‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 3)Chapitre 646 sur 783 · MADAME DE GUISE, RICHELIEU · texte numérisé non relu

MADAME DE GUISE, RICHELIEU

RICHELIEU. Quoi ! VOUS avcz daigné oublier notre querelle d'hier au soir?

MAD.\ME DEGUISE. Cela VOUS étonnc ! Vous me supposez donc un bien mauvais caractère?

RICHELIEU. Mais je sais que vous faites si peu de cas de tous les hummes.

MADAME DEGUISE. Tous, c'est beaucoup ; j'en cxccpte quelques-uns.

RICHELIEU. Oui, exceptez-en les amants fidèles.

MADAME DE GUISE. Il en cst sî peu !

RiCHKLiEU. Raison de plus pour ne pas les rebuter. Selon mei. ou (levr.iit leur élever des statues, ne fiil-ce que pour enroiuager le public ; et d'avance j'en réclame une.

MADAME OE GUISK. VoUS fidèle !

RICHELIEU. 11 sullît de VOUS voir pour le devenir.

MADAME DE GUISE. Je ne me crois pas capable d'opérer de tels miracles.

RICHELIEU. C'est que VOUS scule ignorez le pouvoir de vos charmes ; et vous ne voulez pas me croire lorsque je vous jure que vous êtes la plus aimable et la plus jolie femme de Paris.

MADAME DE GUISE. Et supposé que je voulusse le croire...

RICUE1.IEU. .\hl si vous en étiez bien persuadée, vous me sauriez quelque gré de vous lavoir fait observer. Mille autres, je le sais, ont déjà dû vous le dire; mais personne ne l'a senti comme moi, personne ne vous aima jama'S autant que je vous aime,

MADAME DE Gi isE, souriont. Comment! à moi une déclaration! Peut-être est-ce sanS le vouloir : vous avez tellement contracté l'habitude d'en faire.

RICHELIEU. Je le vois, vous doutez de mon amour; mais exigez des preuves, des sacrifices...

MADAME DE GUISE. Quoi ! c'est sérieusemeut ! Eh bien! puisque votre tendresse est si vive, je demande le temps de réprouver.

RICHELIEU. Quel temps demander-vous?

LA CIIAiMBHK A COUCHER.

MADAMK DE GiisE. Oli ! sculomciit quativ années.

RiciiuLiicr. Mad.inu', en quoi ai-je mérité une raillerie aussi oruoUu? Quatre a. nées!

MADAME DE uiisE. Qui soui-'G ici il rallier? Si votre ardeur est sincère, pouriiuoi ne durerait-elle pas ce temps-là?

RiciiELiEi'. Vous aimer en vain quatre années, croyezvous qu'on le puisse sans mourir?

MADAME DE GUISE. Dès que je vous verrai en danger de mort, j.; promets d"adoucir ma sévérité, et même d'abréger le temps de l'épieuve.

RICHELIEU. En danger de mort! oh! s'il ne s'agit que d'exposer sa vie, parlez; quels ennemis faul-il combattre?

MADAME DE GUISE. Doucemeut! uous ue sommes plus au temps des paladins, et l'on ne brise plus de lance en l'honneur des dames. J'entends par danger de mort une bonne consom;.'tion, fruit d'une trop longue attente.

RICHELIEU. Madame, on ne parle pas de ces choses-là en baainant.

MADAME DE GUISE. Aussi parlé-je fort sérieusement; et pour vous prouver que je suis compatissante, je vous laisse la liberté de commencer des aujourd'hui votre noviciat.

RiCHtLiEU, avec dépit. Vous ne persisterez point dans cette ridicule résolution.

MADAME DE GUISE, piquée. Ridicule !

RICHELIEU, vivement. Oui, Madame, ridicule et injuste.

M.ADAME DE GUISE. A présent, Monsieur, terminons la conversation. Je ne souÛre pas patiemment qu'on m'importune.

RICHELIEU. Savez-vous, Madame, que le vainqueur s'est quelquefois repenti d'avoir fait au vaincu des conditions trop rigoureuses?

MADAME DE GUISE. Cela pcut être.

RICHELIEU. Savez-vous que, d'esclave opprimé, je suis plus d'une fois devenu le maître à mon tour?

MADAME DE GUISE. Qui eu doute? Mais soyez sûr que cette révolution n'au'a jamais lieu entre M. de Richelieu et moi.

RICHELIEU. Vous le croyc'z. Madame? Eh bien! d'honneur, vous vous trompez : voulez-vous faire avec moi le pari que je parviens à vous réduire, et cela bientôt? Tenezvous la gageure?

MADAME DE GUISE. Est-cc Une plaisanterie? ou votre intention est-elle de me lâcher?

RICHELIEU. Non, Madame, co n'est point une plaisanterie; et vous perdrez, je vous en avertis. D'autres vous demanderaient du temps, quatre années [leut-ètre; moi, je ne veux qu'un instant, et demain vous m'épouseiez. Qu'estce que je dis, épouser? le beau mérite! tous les jouis on épouse saiisan;our; mais demain vous m'épo'userez, vous m'aimerez; et si vous dites un mot, je vous condamne à m'adorer.

MADAME DE GUISE, outrée. 'Vous ne vous doutez point du bon office que vous me rendez, et je dois vous en remercier! Je ne vous aimais pas! [Vivement.) Non, certainement, je ne vous aimais pas encore; mais peut-être aurais-je eu la faiblesse de vous aimer. Je rougissais déjà de «e que cela ne me semblait plus impossible. Mais, grâce à vous, je viens d'ouvrir les yeux, et vous n'êtes plus pour moi que le jjIus indifférent de tous les hommes.

RICHELIEU, (jaiement. Indifférent! ah! d'honneur, vous ne le pensez pas, ni moi non plus.

MADAME DE GUISE. Ah ! c'eu est trop. Je vous prie, Monsieur, de ne plus vous présenter chez moi. Et comme, dans ce moment, je ne puis vous empêcher d'attendre ici mon oncle, vous trouveiez bon que j'abandonne la place jusqu'à ce que vous l'ayez quittée. (.Wadame de Guïse sort par la porte à gauche.)

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