‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 3)Chapitre 673 sur 783 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

CORINNE, s'asseyant devant la table à droite avec agitation. Que de choses... que d'événements!,, c'est à peine si je pourrai y suffire... [Ecrivant.) Chapitre xis. iS''ar7-êtant.) C'est égal.,, c'est du mouvement, de T'intrigue, de la vengeance... quel bonheur !.. Chapitre xix... où en élais-je? [Ecrivant.) Et mon libraire qui vient ce matin... et ma toilette de ce soir... Je veux être belle... je veux qu'ils m'admirent tous... car ce perfide... ce n'est pas assez de le torturer de toutes les manières... il faut encore qu'il me rt;grette,,. [Elle écrit rapidement et avec émotion.)

CORINNE, à la table à droite écrivant , M. LE COMTE DEM \R1CN.\N, cH'rant rapidement parla porte du

fond .

i.E COMTE, pâle, et un numéro derevtte à lamain. Ah ! je saurai ce que cela signifie...

CORINNE, l'apercevant et à part. C'est lui! iVosant sa plume et se retournant vers M. de Mariynan d'un air gracieux.) ne me trompé-je pas? est-ce bien vous, monsieur le comte et de si boiuie heure?

i.r (MMTK, avec agitation. Oui, Madame... nui, c'est moi (pii, indij^né, frois.sé et le co'ur ulcéré, viens vous demander s'il faut croire encore à l'amitié... ou si elle n'est qu'un vain mot et une amère déception.

CORINNE, se levant. Je vous adresserais la môme dcn.iinde, monsieur le comte!

LE COMTE. A moi?..

CORINNE. .\ v(Mis qui depuis six mois prodiguez, soit en pro.ee, soit en v.>is, les protestations de l'amitié...

la plus tendre... pour ne pas dire plus... à une jeune fille confiante, à un cœur aimant, à une imagination exaltée, facile à égarer... qui s'enflammant au feu des arts et du génie. . a pu se tromper de flambeau... et lorsque dans le sentier nouveau qui s'ouvre sons .ses pas... elle compte... elle a le droit de compter sur le bras... (je ne dis pas sur la main d'un guide et d'ini

ami) elle apprend qu'il s'enchaîne à une autre

sans consulter, sans même prévenir celle dont il a décoloré l'existence... Après un pareil procédé, à qui .«e fier, monsieur le comte, et à quoi peut-on croire encore... si ce n'est à l'athéisme du cœur et au néant de tous les sentiments.

LE COMTE. Eh! Madame... il s'agit bien de cet étalage de sensibilité... quand, sans aUendre, sans permellre même... qu'on s'explique et i|u'on se justifie... on laisse attaquer et déchirer ciux qu'on devrait défendre.

cuRiNNE. Que voulez-vous dire?

LE COMTE. Que je reçois à l'instant un numéro de cette revue, à laquelle vous travaillez, celte i-evue si répandue et si redoutable, où vous exercez la plus haute influence... et comment o.serait-on y iitsérer contre moi un article pareil à celui-ci... si vous ne l'aviez toléré ou peut-être vous-même commandé...

CORINNE. 'Vous vous trompcz, .Monsieur,.,

LE co.MTE, vivement. Est-il vrai?

CORINNE, froidement. ieÏM composé moi-même!

LE COMTE. Quoi... ces railleries amèrts... ces outrages jetés non-seulement sur mon ouvnge... mais sur moi-même... sur mon caractère. .

CURINNE. Que voulez-vous? je vous aimais tant!

LE COMTE. M'attaquer dans mest:ilinl> politiques»'! littéraires... changer pour moi la tromiutte de la nnoii mi'e en celle du charlatan, me peindre comme faux, avide... intéressé... faisant de la gloire méli»T et mirchandise...

CORINNE. Je vous aimais tant !

LE COMTE, avec impatience. Mais tous ceux qui ne m'aiment pas vont répéter ces injures, et coranieiit les ferez-vous accorder avec les éloges dont hier encore vous m'accabliez, dans le même journal... grà-^e, esprit, sensibilité! noblesse d'àme... sublime caractère...

CORINNE. Eh! savais-je moi-même ce que je disais.., ie vous aimais tant!

LE COMTE, avec colère. Eh! Madame...

CORINNE Et puis nos pensées de la veille... sont-elles toujours celle.e* du lendemain... Vous-même, Mousieur... n'abandonnez-vous pas aujourd'hui l'idole que vous encensiez hier!

LE COMTE. Je ne l'outrage pas du moins; je ne la renver.-^e pas de l'aulel pour la fouler aux pieds; et mon adoration, pour elle, ipiedis-je, mon fanatisme, survit à tout autre sentiment!., car l'amour passe, mais le t;dent reste!.. Le génie est impérissable!., il est impérissable, le génie!.. (.4 jHirl.^ Et la flatter encore !.. moi qui exèi re les bas-bleus... moi qui les ai loujours détestés! Haut.) Écoulez-moi, Corinne!..

c.ùwi^yr., qui s'est assise à droite. Vous allez me tromper...

LE COMTE. Non. Vous connaîtrez l'erreur qui m'a égaré ! et moi aussi je vous ai aimi-e... vous , la fille des arts et de la poé>ie ; mais croyant que cette àrae pure, céleste, éthéive . ne tenait point aux choses d'ici-bas... mon amour était un culte, une rtMigion, je vous alorais connue fui adon» la Divinité, la nuise chaste et saillie, que j'aurais cru oftVnser par des

LE PUFF

Iraiispnrls Iiiunains... et persuadé (|ue vuus ne vouliez ètn^ aimée qu'ainsi...

coiiiNNE, se lovant. Eh! qui vous l'a dit. Monsieur?

i-E COMTE. Ah! si jo l'avais su! si j'avais souproiiné que cette àmc divine ne dédaignait pas une ardeur terrestre...

CORINNE, vivement. Vraiment?

LE cojiTE. Nous étions nés l'un pour l'autre ! tout semblait nous réunir, mêmes guùts... même âge... [Se troublant.) et il est trop tard !

CORINNE. Pourquoi donc?

LE COMTE. Des engagements sacrés... avec un ami!

CORINNE. Mais ces engagements... quels sont-ils, expliquez-vous?

LE COMTE , avec embarras. Pour mon malheur, je ne le puis !

CORINNE. Qui vous cnempèclie?.. parlez, répondez!..

UN DMfESTiQUE , annonçant. Monsieur Bouvard !

LE COMTE, vivement. Mon libraire !.. qui me demande !

LE DOMESTIQUE. Non, c'est à Mademoiselle qu'il désire parler.

LE CO.MTE, vivement. Raison de plus ! ce bon Bouvard... que je ne le prive pas de l'honneur qu'il attend.

CORINNE, avec un dépit concentré. Ah ! il vous larde déjà... de me quitter.

LE COMTE , vivement. Non !.. non... je reste... j'attends votre père... pour ce fatal contrat... pour ce bonheur auquel je me résigne, tout en espérant encore quelques obstacles.

CORINNE, avec amertume. Qui ne vous manqueront pas, monsieur le comte.

LE COMTE , levant les yeux avec mélancolie et sensibilité. Plût au ciel ! mais tout semble m'abandonuer, et je vous le demande à vous-même, que me resterat-il maintenant ?

CORINNE. Moi, Monsieur, moi, dis-je. . . et ma itluine ! .. ah! vous ne connaissez pas celle qui vous aimait tunt ! elle peut vous détester, monsieur le comte, elle peut vous haïr... mais vous abandonner !.. jamais '.. [Elle sort par la porte à gauche.)

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