‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 3)Chapitre 67 sur 783 · HERMINIE, LUCIEN · texte numérisé non relu

HERMINIE, LUCIEN

HERMiNip. Je viiis. Monsieur, que j'essaierais en vain de bal mcer votre créilit, et surtout celui rie votre prétendue, i\k' votri; fiancée, à qui l'on n'a rien à refuser...

LUCIEN, élonné. Que voulez-vous dire?..

UEHMiNiE. Qu'au moment même où je sollicitais en vain, Cécile venait trubt(îiiir du minisire cinq ou six places vacantes... ici, à Dieppe... Des pilotes, des gens du port, des commis, ont été nommés à sa recommandation... elle dispose de tous les emplois, et désormais, quand je voudrai obtenir quelque faveur, c'est à elle que je m'adresserai... (Avec ironie.) ou plutôt à celui qui aura tout pouvoir par elle.,. [Lui faisant la révérence.) à vous, Monsieur, son heureux époux!.. (^Elle le salue et .tort.)

LUCIEN, «awi, «Dec agitation. Et elle aussi... dont les compliments ironi(|uea,. elle sait tout .. et pour que ces bruits s iient arrivés jusqu'à son oreille, il faut donc que de tous les cAtés on les répète, ce qui est déjà aussi terrible que si ça étt'vit j'éelleinent... car enfin, quand tout le monde le dit, tout le monde ne peut avoir tort... il est impossible que de pareils bruits se rép;uident et circulent aussi hardiment >ans une cause, sans un prétexte.,, il faut donc que réellement il y ait quelque chose... {Se retournant vers le fond.) Madame de Savenay et Ctieilo... Allons, cl quoi qu'il m'en CJÙte... il faut conuaître la vérif'*...

S :tNE VL

LUCIEN, à l'écart, pri'-i de lu labl' où so, t les jouniTjr ; CÉCILE, MADAME DE S.VVENAY.

CÉCILE, (/aiement à madame de Savenay, et sans voir Lucien. C'est bien étonnant... comment, nu cousine, vous n'avez pas remarqué?..

MADAME liK SAVENAY. Quoi doilC?..

CÉCILE. Q.uui nous .sommes entrées au salon, et pendant que nous le traversions, il s'est fait tout à coup un grand silence... et tout le monde avait un air si exti\u>rdiiiaire.,,

MADAME DE SAVENAY. Uii air dc di'fi'rence... ons;\it danseo pays ce qu'est la marquise de Savenay... el leur respect.

CÉCILE, /oiyoii>\<ff/a/cHi'/jMitait bien grand !.. ils baissiiient tous les yeux... .^ins nous adresser la parole... et à peine étions-nous pa sées... j'entendais derrière nous un bourdoimement... (|ui cessait des ipie vous retourniez la lèlo.

MADAME DE SAVENAY, yravemfHt. De nouvelles arrivées... surtout ipiaud elles ont quelipie distiiietiiu dans les m.inieres... sont toujours sûres d'attirer raltention... ici, d.ins celte pitite ville... où l'on n'a rien à fiire qu'à regarder...

CECILE. Je le crois bien... tout à l'heure, d ins la cour, quand ces pauvres pè -heurs sont venus me remercier... de la gralilicatioiupieje leur avais fait obtenir du minisire...

LA CALOMNIE

i.rciKN, }>'(ic(iii{iint. C'est <1mih vrai !.. CKCiLK, l'apcrcfrant. Ali! Moiisicui'... vous étiez là?.. LfciEN. Oui, Mademoiselle... {Vivement.) M.iis Ci.'tle gratifiectlion dont vous parlez?..

CÉCILE. Vous savez... ces marins qui hier conduisaient notre barque, et qui, plusieurs fois déjà, ont exposé leurs jours pour des naufragés... ils sont bien misérables, et Je voulais \ous prier de parler en leur faveur, mais mon tuteur est si bon! il m'a enhardie... j'ai osé lui raconter leur dévouement... et jugez de mon botdieur!.. ils ont eu une gratification et sont nommés gardes-côtes.

LUCIEN. Pas autre chose!.. {Avec trouble.) Je veux dire... voilà tout.

CÉCILE. Cela suffit, puisqu'ils sont enchantés!., et pendant qu'eux, leurs femmes et leurs enfants me remerciaient dans la cour, avec tant de joie que j'en étais attendrie... je me retourne et je vois toute la société du salon, dont les figures étaient appliquées contre les carreaux des fenêtres... et ils me regardaient tous avec un air de raillerie que je ne puis vous rendre... Est-ce parce que j'avais des larmes dansles yeux? c'est très-mal... 11 paraît que dans ce pays ils sont très- moqueurs...

MAD.\ME nE s.wENAY. C'csl possible... mais ils ont du bon... surtout une sévérité de mœurs et de principes que j'approuve... Ce matin, et pendant que je prenais mon bain... les femmes de chambre de l'établissement causaient entre elles d'une jeune personne d'ici... qu'elles traitaient de la bonne manière.

CÉCILE. Pauvre jeune fille !..

MADAME DE SAVENAY. Et Icur indignation m'a fait plaisir!., une demoi.selle de haute naissance qui, à peine âgée de dixhuit ans, a déjà eu quatre inclinations... pour ne pas dire plus?.. Concevez-vous cela?., concevez-vous un scandale pareil?..

CÉCILE, souriant. Peut-être aussi est-ce un mensonge?. . car cela me paraît invraisemblable...

MADAME DE SAVENAY. Invraisemblable ou non, j'admets... (car je suis toujours portée à l'indulgence...) j'admets qu'il y ait seulement inconséquence... ou étourdcrie... n'importe !.. elle n'a que ce qu'elle mérite... Dès qu'une femme fait par-. 1er d'elle... elle est dans son tort... de ce cùté-là... je suis sans pitié... Est-ce qu'on a jamais rien dit de moi?.. CÉCILE. Non, sans doute.

MADAME DE SAVENAY. Pourquoi?.. parcc qu'il n'y avait rien... où il n^y a rien, le monde perd ses droits; car je le répéterai sans cesse, au fond de tous les jugements humains... il y a toujours quelque chose!:, n'est-ce pas, monsieur Lucien?.. Eh ! mon Dieu ! . . qu'avez-vousdonc?. . comme vous voilà pâle et troublé...

LICIER , passant entre les deux femmes. J'en conviens...

mais c'est de colère... et d'indignation... car moi aussi... je

connais la jeune personne dont vous parliez tout à l'heure...

MADAME DE SAVENAY, souriaiit. Ah! ladcmoisclle aux quatre

inclinations...

LUCIEN. Oui, Madame... et je cherche en vain à ra'expliquer... qui a pu donner lieu à d'aussi absurdes suppositions?..

CÉCILE, vivement et sautant Je joie. Ello n'est donc pas coupable... Ah! que vous me faites plaisir !.. [A madame de Savenay.) Vous voyez, je m'en doutais d'a-vance... [)arlez, Monsieur... contez-nous cela!., vous la connaissez donc?.. LvaEy, avec trouble. Oui... sans doute... et beaucoup... MADAME DE s,\\F.s.K\, sèchemcnt. Je ne vous en fais pas mon compliment.

LUCIEN, fluec p'mofîo». J'ajouterai que vous, Madame, vous pouvez l'apprécier encore mieux que moi... car elle est de votre société intime...

MADAME DE SAVENAY. Est-il pOSSlblc ?..

cÉc\LE,naivi'nu'nt. Alors... et niui aus-,!... je la cuiiiiais donc? [Avec joie.) Dieu, que je suis contente de l'avoir défendue... car de toutes mes amies de pension... il n'en (\st pas une, grcàce au ciel, de qui un pareil soupçon puis.se seulement approcher... sonnom. Monsieur... son nom?..

LUCIEN. Oui, vous le saurez... oui, quelque coup que je puisse vous porter... je dois tout vous dire... ne fût-ce que pour chercher avec vous, et la cause de ces outrages... et les moyens de les punir.

MADAME DE SAVENAY. Parlcz donc !

CÉCILE. Parlez... cette jeune fille si indignement accusée. ,, LUCIEN. C'est vous !..

CÉCILE, poussant un cri et passant près de madame de Savenay. Moi! moi! grand Dieu !..

MADAME ETE SAVENAY, avec iudii/nation. Une personne qui est sous mon égide et ma protection... on ose l'attaquer... on ose avoir besoin de la défendre !

CÉCILE, lui prenant les mains. Ah! que je vous remercie! LUCIEN. Oui... je pense comme vous... oui, .sa vue seule devTait réduire ses ennemis au silence... et cependant, ni vous, ni moi, ne pouvons empêcher les bruits les plus injurieux, les plus invraisemblables de se glisser dans l'ombre et de se répandre.

MADAME DE SAVENAY. Et Comment?., et par qui? CÉCILE. Oui, Monsieur... achevez... je puis, je veux tout entendre; ce droit de défense que je réclamais pour une autre... on ne me le refusera pas, à moi, je l'espère; et pour me défendre, il faut au moins connaître ceux qui m'accusent. Et d'abord... ces personnes qui m'aimaient... non, vous avez dit mieux... que j'ai aimées.., quelles sontelles?

LUCIEN. Je l'ignore! mais à quelques mots... que j'ai entendus, là, au salon..; où j'écoutais incognito... à quelques railleries, que j'ai cru comprendre... {A Cécile.) et que m'a répétées midame de Guibert... la malignité s'exerçait sur la reconnaissance et sur l'amitié bien naturelles que vous portiez à votre tuteur...

.MADAME DE SAVENAY. Là... jc VOUS l'ai toujours dit!., vous en parlez sans cesse avec un enthousiasme, une exaltation ! ce matin encore... ici, quand tout le monde ratta(juait, vous avez pris hautement la parole... vous vous êtes posée son avocat...

CÉCILE. J'ai eu tort... sans doute... mais cependant... MADAME DE SAVENAY. Lcs jeuucs personuês ne veulent jamais rien croire... il n'en faut pas davantage pour donner lieu aux remarques, aux commentaires, aux inler|)rétalions. LUCIEN. Auxquelles la scène de tout à l'heure a prêté une nouvelle force... cette gratification... cette place accordée à de pauvres gens...

MADAME DE s.wEN.w. Vous voycz bicu!.. Qu'avicz-vous besoin de solliciter pour ces gens-là?., vous .saviez bien que le ministre céderait à vos instances... et que cela ferait jaser... car il ne sait rien vous refuser... LUCIEN, avec inquiétude. En vérité...

MADAME DE s.WENAY. Cc n'cst pas commc à moi qui, dernièrement encore, n'ai pas même pu obtenir une place de garçon de bureau pourmon vieux valet de chambre... Mais, dès qu'il s'agit d'elle, tout est bien... tout est juste !.. et c'est plutôt par la faute de Raymond (jue seront venus de tels bruits, car il fait partout de Cécile un tel éloge... c'est une telle admiration... ([ue moi, (jui vous parle, j'ai cru souvent qu'il l'aimait...

LUCIEN ET CÉCILE. Lui?..

MADAME DE SAVENAY, «wc dignité. En tout bien... tout honneur, s'entend... car j'étais toujours là... et ce n'est pas devant moi, et dans ma maison, qu'on pourrait supposer...

LUCIEN, avec impatience. Eh bien! c'est ce qui vous trompe... les suppositions ne respectent rien... et je ne vou-

LA CALOMNIE

lais pas... je craignais de vous dire que vous-même n'étiez pas pparpiK^e.

MADAME DK SAVENAY, possont devontlui. Moi, la marquise de Savenay !.. Je voudrais bien voir qu'on se permît...

LUCIEN. .J'ai entendu, à côté de moi, quel(]u'un du pays murmurer, à l'oreille de son voisin, que c'était vous qui aviez favorisé, ou du moins toléré de pareils sentiments.

MADAME DE SAVENAY, poussant uu cri. Ah 1 c'est une infâme et atroce calomnie, que rien au monde ne pourrait justifier.

LUCIEN. On ajoutait que c'était le pri.\ de la pension de dix mille francs que vous venez d'obtenir du ministre.

MADAME DE SAVENAY. Mais c'cst uuc horrcur qui n'a pas de nom...

LUCIEN, vivement et avec joie. Ce n'est donc pas vrai?., cette pension n'existe pas?

MADAME DE SAVENAY. Si Monsicur... mais d'abord, elle n'est que de cinq mille francs...

LUCIEN, avec impatience. Eh ! qu'importe le chiffre...

MADAME DE SAVENAY. Il importe, Miiusieur, qu'elle avait été accordée, sous la Restauration, aux loyaux services du marquis de Savenay, et que, supprimée arbitrairement à la révolution de Juillet... elle m'a été rendue dernièrement avec justice...

LUCIEN. Par qui'?..

MADAME DE SAVENW. Par Ic miuistre... par Raymond.

LUCIEN, avec force. Vous voyez donc bien f|u'il y a, dans leurs mensonges mêmes, une apparence de vérité... et Comme vous le dites vous-même...

MADAME DE SAVENAY. MeIs c'est à étrangler toute la ville de Dieppe... Il faudrait donc, pour leur complaire, renoncer à une pension qui m'est due...

CÉCILE. Ma pauvre cousine...

MADAME DE SAVENAY. Et c'est VOUS, Mademoiselle, qui êtes cause de tout cela... ce sont vos étourderies... vos inconséquences qui rejaillissent sur moi... et me compromettent.

CÉCILE. J'espère que non, Madame ; de pareils bruits sont trop absurdes, pour que la raison n'en fasse pas justice... (Passant près de Lucien, et avec dignité.) Mais si, malgré leur invraisemblance, ils pouvaient. Monsieur, influer un instant sur votre esprit ou sur votre cœur... vous êtes libre, je vous rends vos promesses... Ce mariage n'est connu que de mon tuteur et de sa famille, le reste du monde l'ignore, et la rupture n'en causera ni bruit, ni scandale...

LUCIEN. Moi, renoncera vous, quand je vous aime plus que jamais... quand je voudrais, au prix de tout mon .sang, confondre ces infâmes !..

CÉCILE. Laissez-moi achever... Je ne puis rien contre des outrag(;s dont j'ignore l'origine et la cause; je ne jiuis convaincre ceux ipii m'ont jugée sans m'enteadre et .sans me connaître... mais je puis vous dire à vous. Monsieur, je ne suis pas coupable... je n'ai rien à me reprocher, et je n'en ai qu'une preuve à vous donner... mon serment... s'il suftit, à vos yeux, pour répondre à toutes les calomnies... Si dans ce moment, où tout m'accable, vous seul croyez en moi... ce sera un gage d'estime, que je n'oublierai jamais... une marque de tendresse qui vous acquiert, dès aujourd'hui, cet amour que vous réclamiez hier... et ma vie entière se passera à vous le prouver... Maintenant, Monsieur, prononcez... j'attendrai votre réponse. [Elle salue et sort.)

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