LEGENDE
PREMIER COUPLET
Soudain un démon apparut ; C'était monseigneur Belzébuth, Habillé d'or et de satin.
Tenant trois cartes à la main :
L'une était la dame de pique, Reine noire, au sceptre magique.
Et Belzébuth la lui montra.
Disant : pour dame, prenez-la.
La dame noble et belle Que vous voyez là, A sa foi fidèle.
Jamais ne la trahira!..
{Montrant le portrait de la dame de pique, placé audessus de la cheminée du fond.) C'est pour cela Qu'elle est là!
DEUXIÈME COVPLET.
La foudre aussitôt retentit;
La dame s'anime et grandit.
Et, par un prodige nouveau,
De son doigt tirant un anneau :
« C'est moi, c'est la dame de pique,
« Reine noire, au sceptre magique,
« Dit-elle, que tu fianças!.. »
[S' adressant aux officiers.) Et seule peut-être ici-bas,
La dame noble et belle
Que vous voyez là
Jamais, dit-on, ne le trompa.
Au jeu, par elle.
Toujours il gagna!..
C'est poui' cela Qu'elle est là.
CHŒUR
C'est pour cela Que nous la voyons là; L'étrange histoire que voilà!
ZIZIANOW. Je conçois qu'à ces conditions-là on épouse toutes les femmes du monde, même la dame dépique: mais vous, Klaremberg, qui n'êtes pas de notre pays, qui êtes un Allemand, est-ce que vous croyez à nos légendes slaves'..
KLAREMBERG. Pourquoi pas? J'ai entendu dire, dans ma jeunesse, que les Polowski avaient la réputation de gagner toujours au jeu.
ROSKAW, à Lisanka. Ils sont bien heureux, ceux-là!
ZIZIANOW, portant la main à son front, .attendez donc... j'avais eu effet un grand-oncle qui ne jouait jamais contre eux, persuadé qu'ils connaissaient trois cartes gagnantes, sur lesquelles on pouvait ponter, à coup sûr, à la mirandole et au pharaon.
ROSKAW, de même. Voilà le secret qu'il me faudrait! {Lisanka lui fait un geste de reproche et sort par la gauche en emportant plusieurs flacons vides qu'elle a pris sur la table.)
ZIZIANOW, Secret qu'ils se transmettaient dans leur famille de génération en génération!
TOUS LES OFFICIERS, .\llons douc! cc n'est pas possible!
KLAREMBERG, /"roirfenienf et d'un air rêveur. Peut-être bien î
ZIZIANOW, vivement. Que voulez-vous dire?
KLAREMBERG. Quc je ne me charge de rien expliquer ; mais voici à moi ce qui m'est arrivé, il y a plus de vingt ans. Quoique jeune alors, j'avais déjà une réputation de capacité et de fortune telle, que j'avais été choisi par plusieurs riches maisons d'Allemagne, pour traiter une importante affaire à la cour de Russie, où je fus reçu à merveille; on daigna même, le soir de mon arrivée, m'admettre au jeu de l'impératrice Éli.saheth. .
ZIZIANOW. Faveur très-recherchée...
KLAREMBERG. Et dout j'étais déscspéré. Carje perdais des sommes immenses, sans oser me retirer et sans que personne prit pitié de moi... excepté une dame àsréo assise près de l'impératrice, et qui portait à son doigt, je m'en souviens, un anneau d'une forme singulière... l'ai su depuis que c'était la princesse Polow.ska qui me regardait avec un air d'intérêt et do compassion. « Tenez, me ditelle à voix basse en choisissant parmi les cartes ((ui jonchaient le tapis, celles-ci no peuvent servir qu'une seule, fois; mais pontez dessus tout ce que vous voudrez. » Et elle me rem;t trois cartes.
ziziANuw ET ROSKAW, vivcmcnt. Lesquelles?
KLAREMBERG, froidement. Inutile de vous les dire, mais je peux cependant vous avouer qu'une des trois était la dame de pique !
TOUS. 0 ciel!
ZIZIANOW, vivement. Et vous avez gagné?
KLAREMBERG. Tout ce que j'avais perdu, et au delà. L'im-
LA DAME DE PIQUE
pérafrice et moi avions décavé tous les joueurs et les parieurs! et comme je m'approchais de la princesse pour la rem.rcier : « Silence! me dit-elle; jurez-moi seulement de ne plus jouer, et de ne parler à personne de cette aventure, tant que je serai vivante... » Promesse rpie j'ai fidi'Iement tenue, car je n'ai plus toucha une carte de ma vie, et voici, depuis la mort de la princesse, la première fois cpie je raconte l'anecdote !
HOSKAW, refléchissant. Et elle a emporte avec elle son secret?..
ziziANow, de même. Mais, ce secret... elle a dû le laisser à sa fille... la seule et dernière héritière des Polowskil
KLABEMBERG, froidement. C'est probable. (Riant.) Et vous avez refusé de l'épouser?..
ZIZIANOW, à part. Ah! si je l'avais su!
KLAUEMBERG. Rcfusé même de la voir!., vous lui avez fait là un affront qu'une femme ne pardonne pas!
ZIZIANOW. Est-ce que je pouvais deviner!.. {A Lisanka, qui rentre.) Qu'est-ce que tu me veux?