SCÈNE IIL M. DE ROSTANGES, LE BARON, PAULINE
LE BARON. Quel petit démon ! Ma foi, mon cher ami, je suis fort heureux que Pauline soil l'aùiée ; avec JiMiny, je n'aurais pas été si tranquille.
M. DE ROSTANGES. Oui, c'cst un cœur excellent ; mais une pétulance, une vivacité d'esprit, et des idées!.. Il y a des moments où on lui domurait .seize ou dix-sept ans. {Prenant Pauline par la main.) Pour ma Pauline, mon ami, c'est un ange de douceur; je ne lui ai pas demandé seulement si tu lui convenais, si elle désirait se marier; du moment que ça me faisait plaisir, j'étais sûr de son consentement; n'esl-il pas vrai, Pauline?
PAULINE, timidement. Mon père...
M. DE ROSTANGES. Tu l'enteuds, mon ami,
LE BARON. C'est charmant, mais je dois reconnaître tant de bontés [)ar une confiance absolue. (.1 Pauline.) Ma chère demoiselle, voilà deux mois et demi que votre père m'a accueilli, qu'il m'a même permis d'aspirer à votre main, et lui seul dans le château sait qui je suis; mais c'est bien le moins que le jour de ses noces on connaisse le nom de son maii ; jo ne suis pas M. Legrand ; je suis le baron de Villicrs, capitaine de hautbord, et le plus vieil ami de votre père.
PAULINE, étonnée. Le baron de Villiers!
LE BARON. Vous n'en êtes guère plus avancée, n'est-ce pas? et !e capitaine de Villiers vous est tout aussi inconnu que M. Legrand? ça n'est pas étonnant.
Air : A soixante ans.
Sur l'Océan voguant dés mon enfance, Dejiuis trente ans je ne l'ai point quille; Ne désirant emploi, ni récompense.
Je n'ai jamais sollicité :
Loin d'imiter certain confrère Qui, conservant ses jours pour son pays.
Fait ses campagnes à Paris, Dans les bureaux on ne me connaît guère, On me connaît chez tous nos ennemis.
PAULINE, timidement. De Villiers! mais si je ne me trompe. Monsieur, il me semble que j'ai connu, c'est àdire (jne j'ai vu à Paris, chez ma tante, il y a quelques mois, quekiu'un qui portait ce nom.
LE BARON. Ah ! c'est iHissiblc ; un jeune homme?
PAULINE. Oui, Monsieur.
LE BARON, à I{o.<<tanges. Un mauvais sujet... mon neveu.
M. DE rostan(;es. Ton neveu?
LE BARON. Oui, un coquiii qui depuis deux ans est à peine Sorti di' sou lycée et que j'avais déjà poussé dans la marine lorsqu'il sost avisé... mais ce n'est pas de lui qu'il est (lueslion ; revenons à mon histoire; vous saurez que ma vivacité, ma franchise, ma brusquerie, si vous voulez, ont toujours retardé mon avancement. Je no sais pas flatter mes supérieurs, moi, et quand ils font une sottise, il faut absolument que je me donne le plaisir de le leur dire. Dernièrement, dans notre expédition sur les côtes barbaresques, nous étiuns C(>rnés de tous côtés, et i\ n'y avait qu'un nicty.n de nous sauver; c'était d'allaquor sur-le-champ rennemi malgré l'inégalité des forces et de le contraindre à nous livrer passage : le vice-amiral et lit tlun avi< contraire : son plan n'avait pas le .«;cn5 commun : je le lui dis, il se fâcha et voulut me mettre aux nrixMs sur mon btinl : je l'envoyai promener Mir le sien, et j'attaquai malgré
LA PETITE SŒUK.
SCS ordres. Bref, je regagnai les côtes do France sans avoir perdu un seul bâtiment.
M. DE ROSTA.NGES. Oui, ct après avolr soutenu un combat qui t'a couvert de gloire, après avoir fauve la flotte ct coulé b:is trois corsaires.
LE RARON. Aussi VOUS scutcz bjcn que mon vice-amu'al ne me pardonna pas de lui avoir prouvé qu'il n'était qu'iui sot : il écrit à Paris; mon affaire fait un train du diable; j'apprends que le miuisireest furieux contre moi, qu'il crie à rindiscipline, à rinsubordination ; qu'il n'est question de rien moins que de m'envoyer finir mes jours dans une citadelle ; moi qui ai besoin du grand air pour ma santé, je ne juge pas à propos de me laisser mettre en quarantaine ; je quitte aussitôt l'uniforme, je prends le nom modeste de Legrand, et je ti averse la moitié de la France pour venir demander un asile à mon cher deRostanges. [Lui serrant la main.)
Air du Pot de fleurs.
Là, de l'amour éprouvant la puissance.
De vos attraits je suis charmé, Je me marie; eh! que pourrait, je peuse. Faire de mieux im guerrier réfoimé!
A mou pays, grâce au nœud qui me lie. Je veux donner des défenseurs nouveaux; Pour employer mes instants de repos A servir encor ma patrie.
M. DE ROSTANGES. Mais cs-lu bien sur qu'on ait réellement donné l'ordre de t'arrèter?
LE BARON. Comment, mon ami, bien mieux que cela, j'ai vu sur les journaux que je l'étais.
M. DE ROSTANGES ET PAULINE. Arrêté?
LE BARON. Oui vraiment ; j'ai lu il y a près de deux mois, daus le Moniteur, que M. de Villiers, officier de marine, venait d'être arrêté et transporté au château de Saint-Vincent. Le plus bizarre, c'est que cette forteresse n'est qu'à une demi-lieue d'ici; mais la vérité est que je n\ suis pas, que me voilà, ct que jusqu'à présent personne n'a songé à m'inqiiiéter! c'est là, ma chère demoiselle, ce que j'avais à vous confier, et vous savez le reste : voici maintenant mes intentions ; j'ai cinquante mille francs de rente, je vous les donne.
M. DE ROSTANGES. L'u momcut, et tou neveu?
LE BARON. Il n'aura rien ; un drôle, qui est mon seul parent, l'héritier de mon nom, et qui s'avise de devenir amoureux.
PAULINE. Amoureux?
LE BARON. Une passion dont on ne connaît pas l'objet, mais qui lui fait négliger ses devoirs, son avancement.
Air de Marianne.
Morbleu! ce n'est pas à son âge Qu'il est permis d'être amoureux.
Lui qui peut à peine, je gage, Conqiter une campagne ou deux!
Faisant le tour de l'univors, Quand il aura battu toutes les mers, Dans vingt combats Vu le trépas.
Heureux et fier enfin quand il aura Trente cicatrices nouvelles.
Un bras de moins, ct estera.
C'est alors, morbleu! qu'il pourra Songer à plaire aux belles.
Enfin, depuis drux mois et demi, impossible de savoir ce qu'il est devenu !
PAULINE, f/yeme/i^ Comment, Monsieur, vous criiyez qu'il lui est arrivé quelque malheur?
LE BARON. Ma foi, je n'en sais rien, et je ne m'en embarrasse guère; l'essentiel maintenant est de songer
au contrat, vous sentez qu« je ne veux pas y figurer sous k; nom de M. Legrand.
M. DE ROSTANGES. Sois trauquiUe, je dirai deux mots au notaire, M. Guichard.
JENNV, en dehors. Mon papa! mon papa!
M. DE ROSTANGES. CIlut! voici Jennyt