‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 3)Chapitre 690 sur 783 · ALBERT, M. DE MARIGNAN · texte numérisé non relu

ALBERT, M. DE MARIGNAN

LE COMTE, sortant de l'appartement à droite et parlant à la cantonade. Bien, mon cher Maxence... faite-, les honneurs pour moi. [Se retournant vers Albert. Ils sont tous dans le petit salon à prendre le café, et me Voici, Monsieur, prêt à vous entendre,

ALBERT. Monsieur,., j'ai eu pour ami... et pour protecteur dans ma carrière militaire, monsieur le général de Saint .Vvold, qui a été pour moi un père plutôt qu'un cheL Je dois le peu que je suis à ses conseils ; je dois la vie à son courage. Plus tard, et c'est là ce qui me lie à lui | ar une éternelle reconnaissance, il m'a confié ses plus secrèti s pens es. Les qualités distinctives de son caractère étaient l'horreur de la vanterie et du mensf)nge, son amour poiir son pays et surtoutlecultequ'il professait pour l'honneur. 11 n'eût pas souffert que l'on portât au sien !a plus légère atteinte ! et il eût versé jusqu'à la dernière goutte de son sang pour le conserver pur et inta'f. Aujourd'hui qu'il n'est plus, c'est un soin qu'il nous a légué, à nous qui fûmes ses soldats, à moi qui fus son ami, et je viens vous demander compte de la manière dont vous parlez de lui,., dans le peu de lignes que j'ai entendues,

LE COMTE, souriant. Me chercher querelle! à moi. son panégyriste, à moi qui le comble d'éloges, comment aurais-je pu l'offenser?

AL\ ERT. C'est o£fens(>r un bon et loyal militaire que de lui attribuer des exploitsqu'il n'a jamais faits, d s actions fabuleuses, qui peuvent provoquer des démentis, attirer des insultes à sa mémoire, et jeter en un mot un ridicule ineffaçable sur sou nom.

LE COMTE, Je ne vois pas , Monsieur , en quoi cela me regarde,

ALBERT. Je vais m'expl'quer. Je n'ai jamais quitté le général. Je suis arrivé en Afrique avec lui, avtc la division qu'il commandait, et jusqu'au jour où il est mort entre mes bras, je l'ai suivi dans toutes ses expéditions, dans tous ses combats. Or, dans le passage, dans les quelques lignes que vous nous usez lues avant dîner, j'ai admiré comme tout le monde les orneinents et l'éclat liu style,

LE COMTE. Vous èti^s bieii bon!

ALBERT, Je ne m'y connais pas!., mais pour les faits... c'est diflérent,

LE COMTE, souriant. Si ce n'est quç cela !

ALBERT. Comment, si ce n'est que cela!., je n'ai enleniu que quelques mots à peine , et il n'y en a pas un seul qui ne .»oil une fausseté évidente.

LE COMTE. Permettez, .Monsieur !

ALBERT. Jamais mon général n'a livré de bataille dans l'Atlas... et pour une bonne raison.,, nous n'y avons jamais mis les pieds, et nous avons loujoui"S opéré à cent lieues de là,..

LE COMTE. .Monsieur...

LE PLTF.

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ALiiEicr. Jamais nous n'avuiis eu de cnnihats ou de ivIati(ii!sav(H' la tribu des Beni-Ballahoiul, dont aucun i\c nos soldats n'a apoirii les tonds, et jamais enfin nul l'ait d'armes n\\ ilhhtré les bords de la Malioura... non pas (|uece nom me soit inconnu, je ne sa s pas on je l'ai vu, mais à coup sùi' ce n'est pas en Afriipie^ car cotte rivièrc-là n'existe pas, et j ' vous délie di^ l'y trouver.

i.E coMTR. Vous croyez cela, Monsieur?

ALBERT .l'en suis sùi'.., voyez plutôt sur la carte. Et quand on éci'it, quand on imprime, quand on publie siiemment de pareilles faussetés...

i.E COMTE, avec colère. Une telle expression... ALBERT. Est la seule qui convienne. Si mongém^rHl était vivant , il s'écrierait: Vous avez menti!.. .J« prends sa place et suiâ à vos ordres.

LE COMTE, //( 7Ymc;i(. Et je serais auxvôtre.s, si votre général avait pu tenir un pareil langage... mais il s'en serait bien gavdé, Vous étipz en Afriqu'^ , Mo;isi;ur , je n'en doute pas, mais le général de hfaint- Avolfl y était aus-i , et entre vos deux assert-tons , quelque contradictoires qu'elles soient, vous me permettrez de donner la préférencà la sienne. ALBERT. Que voulez-vous dire?

LE COMTE. Que notre devoii", à nùu.s autres historiens, est bien grave. Ctst coninic un j-acordoce, celui de la vérité, que nous sommes chargés de transmettre à nos derniers neveux, .Mors, Mon'sieur, l'historien qui se respecte ne piirche qu'appuyé sur di s prouves irrécusables,.=ur des tlocuments authentiques, c'est ce que j'ai fait,

ALBERT. Vous, Mousiour!

LE COMTE, allant a la table à gauche. J'ai là les Mémoires mêmes du général §\int-Avold, trouvés dans ses papiers après sa mort.. . et je suis heureux de vous prouver avec quelle fidélité consciencieuse j'ai rempli envers mon pays et la postérité, mes devoirs d'histo^ rien!.. (Frappant sur le manuscrit ciu'il vient de prendre.) Les voici^ ee^ Mémoires du vieux soldat... ces Mémoires pensés au milieu delà bataille et éci'ils sur l'afrùtd'nn (anon... car ils sentent encore l'odeur de la poudre et du cigare'.. Lisez , Monsieur, lisez ! ALBERT, jetant les yeux sur le manuscrit. 0 ciel !.. LE COMTE. Connaissez-vous cette écriture? ALBERT. Si je la connais!

LE COMTE , d'un air triomphant. Vous vovez donc bien!

ALBERT, C'est la mieime !..

LE COMTE, stupéfait. Là vôtre !

ALBERT. Eh oui!,, c'ost uiou roman.

LE Comte, atterré. Un roman !

ALBERT, tlomposé par moi in Afrique!., et que je ei'oyais perdu (lour jamais, car je ne u)e rapjielais plus un mot de mon chef-d'œuvre! Et au fait!., depuis cinq ans. ■

LE COMTE. Que dites-vous?

ALBERT. J'ava S eu te bonheur de l'oublier , et c'est Vous qui me le rendez... (Parcourant le manuscrit.) Oui, \rauncnl... c'est bien cela... un roman historitpie... rouian à la Walter Scott... où je fais jouer un rôle important à mon général... et à moi. LE COMTE. Quoi !.. Mousiour.., c'ost do vous!.. w.MEm , feuitl'tcud toujours le manuscrit. Hélas! oui ! c'était même si mauvais (|ue le général , à qui je l'avais donné à lire... m'avait répondu avec un juron : « 0;;cupe-toi de ta tliéorie et ne pense plus à Ces niaiseries-là... ou sinon...» Ce qui est cause... que je n'ai pas même pensé à lui redemander mon manus-

crit resté entre ses m uns. Voilà comme t, après sa mort, on l'aura trouvé dans ses paj)iers.

LE COMTE, dans le plus grand trouble. Permettez, Monsieur, permettez... l'appelez bien tous vos souvenirs... ètes-vous sur...

M-UEHT, feuilletant toujours, i'arjjleu !.. voilà tous mes personnages... tous mes nonrs qui me reviennent... l'aide-dc-camp, Hector de Maugiron , c'était moi... la jeune fille (pi'il adore... et qu'il espère épouser au retour... c'e^t... Hésitant.) une personne, dont il est iiinlile de vous pai'ler... et quant à h puis=anti' tribu des neiii-Ballaboud... c'est bien cela !! une tr.bn de mon invention!., et la Mahoura... ah! je .savais bien que ce nom-là no m'était jjas inconnu... tenez , Monsieur, leu'-z, voyez-voijà écrit en rnav^c : faute de mieux. Il mo taliaitdans le moment une rivière... et ifen ayant pas squ.s la main., .j'ai inventé celle-là... ( initie à la changer plus tard contre une véritable ! LE COUTE, à part. 0 ciel !

ALBERT. Et c'est là ce que vous imprimez comme de l'histoire! c'est ]h ce qui vous vaut les éloges de la presse et l'ailmiration publjqui\

LE COMTE. Est-CB ma faute. Monsieur, si, victime moi-même d'une erreur,,, chèreiuent payée...

ALBEiiT. Je lésais!.. Aussi je n'accuse plus votre bonne foi; mais ni vous, ni m li , Monsieur, n'avons le droit d'attribuer au général des absurdités dont je suis seul cjupable et responsable. A chacun ses œuvres! et pour la mémaii'o eoniino pour l'honneur de monsieur de SailitMvold, il faut que la vérité .soit connue.

LE COMTE. Quoi, Monsieur.., publier qu'un livre d'Iiistoirii est un roman !

ALBERT, Ce ne sera pas le premier.

LE COMTE, Un livre admiré, cité, vante et adopté par l'Université.

ALBERT. Jusqu'à demain. Monsieur, je garderai le silence. D'ici là, avisez vous-même aux moyens de faire cet aveu, sinon je m'en chargerai! LE |;oMTE. Mais songez donc aux suites... ALBERT. Elles .sont toutessimples. C'est une erreur!., vous vous empressez de la reconnaître, je ne vois pas quels inconvénients...

LE COMTE. Vous uc Ics voycz pas?

SCÈXE llf.

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