BOUVARD, ALBERT
BOUVARD, le reconduisant. Vous êtes tr.ip bon... il n'y a pas de quoi!.. Si je puis vous oflrir mes services pour quelques nouvelles publications... souscriptions...
DESGALDETS, c H Sortant. Non, je vous remercie.
Boi'VARD. Ce monsieur que vous avez sauvé me fait l'effet d'un harpagon, il pouvait bien m'acheter quelques nouveautés... mes dernières, dont l'édition est est encore intacte, et quand il m'aurait étrcnm''...
ALBERT. C'est un philosophe!
BOUVARD. Dont la philosophie consiste à ne pas payer.
ALBERT, c'est celle de bien du monde... [S'adressant à Bouvard.) C'est donc à monsimir Bouvard en personne que j'ai l'honneur de parler?..
BOUVARD. Moi-même! Napoléon Bouvard, libraireéditi nr.
ALBERT. Je venais chez vous lorsque j'ai rencontré ce monsieur. Je vous suis adressé par une digne et excellente femme, la veuve du général de Saint-Avold, avec qui vous avez eu déjà quelques relations !
BOUVARD. C'est vrai! je lui ai acheté des livres, des manuscrits, provenant de la succession de son mari.
ALBERT. Ouvrages de stratégie ou de mathémati(}ues ?
BOUVARD. Non! des Mémoires de lui!
ALBERT. J'ignorais (|u'il en eût écrit.
BOUVARD. Mémoires du plus vif intérêt sur diverses expéditions en Algérie, détails inédits et véridiques, documents précieux pour l'histoire. On m'en demandait six ce'uts francs... Vous comprenez que dans le commerce cela ne les valait pas, il s'en faut. Mais une veuve!., une mère do famille... et puis la gloire nation de. . les derniers débris de notre vieille armée... cela m'a attendri... j'en ai donne cent écus.
ALBERT, avec indignation. En vérité!..
BOUVARD. Je l(;s ai donnés... avec attendrissement! et comptant... (|uoi(iue mon habitude soit de ne jamais payer un uianuscril.
LE PUFF
ALBERT, souriant avec ironie. Kh mais! vous êtes dans le genre du monsieur de tout à l'heure!., la même pliilosophie!
BOLVAKD. La philosophie du coiimierce!
ALBERT, lui présentant un manuscrit. Et moi. Monsieur, qui, recommandé par ni.idame de Saint-A\okl, venais vous proposer uu ncueii de vers...
BOi'VABD. Je n'achète pas de vers; on y a même renoncé dans la lihrairie.
ALBERT. C'est flatteur pour les poètes!
BouvARi». H y en a tant! tous les premiers... on ne ?ait comment les classer. Il y a tel nom cependant... (Usant la première feuille du manuscrit.) Et le vôtre, .Monsieur... Alhert d'Aiigreinont.
ALBERT, secouant la tête. C'est bien obscur... BOUVARD. 11 y a. un de! c'est quelque chose pour moi, qui n'imprime que les ouvrages des gens titrés !.. Je suis le libraire du faubcuirg Saint-Germain, l'édi- Uiuv des grandes dames, princesses, ducliesses ou baronnes; des comtes, marquis et vicomtes, dont les noms et les chiffres élincellent sur la devanture de ma boutique... qui se trouve ainsi comme armoriée... c'est honorable. . c'est flatteur!..
ALBERT. Est-ce aussi productit?
BorvARD. Certainement! D'abord, comme je vous l'ai dit, Monsieur, je ne paye jamais. (S' inclinant d'un air gracieux.) Ce sont là les conditions que je vous proposerais. Le noble auteur se charge des Irais d'imjiression, ce qui est peu de cliose, et des frais d'annonces, ce qui est un peu plus considérable... En revanche, j'écris à tous les journaux, ce que je ferai l)our vous si vous le désirez : « La librairie Bouvard vient d'acquérir, moyennant cinquante ou cent mille francs... c'est à votre choix... le délicieux recueil de poésies de M, Albert d'Angremont... si impatiemment attendues. »
ALBERT, cherchant à se modérer et s'efforçant de sourire. Je comprends. Monsieur... c'est un puff! BOLVABD. Comme vous dites!
ALBERT, à part. Est-ce que mon vieux monsieur aurait raison?..
BOMVAKr». Nous avons de plus, à l'usage de la littél'ature blasonnée et millionnaire, les ouvrages satinés, coloriés, illustrés, par nos premiers graveiu's... c'est coûteux, mais c'est beau.
ALI EUT. Et vous en vendez?
BOivAui). Distinguons! on m'en prend... dans la société du pot'te... dans sa famille... souvent l'auteur lui-même... (|uand il veut avoir une seconde édition.., ce qui arrive pres(iue toujours dans mon illu-tre clientèle... la gloire revient cher! maistjuand on est rielie... (|url plus bel usage peut-on faire de sa fortune ALBERT. Je ne suis pas riche. Monsieur. BOi vARi), luirendo)U froidement .son manuscrit. Ati! vousn'ètes pas. . c'est différent... ilfaut attendrealors que la gloire vienne d'elle-même et toute .^^enle... c'est plus long... surtout quand il s'agit de vers... AN! si vous écriviez bourgeoisement... en prose... ne vous récriez pas? il y a des gens de (pialité qui en iisrnl et très-bien, sans déroger ! et un petit roman... en rfoiize o»i f|uinze volumes!..
ALBERT. J'en avais commencé un. mni pa> si formidable... en Afri(|ue, au bivouac et au milieu des coups de fusil ; rien (jue pour tuer le temps!
BOivARD. Aujourd'hui précisément, les idéej sont tournées du côté de l'Algérie, et si vous voul.z que nous en causions... pardon! (Écoutant.) J'ai cio entendre une voiture... [Allant ro(,arder du cûtf de la
rue.) Celle de .M. le comte de Marignan. Daignez vous a.sseoir... je suis à vous dans l'instant.
ALBERT. C'est trop juste... ne vous dérangez pas... d'autant que M. le comte de Marignan me parait un personnage...
BOLVAUD. Vous ne le connaissez pa.s?
ALBERT. Je suis le seul sans doute!
Boi vABii. Homme d'Etat' et homme de lettres' immensément rictie! quoique jeune encore, membre de deux académies! de plus on lui promet une ambassade par-dessus le marché!
ALBERT, s'asseyant à la table à droite. Vous ête.=i son ami?
BOUVARD. Je m'en vante!., autrefois son secrétaire et aujourd'hui son éditeur.
ALBERT. Aux couditions dont vous parliez...
BOIVARD. Jamais d'autres ! je tiens à mes principes... [S' élançant au-devant du comte qui entre en ce momeni.)