !

— Comme moi. se dit tout lias Carvajal.

— J'allais demander à S. M Tordre de Calatrava qu'on me reUise, le seul qui me manque...

CARLO BROSGHI.

ce qui est nue injustice. « S. M, ne reçoit personne, me (lit roliiciei" des j;ai'<les; S. M. est souf- IVaiite, et les grandes et pelit(;s entrées sont interdites. » A l'instant même paraît un honune, fort joli cavalier, j'en conviens, vêtu fort simplement et ])ortant l'ordre de Calatrava..^ti se présente... toutes les portes lui sont ouvertes, et il entre chez le roi sans même dire son nom.

— C'est sans doute l'Infant, frère de S. M.? demandai-je.

— C'est Farinelli, me répondit l'oliicier des gardes qui tenait encore respectueusement son cliapeau à la main.

— Quoi ! nrécriai-je, Farinelli !.. ce musicien !.. ce chanteur italien. . est décoré de l'ordre de Gala- Irava, que l'on me refuse... et il est admis chez S. M. pendant que je fais antichambre, moi, grand d'Espagne ! comte de Fonseca, marquis de Pirego !.. Concevez-vous cela, messieurs? Et ! dans quel temps vivons-nous?

— Dans un temps où l'on rend honneur au mérite et au talent, s'écria un homme en pourpoint de velours rouge, qui humait lentement et avec délices sa tasse de chocolat.

— Qu'on le récompense comme chanteur, j'y consens, répondit un jeune hidalgo qui arrangeait devant une des glaces du café les boucles de sa chevelure et sonjabot de riches dentelles; qu'on le couvre d"^ /, on a raison ; car c'est la voix la plus admiuiiile, la ])lus étonnante qu'on ait jamais entendue, et quand il chante, ce qui lui arrive rarement, je ne donnerais pas pour mille ducats ma stalle à la cliai)elie du roi; mais qu'il soit le favori de LL. MM. ! qu'il dispose à son gré de honneurs, des places et des pensions, qu'il ait, dit-on, voix au conseil, voilà qui est immoral, qui est absurde!., l'^t il ne manquerait plus que de le nommer hautement pi'emier ministre!

— On le lui a proposé, dit gravement l'homme au pourpoint de velours rouge, e' il a refusé... Carcon, encore une tasse de chocolat !

— Lui! minisire! s'(Vria le marquis de Pirego dans un accès de fureur au([uel le duc de Carvajvil s'associa li'oidciiitMit ])ar un signe de tôle ])resque iuq)erceptil)le... lui, ministre!

— l^]li ! pourquoi pas !

— Et perche no? s'écria à la table eu lace, un seigneur richement vêtu, ([ui partait <à tous les doigts des b.igues eu diamants et (|ui baragouinait l'italien. Loui, miuislre! c't'st jouslicc, et c'est iro]) peu encore!.. Avec (tune voix pareille, on dcNrait être prince... on devrait èliv loi ! Il y en ;i laul (]ui ne le valent pas! Z'ari'ivo tin Uj'.indehoiiig, messieurs, autriMuent dil l(^ royaume de l'russe, où ils ont nus là sur le liôneoun liounne(|ui n'a pas tieux noies j(jusl(?s dans la voix ! onn lioniuu' (|ui joue de la llùte comme un inisérable !.. \\\ ils le nonnnent Frédéricle Grand!.. Et on s'indigne que mioamico Fariuelli il ?oit ministre!., loui! le maître elle diou de la nmsique,descendou sur l;i lenv!.. loui! qui devrnitèlre maître de chai)elle dans les cieux, | à chanter av(îc les anges, si toutefois ceux-là ils '

étaient dignes de faire sa partie... et ze ledis,iterche ze m'y connais, et que l'autre jour encore, devant le roi, mon bon ami Farinelli a dit à LL. .M.\L, en me présentant à elles : Voici le premier chanteur de l'Europe ! A quoi z'ai réj)ondu : Tou en as meuli, c'est toi !

A son enthousiasme et à son originalité, tous les assistants avaient reconnu le célèbre Caffarelli qui, sur la proposition de Farinelli, venait d'ètrt' appelé à Madrid pour chanter au TliéAtre-Italieo avec cinquante mille ducats d'appointements.

— Signor Caffarelli, lui dit le jeune hidalgo, je conçois qu'un homme tel que vous soit estimé et considéré par nous autres hommes... mais ce chanteur qui n'est rien... qu'un chanteur!... ce beau et séduisant cavalier dont toutes les dames raffoleut, sans doute parce qu'il est de leur sexe plus que du nôtre

— Eh ! par Notre-Dame del Pilar, s'écria avec indignation l'homme au pourpoint de velours rouge, lui ferez-vous un crime de son malheur! Est-ce sa faute à lui, si quand il venait au monde, un père odieux et infâme l'a mutilé d'une main mercenaire, bâtissant sa fortune à venir sur l'opprobre et la honte de son enfant?

— Perdonnate, dit Caflarelli en l'interrompant ; perdonnate, signor, si ze prends la défense d'il suo padre, que ze connais ! Musicien lui-même et passionné per la musica, il se serait fait tuer per ou ne cavatine. 11 adorait, il adore son fils; il n'existe que pour lui, et s'il a été odieux ou cruel, c'était en conscience et par amour paternel, (l'oyant faire, non sa fortune, mais celle de son enfant. Et le piu étonnant, c'est qu'il a été forcé par la misère de quitter son fils en bas âge, et que le pauvre Farinelli a ignoré complètement jusqu'à dix-huit aus

le beau talent et la souperbe voix qu'il avait

C'est son père qui, en revenant de la Sibérie où il avait pensé périr, est accouru tout joyeux per lui dire :

« Mio caro figlio , tu dois à ma tendresse un." fortune immense et certaine. » Et eu appreuaul ce bonheur, son lilsa voulu tuer sou père et lui-même après!.. HeureusenienI il n'en a rien fait... Dans son désespoir, il s'était enfui; il s'était banni de Naples sa patrie, et se trouvant en ]iays étranzer, sans un maravédis, sans aucun moyen d'existence, il ([uilta son véritahh» nom, i)rif celui de Farinelli (pi'il de\ait nnidre à jamais célèbre, et se

mil à chauler pour vivre et bientôt il vécut

riche el honoré; car toutes les cours, tous les souveraine de ri-lurope se disputèrent le l>oiilieur de l'entendre. Zamais aussi merveilles semblables n'avaient été ojiérees avant loui par la voix humaine; il a renouvelé et rendu possibles les miracles du chanteur Linus et du ténor (irphée qui charmaient, dit-on, et aj)privoisaient ])ar leurs cavatiues, les bêtes sauvages des forêts! Farinelli ! il a fait ]dus!... il a charmé, trompé, séduit des caraclèr(>s plus b'-roces encore : les envieux qu'il avait à la cour, ses ennemis, ses rivaux... moimême, messieurs!., moi! il famoso Catfarelli...

CARLO BROSCHI

Voici co qui ni'osl arrivé iwoc loiii, voici coiument ze Tai connu.

A ce inoiHiMit raltcntiou redmilila et toutes les tètes s"avaucèi\'iit pour (k'outcr le chanteur qui dans son barapiuin italien continua ainsi :

— Z"étais à Londces, où Sa Majest(' le roi (îeorges et tous les seigneurs d'AngleteiTe ils ni"accai)laient, ze pouis le dire, d'honneur et de guinées; car zusque-là ze n'avais zamais en de rivaux. On parlait Ijien do un zeune homme que l'on nommait F.rinelli et qui avait quelque répoutation, oA le roi et la reine curent lenvie de nous entendre i^nsemble... C'était tout natourel de vouloir comparer le maestro et l'écolier. Nous chantâmes ensemble à la cour, Arllioiir de Bretagne, oune grande scène mousicale où ze faisais oun tyran farouche, et Farinelli oun jeune prince qu'il est enchaîné, et que le tyran il envoyait à la mort. Ze commençais, et ze chantais d'abord ma cavatine du tyran... c'était souperbe... c'était oun tyran comme on n'en avait zamais entendu... oun moelleux... oun gracieux qui aurait donné à tout le monde, et au roi luimême, l'envie d'être tyran. Aussi, et pendant un quart d'heure, ze fus couvert d'applaudissements, et ze disais en moi-même avec joie : Pauvre zeune homme, te voilà perdu... z'en souis fâché per toi, mon bon ami!... Farinelli commença... et bientôt on n'applaudissait pion... on pleurait ! et quand z'entendis cette voix si souave et si touzante, ces accents délicioux qui m'allaient jusqu'à l'âme... je ne vis plus qu'oun pauvre zeune honmie qui, les mains étendues vers moi, me suppliait de loui laisser encore la loumière du soleil qui était si douce à voir !...

Lascia mi ancora vcder il solo...

disait-il, et moi, imprudent que z'étais, ze l'écoutais, z'oubliais mon rôle. Ze courus à lui, ze détachai ses fers... et l'embrassai en sanglotant 1 Dès ce moment et grâce à moi sa répoutation elle fut faitr". Caffarelli avait proclamé loui-mème son vainqueur!.. Mais ce vainqueur devint oun ami dont le cœur et la cassette ils ont toujours été ouverts per moi ! les grandeurs ne l'ont point changé ! Qu'il soit homme d'État ou ambassadeur, z'arrive sans me faire annoncer jusque dans son cabinet, et ce grand ministre il interrompt souvent son travail per chanter oun duo avec son ancien ami... quand ze dis oun duo... oun solo; car souvent, comme autrefois, z'oublie ma jiartie pour écouter la sienne.

— Bravo! bravo ! s'écria le marquis de l'irego avec ironie et en applaudissant connue au théâtre, bravo ! signer ; mais vous qui savez tout, pourriezvous nous dire comment Son Altesse le prince Arthur de Bretagne, à qui vous avez donné la vie, s'est trouvé tout à cou]» minisire iiillnent et conseiller intime du roi d'Espagne '? connnent votre

ami le chanteur est devenu homme d'État et employé dans des missions secrètes et importantes auprès des différents souverains de l'Europe?

— Probablement, répondit Gaflarelli d'un air goguenard, per entretenir avec eux la bonne harmonie. Ma du reste, z'ignore complètement la cause de sa fortune politique.

— Cela doit se rattacher à quehiue grand mystère, dit le marquis de Pirego.

— J(; le pense comme vous, répondit le duc de Carvajal à demi-voix et d'un air capable.

— Non, messieurs, s'écria l'homme an pourpoint de velours rouge, qui venait d'achever sa seconde tasse de chocolat et qui savourait en ce moment le verre d'eau indispensable; non, messieurs; et si vous tenez à cannaitre la cause de son élévation, je puis vous la dire, car j'en ai été le témoin.

— C'est quelque grand seigneur, murnnn-a-t-on à voix basse.

— C'est le président du conseil de Castille, dit le jeune hidalgo au duc et à ses voisins d'un air d'importance : je le connais.

— Non, seigneur cavalier, vous ne me connaissez pas; je suis Rodrigue Moncenigo, barbier de Sa Majesté!

Le duc de Carvajal remit sur sa tête son chapeau 'lu'il venait d'ôter.

— Dans les commencements de son règne, le roi, notre auguste maître, était tourmenté d'une maladie que rien ne pouvait guérir ; leseigneur Xuniga, médecin de la cour, y avait perdu son latin ; et tout ce qu'il avait pu découvrir, c'est que cette atfeclion avait beaucoup de rapport avec une maladie inventée, disait-ii, par les Anglais, et qu'il appelait le spleen. Déjà deux fois, et sans motif, le roi avait voulu attenter à ses jours, et, malgré le désespoir de la reine et les exhortations du père Anastasio, confesseur de Sa ^lajesté, tout faisait craindre que notre auguste maître ne hnît par exécuter un projet qui devait consommer sa perte dans ce monde et dans l'autre! Déjà depuis un mois il s'était renfermé dans sa chambre, où il ne voulait voir personne, excepté la reiiie; et malgré les prières elles instances de celle-ci, il repoussait tous les soins qu'on voulait lui donner, même ceux les plus utiles à son bien-être et à sa santé : ainsi il s'était constannnent refusé à changer de linge et à se laisser raser! Il ne pouvait plus me voir; il m'avait congédié et cassé aux gages, moi son barbier, moi père de cinq enfants, et qui n'avais d'autre fortune que ma charge. Nous étions tons désolés; la reine aussi. Elle adorait son mari, dont elle voyait la vie et la raison s'('teindre dans celte sombre et noire mélancolie, et elle ne savait par quel moyen sauver ses jours, lorsqu'elle jtimsa à Farinelli, dont la voix, disait-on, })roduisait des miracles. Elle le supplia de venir à Madrid, et ou le plaça dans une chambre voisine de celle de Sa Majesté. Aux premiers accents de cette voix céleste, le roi tressaillit. « C'est la voix des anges! » dit-il. Et il écouta a lentiveniciil; puis, ému, attendu , il t mba à gmoux et pleura, ce qui ne lui était pas arrivé ^Ic toute sa

CARLO BROSCHI

maladio. « Encore! dil-il, encore! Que j'entende CCS accents f{ui m'ont soulagé et rendu à la vie ! »

Farini'lli se remit clianter, et le roi, tout à fait revenu à lui, se jeta dans les bras de la reine, puis, s'élanrant dans la chambre voisine, il embrassaFarinelli en lui criant :

« Mon ange sauveur, qui que lu sois , demandemoi ce que tu voudras, je te le donne ; je te l'accorde, demande! »

Et Farinelli répondit :

« Je demande , Sire, que Votre Majesté change de linge et se laisse raser !... »

Dès ce moment, moi, Rodrigue Moncenigo, barbier du roi, je fus rétabli dans mes fonctions ainsi que dans les droits et honneurs de ma charge. Et la reine se faisant apporter une croix de Calatrava, après en avoir obtenu la permission de son époux, l'attacha de sa propre main à l'habit de Farinelli. Voilà, continua le barbier en regardant le marquis de Pirego, comment il en a été décoré. Dès ce moment, Farinelli ne quitta plus le roi et la reine.... Dès que la mélancolie ou les vapeurs noires semblaient vouloir renaître , il chantait, et soudain la souffrance était dissipée. Voilà comment notre maître en lit son ami... jMais quand il eut découvert . que ce chanteur admirable était un des hommes les plus instruits de l'Europe, qu'il possédait toutes les langues, que la richesse (ît la vivacité de son imagination égalaient la profondeur et la solidité de son jugement, que la rapidité de son c )up d O'il lui faisait embrasser, développer et résoudre en un i nstant les questions les plus difficiles, il se demanda pourquoi il serait défendu à un artiste d'avoir, dans les affaires, du talent, de l'habileté et du gruie; il se demanda pourquoi il ne ferait pas son conseiller et son ministre de celui qui était déjà son sauveur et son ami. Quand je dis son ministre', il en a les fonctions et n'en eut jamais le titre; car, modeste et désintéressé, Farinelli ne voulut rien ({ue servir son roi... Seul parvenu kqwi la fortune n'ait jias fait tourner la tête, il s'est toujours rappelé ce qu'il était, et ne s'est jamais oublié lui-même, .le n'en dirai pas autant des nobles seigneursdela cour et des grands d'Espagne qui sont presque tous à ses pieds; et l'un d'eux, que je ne vous nommerai p;is, lui demandait dernièrement devant moi sa protection et sa faveur avec tant de bassesse, (^ue j'en étais honteux, et Farinelli aussi sans doute, car pour remettre tout le monde à sa place , l'artiste répondit avec douceur et modestie :

« Mon Dieu, monsieur le duc, que peut faire, poui' un grand seigneur tel que vous, un pauvre chanteur tel que moi?... lui chanter une cavatine, et me voici à vos ordres ! »

Du reste, messieurs, continua le barbier, ce pouvoir remis en ses mains, comment s'en est-il servi? Pour protéger les arts, pour raviver le commerce et l'agriculture, pour (Mever des fabriques et encourager l'industrie, pour rendre notre patrie llorissante au dedans et respectée au dehors. Le premier il a osé, dans l'armée espagnole, donner au courage et au talent militaire^ d('s grades supérieurs,

qui jusque-là étaient réservés à la naissance et à la noblesse. . J'avais un fils, messieurs, qui avait rem trois blessures en combattant les impériaux ; un fils qui, à la bataille de Bitonto, avait enlevé de sa main et rapporté un drapeau ennemi au marquis de Montemart, notre général; et ce fils était capitaine depuis dix ans, et il le serait resté toute sa vie, parce (|u'il était d'un sang roturier, parce que son aïeul, Sancho Moncenigo, mon père, était barbier de village. — Ce n'est pas juste, me dit Farinelli. — Et le soir même, dans le cabinet du roi et de la reine, il leur lisait des vers français d'un poète qui commence à être célèbre, un nommé M. de Voltaire, qufi Farinelli déclamait avec chaleur et enthousiasme, surtout quand il en fut à cet endroit :

Qui si'it hmri son pays n'a pas bcsniii d'aicux!

— Un beau vers ! dit le roi.

— Oui, Sire, répondit Farinelli, et il serait plus beau encore de le mettre en action.

Et il parla de mon fils en disant qu'il y avait deux régiments vacants : celui de la reine et celui d'Astorga.

— Soit, dit le roi; je donne ce dernier à Rafaël Moncenigo !

Et avant-hier, continua le barbier avec un sentiment de joie et d'orgueil paternels, mon fils a reçu son brevet ! mon fils est colonel!...

— Par une horrible injustice et nu passe-droit infâme, s'écria un vieux militaire qui venait d'entrer depuis quelques instants dans le café Moi,

comte de Fuentes, qui suis le plus ancien lieutenant-colonel, j'avais des droits plus que tout autre à un régiment, par ma naissance et les service- ipie j'ai rendus au feu roi Philippe V, pour qui je me suis ruiné pendant la guerre de la Succession. Mais on me repousse, on me tient à l'écart, et pour.,uoi? Parce que je déteste le règne des favoris et des eunuques, parce que je suis l'ennemi dj Farinelli, (jue je le dis hautement, hier encore devant lui, lieiulant qu'il traversait la salle des gardes. Oui, il m'a fait une injustice, un auront, c'est un infâme ! Je le dirai devant le monde entier...

— Pas devant moi , du moins, dit un jeune homme (|ui venait aussi d'entrer dans le café! c'était Rafaël Moncenign^qni portait fièrement ses nouvelles épaulettes de colonel.

Le barbier voulut s'élancer et retenir son fils.

— Non, mon jière, laissez-moi ; tant que ma main pourra [)orter une épée, on n'outragera pas impunément Farinelli en ma présence, et monsieur me rendra raison.

— Al'inslantmèine ! s'écria le comte de Fuentes; et, aux acclamations de tout le café, lev deux adversaires allaient sortir, lorsipie le domestique du comte, qui arrivait de son hôtel, lui remit un i»a- (juet cacheté qu'on venait d'apporter pour lui, et qui était, dit-on, très-pressé.

— Lisez, monsieur, s'écria Rafaël avec hauteur, nous avons le temi.s. Et à mesure ([ue le lieutenantcolonel parcourait cette épitre, il changeait de cou-

CARLO BROSCHI

Carlo Broschi et Jnanita.

leur;, il tremblait ; tout déce'ait en lui une vive agitation et une lutteviolente ; enfin, et comme prenant une noble résolution, il s'approcha du jeune homme qui l'attendait fièrement.

— Monsieur, lui dit-il, et quoique ce mot puisse coûter à un Espagnol... j'ai eu tort! c'est moi qui serais un infâme si j'osais maintenant tirer l'épée dans un pareil combat : lisez; et le jeune homme lut à haute voix :

« Monsieur le comte,

« Vous êtes mon ennemi, je le sais, et, à ce titre, a je vous dois plus de justice qu'à tout autre. J'ai « examiné vos droits, je les ai reconnus et je les « ai fait valoir auprès du roi. Il vous accorde le pre- « mier régiment de l'armée^ celui de la reine. Et « comme je vous ai entendu, hier, dire que vous « n'étiez pas riche, je vous prie, pour monter vos « équipages, de vouloir bien accepter la lettre de '.( change ci-jointe, dont vous me rendrez le mon- « tant quand vous voudrez. Cela n'enchaine en

« rien votre indépendance et vous laisse toute li-

« berté même celle de me haïr!

« Si(jné Fauixelli. »

Il y a pour les actions nobles et généreuses un élan sympathique qui est de toutes les opinions et de tous les partis; chacun applaudit; les deux adversaires se donnèrent la main, et le comte de Fuentes sortit, sans doute pour aller remercier son généreux ennemi.

— Voilà de mes hommes à caractère, dit le marquis de Pirego, la moindre faveur les fait changer, et maintenant ce sera une des créatures les plus dévouées du favori.

— C'est fâcheux, répondit le duc de Carvajal ; mais puisqu'on n'obtient rien que i)ar lui...

— N'importe, c'est honteux pour un homme du rang et de la naissance du comte de Fiivntes.

— Vous avez raison ; j'en rougis pour la noblesse espagnole ; et tous deux, en témoignage d'estime, se donnèrent la main en se séparant.

CARLO BROSCfïï.

Le marquis de Pirogo se trouva par hasard, en sortant, à côté de Rodrigue Moncenigo,

— No pourrioz-vGUs pas, seigneur ljarl)ior, lui dit-il tout bas, parler de moi à Farinclli ?

Pendant ce temps, le du(; de Carvajal avait pris le bras de Caffarelli, lui demandant à demi-voix si, par son crédit, il ne pourrait pas obtenir prochainement une audience du favori.

— Ze vi le promets, ré])ondit lartist-' d"un air de protection. Et, dès le soir même, le duc lisait à son hôtel le billet suivant :

« Farinelli aura l'honneur de recevoir demain, « avant la messe, monseigneur le duc de Carvajal « et don Fernand son fils, dans le cabinet particu- « lier de la reine. »

11 est inutile de dire que tous deux arri'.èrcnt les 1 rcniicrs au rendez-vous. Ils se trouvèrent dans un 1 ( udûir fort élégant qui servait à la reine de salon de musique, et furent très-étonnés lorsqu'un instant après eux, entrèrent l'abbcsse de Sanla-Cruz et Isabelle d'Arcos. Fernand n'eut pas le temps de lui demander Texplication de cette étrange rencontre; car une porte dorée s'ouvrit, et la cameriera-major annonça la reine Maria-Thérésa, qui ] arut, s'appuyant sur le bras du cardinal Ribbiéna, confesseur du roi.

— Duc de {'arvajal, dit la reine, j'ai voulu vous annoncer moi-même quà l'occasion du mariage de votre fi's avec Isabelle d'Arcos, le roi vous rend tous les emplois dont vous aviez été privé, et y joint le gouvernement de Grenade.

Le duc s'inclina en signe de reconnaissance-, et Isabelle, cherchant à surmonter son trouble, prit la parole, etbalbutia d'une voix tremblante :

— Votre Majesté ignore... et Son Fminence monseigneur le cardinal a dû lui dire...

— Que ce mariage e t convenu avec Fa inelli, reprit la reine, et Isabelle resta stupéfaite. Plusieurs fois, surtout depuis son arrivée à Ma irid, elle avait entendu i)arler du favori, Ce son crédit, et de ses aventures ; mais elle ne l'avait jamais vu, et l'avoua ingénument à la reine.

— Impossible, répondit celle-ci ; car il i)n'1end avoir sur vous des droits : celui de vous marier et de vous doter, connue étaul niaintenaut votre seul par(Mit... Voyez })lutôt, contiuua-t-elle, eu lui montrant un parchemin qui était sur la table... \'oy z ce contrat où il vous donne une partie de sa fortune.

— Nous sommes réunis ici pour le signer, dit le cardinal, et nous n'attendons plus(iue Farinelli.

— Le voici, dit la reine, en tendant la main à un homme qui parut à la jwrte d'entri'e.

— Carlo ! s'écrièrent à la fois Fernand et Isabelle.

— riui, mes amis, Carlo Broschi... ou plutôt Farinelli... Et maintenant que vous méconnaissez, dit-il avec émotion et en échangeant avecThéobaIdo un regard d'intelligence, ma chère Isabelle... ma sœur... refuserez-vous d'épouser Fernand... qui vous aime... et qui est digne de vous?

La jeun 'fille baissa les yeux dans un trouble inexprimabl.'... puis les releva d'un air confus vers Fernand, à qni elle tendit la main.

Le lendemain le mariagi- eut lieu dans la catliédrale de Madrid ; et la fuule était compacte, car on avait dit que LL. MM. honor(n'aient de leur présence la bénédiction nuptiale, qui devait être donnée par le cardinal Ribbiéna Théobaldo, confesseur du roi ; et ce qui excitait encore bien plus la curiosité ])ublique, on 'irait que Farinelli devait chanter. En ed'et, d'une des Iribnnes placées près de l'orgue, on entendit tout à coup une vois pure et mélodieuse qui semblait diîsccndre du ciel, et cette multitude tunuiltueusc et bourdonnante fit tout à coup un silence innueusM Jamais celte voix qui avait produit tant de prodiges, n'avait été plus tendre, plus pathétique, plus pénétranîe.

(( Voyi'z, di.-ait-il, voyez sur les nuages l'ange qui nous contemple et nous bénit ! Ange bien-aimé qui habites lescieux... Vierge pure retournée dans ta patrie, quand ta voix cdeste que j'implore dira-t-elle : Viens ! je fattends... viens... viens... »

Et au milieu du silence (|ui régnait dans l'église, ré'rho de. la voûte sonore, répétant ces accents, murmura plusieurs fois dans le lointain : Viens!.. viens !.. A cette voix qui semblait descendre du ciel et lui ri'pondre... Farinelli, succombant à ses émotions, tendit les bras en sanglotant et tomba évanoui.

La cérémonie fut interrompue. Théobaldo courat à son ami, le fit monter dans sa voiture, dont il baissa les stores, et il s'éloigna lentement au milieu de la foule, qui retardait leur marche ; pendant que Carlo, tournant vers son ami ses yeux baignés de larn.Ks, lui disait :

— Y eut-il jamais au monde mortel plus misérable !

— Oui, lui dit Théobaldo en lui serrant la main, oui, il en est ! Que cette; idée te console et t'empêche de maudire la Providence.

— Quoi! perdre celle qu'on aime! en être aimé et ne pouvoir lui appartenir !

— Tu étais aimé, du moins !... Et si tu avais été témoin de son amour pour un autre, si, aussi fortes ([ne les lois de la nature, celles du devoir et de la religion avaient ébïvé entre vous une barrière insuiiiiontable ; si, confident de sa tendresse pour un rival, pour un ami, tu avais constamment veillé sur eux; si enfin, ô tourments de l'enfer ! tu les avais nuis de tes mains, te croirais-tu encore le plus malliinu*(nix des hommes?

— (Jnoi ! s'écria Carlo épouvanté, ces tourments dont tu parles... — Je les ai tous éprouvés.

— Et tu as pu les supporter et nous les caclier ! Qui donc t'a donné ce courage?

— Dieu et l'amitié!

i:t les deux amis se précipitèrent en sanglotant dans les bras l'un de l'autre.

Et le ]ieuple qui, sans les voir, entourait leur voiture, ré[iétait : Qu'ils sont heureux!

FIN i>i: CAULO nuosi.ni.

hE PRIX DE LA VIE.

LE PRIX DE LA VIE

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