SCENE II
DESGAUDETS, ALBERT.
ALBERT. Des journaux! merci... je n'y crois plus! à ceux de cette ville du moins!..
f)E.?r;4i;DETS, tcujctirs assis. Il y a donc bien longtouip.-;, Monsieur, que vous habitez lacapita'e?
ALUERT. Depuis avant-hier. Arrivant de l'Algérie, j'avais besoin de me loger, de m'équiper, de ni'habiller. J'ai parcouru les journaux, les premiers... les [dus ''lands, à la dernière feuille...
DESGALinns. Celle qui souvent eonlient le plus df vérités !
ALiiERT. Alors, jugez des autres! pas une seule annonce, ])as une seule promesse qui ne nrait trompé.
DEsoAiDETS. Damc ! si vous consultez les annonces!
ALBERT. Et à qui voulez-vous qu'un etianger s'adresse? lîien pins, je lis, mais à un autre endroit du journal, qu'il y a un spectacle adniirabli'; un ouvrage sublime (pie tout Paris voudra voir, que la foule tpii s'y eid:is?e cliajue soir brise les barrières et nécessite l'intervention de la g-irde municipale... Je me li.àle, -Mfjnsitîur, j'achève à peine mon dîner... J'arrive! personne à l.i porte... personne clans la salle!.. Et ponitant je Tavais lu, c'était imprimé et signé !
iiEsuAruETs. Cela vous étonne... {Au domestique qui lui apporte un verre d'eau.) Je vous remercie... {Se levant.) Vcnillez maintenant m'avertii- .. quand |)assera un onmibus... un omnibus qui n'aille pas lrè.svite. (Se retournant vers Albert.) Cela vous élemnc, mon jeune ami, mais c'est connu, c'est adopté. Chacun sait, excepté vous, (pie dans cette gi'aude ville ^i poi)uleus(; et si commeiranle, il ne se vend pas, il ne s(î débite pas un seul mot de vérité! que le mensonge, au contraire», s'y confeclioime hautemeiit, par privilège et brevet d'invention, sans garantie dv gtaiverneutent, et qu'enliu il n'y a maintenant de \iai ipie le putf et 11 réclame.
ALBERT. Je vous avoue, (pie moi,(pii arrive d'.Vfri(pie,jenc connais pas même ces iiomi-là !
DEscAiDETs. Lc i)ulf OU peutf, comine di.sent nos voisins d'outro-mer, importation anglaise (pii siiflirait à elle seule, si on en doutait, pour alt(ster l'euteiile cordiale! Le pnff ! nécessite si grande (|ne le mot lui-inéme, deveen français, a lorcénK.nt acquis
ses lettres de grande n:itura1i-ation ; le pnff est l'art de semer et de faire édore, à son profit, la chos • qui n'est pas! C'est le mensonge passé k l'état de spéculation, mis à la portée de tout le monde, et circulant libreinmt, pour les besoins de la société et de l'industrie! Toutes les v.intei'ies, jongleries, «nsibleries de nos piiëfes. de nos orateurs (.d de nos hommes (l'Etat, aillant de |iufl's! La fenime à la mode, qui q la migraine pour qu'on lui donne des diamants , c'est un iiufïl'Le poë!e, di livrant des brevets de gr.inds hommes à tout h; monde, |)Our que tout h* monde jni en décerne, c'est un puff! Et les dam(;.s patronesges, et les chemins de fer, (ïl les promesses (raclions... des pulfs! Et les caresses qu'on fait aij| éb cti iir-, et les eng.igemenis du dépul('', avant, cl ses di.5cqnrs après! Et l'induslriel qui dit: Prenez mon oii!"s! le marclia'id (pii paile de .=es cachemires! le iiijnistro qui parle de sa (lémissi(jn, des puff^! encore ^çs puffs! . Sans compter le puff de bit-nfaisincej le pfiff du (b'^siiiiéi-cssement, le puff du patriotisme elle pnif de (l(i'votion...cai le jiuff e.it à l'usage de Ions les étals, de tous les rangs, de tout^ s les classes, en reconnaissant cipendant,car il faut être juste, que lesîivfjcals, 1( s jouiTialisles et les médecins en font la con.^omroation 1 1 plus habitueHé ( t la plus f .rlcl
ALBERT. Mais .s'il en esl ainsi. Monsieur, c'est indigne, c'es! horrible'!
DESGAi DETS Eli! iiiou Dieu non... c'est sans danger... tout le monde le sait!
ALBERT. Eh! (|ui tr.impe-t-ou?
DESGAioETS. Per.-dLne! c'e.-t une convention jacile, un échange franc di; niensoiiges, dont |ti rsonnp n'e.-t dupe et dont tout le monde .se sert.
ALBERT. A ce comiite, Monsieur, la vt'rilé scrajl donc bannie de tous les rapporls sociaux?
DESGAiDETS. A pcu près ! ct je ne sais j'as trop si c'est un mal!
ALBERT. Vous oscz soutcnic nu svsième pareil'
DESGAiDETS. Fruit dc l'expérieiue .. j'ai'prouve le philo.sophe qui disait : « J'aurais la main pleine de vérités que je ne l'ouvrirais pas!» 11 avait bien raison, à (juoi Servent-elles? qui est ce (pii en veut? qui estce qui les aime? pei sonne!., au cositraire! on en a peur, et ce que je [luis vous affirmer, c'est que de nos jours, il est plus facile de réussir par le mensonge ipie par la vérité! celle-ci ne mène à rien et l'autre Conduit a tout!
« Lus excmiiles faintux ne nie manqueraient pas!»
ALBERT. Les exemples, quels qu'ils soient, ne sauraient me faire changer de senlinitMits ' Dussé-jc vous paraître absurde ou ridicule, je \H)us avouerai, M(uisieur, que la loyauté me paraît le premier des devoirs; que tromper ou mentir, n'importe dan^quel but, me send'le iiidigni> d'un galant homme, et je jure pour ma part. .
DESGAi hETs. De dirc la vérité?
Ai.niRT. Toujours et p.irieinl!
iils(;ait)K1s. (.'est ime manit-re comme une autivde se faire remanpier! .\ (|ui ai-je l'InMineur de parler. . vous ne pou\ez me refu.ser le plaisir de connaîtiv lUnu sauveur?
ALBERT. In pauvre capitaine de cavalerie, à qui cinq ail- d(! taiui)ague.s eu .\friqiie et ciiui blessures ont fait obtenir.,.
DESGAiDETS. La croîv d'honneur!
Ai.BERi. Non. Monsieur.
i»ES(.Ai i>ETs. In grade supérieur...
LE PUFE'!.
Ai.iiF.nT. Non, Monsieur, mais un congé de (|ik'Ii|U( s mois (lent j'ai profilé pour venir à Paris.
DESGALDETS. Votrc uom, (Ic grùco?
ALBERT. Allx.'rt crAngremont.
DESGACOETS. J'ai connu, à Metz, un d'Angremimt, un camarade d'enfance, vieux et inliniie... que j'ai perdu l'année dernièie...
Ai.BEKT. C'était mon oncle, .Monsieur! un second père !
DESGAiDETS. Il u'avail, pour snhsister, qu'une pe-
ite pension qui lui était envoyée chaque mois... par
une main inconnue, que je crois devineranjourd'iuii...
{A Albert, qui fait un geste négalif.) Prenez garde?..
vous juriez tout à l'heure de dire toujours la vérité
ALBERT, souriant. Je ne crois pas qu'on y .soit obligé dans ce cas-là.
DESGALDETS. C'cst couvenir déjà qu'il y a des exceptions, et mieux encore... que cette main généreuse était la vôtre; cela ajoute encore à restinie que j'avais conçue pour vous; car du premier coup d'œil... vous m'avez phi... je vou.s ai ajmé... vrai!., malgré mon système, vous pouvez m'en croire!., et vous venez à Paris, c'est tout simple, pour solliciter quelque avancement, quelque faveur.
ALBERT. Non, Monsieur, mais demander justice !
DESGALDETS, secouctut Ut tête. Hum! hum !
ALBERT. Est-ce dùuc impossible à obtenir?
DESGALDETS. Si VOUS avez le temps d'attendre...
ALBERT. Ce n'est pas pour moi! mais pour la veuve de mon pauvre général ! le g('néral di> Saint-.\vold, sous lequel j'ai servi, et que j'ai vu tuer sous nies yeux! le seul ami (pie j'aie connu au monde!., le seul!..
DESGALDETS. Jusqu'ici ! mais non pas maintenant !
ALBERT, lui serrant la main. Ah! Monsieur!..
DESGALDETS. Vous disicz douc quc votre général...
ALBERT. Le plus brave officier! le plus honnête homme... ne pensant qu'à son pays et à ses soldats ! jamais à lui! mort sans fortune, laissant une veuve et trois enfants!.. Je demande un supplément à la modique pension qui leur donne à peine de quoi vivre. Depuis hier, je me suis présenté à toutes les portes... j'ai raconté à tout le monde les faits tels que je viens de vous les dire... tels qu'ils sont... en un mot!
DESGALDETS. Tcls qu'ils sont ! c'est peut-être un tort! si vous aviez orné ou embelli la chose... j'ai vu des actions si simples devenir héroïques... en y aidant un peu.
ALBERT. La vérité, en pareil cas, ne parle-t-elle pas assez haut?
DESGALDETS. Certainement!., mais vous n'avez encore rien obtenu ?
ALBERT. Non, Monsieur.
DESGALDETS. C'cst cc quc jc voulais dire! enfin je verrai... j'ai peu de crédit .. encore moins de fortune! mais j'ai quelques connaissances assez haut placées, et grâce à elles, il me sera peut-être jjossi hle . . .
ALBERT, vivement. De faire triompher la vérité.
DESGALDETS. Qui ,*ait! le hasard !.. Je suis, Monsieui', un philosophe qui marche avec mon siècle... C'est vous dire que je biaise parfois poui- arriver... mais j'arrive, en prenant le monde comme i! est, et des amis quand j'en trouve ! . . ( Tirarit une carte de sa poche et la lui donnant.) Voici mon nom et mon adresse, heureux, quand je vous dois la vie, de pouvoir quelque jour reconnaître le service que vous m'avez rendu.