SCENE IV
Les précédents, madame DE GUISE.
MADAME DEGUISE. Vous ici, Messieurs! c'est une surprise fyrl agréable : je ne m'attendais pas à trouver société chez moi.
LE MARECHAL. Bah! tu vas être bien plus étonnée ! Richelieu et moi nous parlons raison depuis une heure; il est vrai que nous parlions de toi.
MADAME DE GcisE. Quo' ! c'est de moi que ces messieurs daignaient s'occuper?
RICHELIEU, galamment, mais avec fatuité. Fais-je jamais autre chose? Je me plaignais d'avoir été privé de votre présence ; c'est une si sotte invention que celle des dîners en ville! Que vous êtes bien comme cela! Sérieusement, vous êtes belle avec excès !
MADAME DE GixsE, gaiement . Je suis donc bien changée depuis hier?
RICHELIEU. Comment nommez-vous cette étoffe? elle est d'un goût exquis. Et votre santé? Etourdi! j'oubliais de m'en inlormer.
MADAME DE GUISE. A laquelle des deux questions voulez-vous que je réponde d'abord? A celle de ma robe ou de ma santé?
RICHELIEU. Comme il vous plaira. Vous avez dîné chez la duchesse; qu'y faisait-on? quel monde y avait-il?
MADAME DEGUISE. Attendez. Ce qn'ou y taisait? ce qu'on fait partout. On a beaucoup parlé et presque rien dit. Pour la société, la meilleure de Paris, car c'était la plus riche Beaucoup de ces gros financiers qui, assis auprès d'une femme, ne tont qu'ouvrir et refermer méthodiquement leur tabatière d'or; beaucoup de jeunes gens du meilleur ton, bien légers, bien brillants, qui vous parlent sans vous regarder, vous lorgnent sans vous voir, et vous adressent vingt questions sans attendre la réponse; ajoutez a cela quelques provinciaux bien simiiles, bien unis, et qui ont paru ridicules, parce qu'ils n'étaient qu'honnêtes et respectueux.
RICHELIEU- Oui, on respecte beaucoup en province. Mais voilà une charmante réunion ; elle a dû beaucoup vous divertir. Vous avez appuyé surtout avec une grâce inexprimable sur certains portraits Sans doute, vous seule étiez l'objet des hommages de ces jeunes gens du meilleur ton. MADAME DE GUISE, avec amabilité. Non, on s'est beaucoup moins occupé de moi que de vous, Monsieur. RICHELIEU. De moi?
MADAME DE GUISE. La préférence vous était due. Depuis que M. de Richelieu est de retour à Paris, il est le sujet de toutes les conversations, l'objet de la curiosité générale : on cite déjà de lui mille nouvelles aventures. LE MARECHAL. Et qus dit-ùM entre autres"' MADAME DE GUisE. Mou oncle. VOUS n'atteudcz pas, j'espère, que je vou> en fasse le récit. Monsieur pourra vous mettre au fait bien mieux que moi.
LE MARECHAL. Ne lé dit-oii pus amoureux? MADAME DE GUISE. Amouroux 1 Monsii ur ne l'est-il pas toujours? Il aimerait tout le genre humain.
LE MARECH.\L. Nomme-t-ou l'ubjet de son amour? MADAME DE GUISE. Je u'ai cnlcndu désigner personne. i.E MARECHAL. Bou ! de la discrétion? c'est qu'il aime réellement.
MADAME DE GUISE. Ditos plutôt qu'îl ne sait pas au juste la femme qu'il aime, tiès-heureusement |.our elle; car elle serait déjà la fable de toute la ville : eu vain seraitelle sans reproche. Quand ces messieurs sont heureux, ils le disent; quand ils ne le sont pas, ils mentent : cela revient au même.
RCHELiEu. Est-ce à moi que ce discours s'adresse? MADAME DE GUISE Eh! non. Tout ce qu'on dit de vous est vrai^ et c'est encore pire ; car vous avez pris sur notre sexe un ascendant que je n'ai jamais [<u expliquer et dont je rougis pour lui. Qu'on se rende aux vœux d'un am.int soumis et respectueux, je le conçois; il est si doux d'être adorée! la reconnaissance est si naturelle I Mais vous I. on voudrait vous aimer qu'on ne le pourrait [las ; et il faut vous hair malgié qu'on eu ait. A Dieu ne (ilaise que je blâme le goût d ■ nos femmes à la mode ; mais pour moi, si jamais je donne mon cœur, voici à quelles conditions :
Il e$t inainti coMrlisans, Bien r.ils, b en siifiiiant], Qui devant une glacj Se mirent avec jjrace;
Qui, riant aux éclata
A chaque i.Tipertinence, Roucoulent une lomance.
Et s'ad iiir<;nt tout bai, Po'ir ceux-là. je n'en »e x pis,
Non, non, je n'en «eux paj.
Pour cet autre, au plaisir fidèle, Qui, d'o!jet changeant tous les joar«. Va |iru:i enant de belle en belle
Sc3 b.males amours; En tain l'on «ante à la ronde Ses grlces et son maintien.
L'amant de toat le monde
Ne sera pas le mien.
Mais s'il vient à paraître Un amant sensible et galant,
Discret et toujours constant.
Si pourtant un homme peut l'étrej
Tr ste cpiand il me plaiU
Joi^eux <{uand je l'onlonne.
Jeune, el, quoique bi':n fait.
Point amoureux de sa personne; Pour celui-là, je le sens bien, Je ne vuudrais jurer de rien.
Mais pour les coartisans, etc.
RICHELIEU, 605, au maréchal. Vous voyez bien que je suis sou fait. Voilà le moment de me déclarer,
LE MARECHAL, bas, à Richelicu. Tu crois?
RICHELIEU. J'en suis sûr. Un instant de conversation.
LE MARECHAL. Ma chère Julie, j'ai un mot à écrire ce soir; puis-je passer dans ton boudoir?
MADAME DE GUISE. Vous trouverez ce qu'il vous faut sur mon secrétaire. [La demie sonne à la pendule.)
RICHELIEU. Onze heures et demie ! Souffrez, Madame, que je prenne congé de vous. [Bas, au maréchal.) Retenez-moi.
LE MARECHAL, feo?. J'cuteuds. {Haut.) Non, attends-moi un instant; c'est un mot dont je voudrais te chargerpour le ministre Toi, Julie, tu ne crains pas le téte-à-tête ; tu ne fais pas à Richelieu l'honneur de le redouter, et d'ailleurs il est engagé. Il est amoureiLX. Je reviens dans la minute
RICHELIEU. Non, ne vous pressez pas. {Le maréchal entre dans l'appartement à gauche.)