‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 3)Chapitre 92 sur 783 · VI AL AT ET C'S IMPRIMEURS ET ÉDITEURS · texte numérisé non relu

VI AL AT ET C'S IMPRIMEURS ET ÉDITEURS

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Ciiclqims mi uicril .n.iè-, L'iilr. dars 1:> loge Je la diichejîe. nn grand monsi-iir maigre. 5ec.

MAITRESSE ANONYME

Si je \ous apprends, ami lecteur, que j'ai acheté luie petite propriété dans la Rrie, cette nouvelle vous intéressera fort peu, sans doute ; si j'ajoute que j'ai eu l'imprudence d'y faire bâtir , que les maçons, les charpentiers, les entrepreneurs, et surtout les devis faits en conscience, m'ont presque ruiné, il y a une grande chance que ce malheur

vous sera totalement inditTérent; je vous confierais même, eu secret, que mes constructions ne sont l»as encore achevées, et que, pour la régularité d'un si bel édifice, il ne manque rien qu'une aile droite; cet aveu qui me coûte beaucoup, vous laisserait froid et impassible , et ne vous ferait pas un instant interrompre la lecture du volume que vous l^nez en ce moment. Mais si je vous disais, mon insensible lecteur, que ce corps de bà-

liAGNY. — Imprimeri" de A'ulat el f.ie. \

:io

LA MAITIiESSE ANONYME.

tiineut aiTiéré, que celte aile aliSfiite, il faut abscluiiient que ce soit vous qui lajjayiez, peut-être riuipiévu de cette auiionce vous engagerait-il à nie prêter quelque altenlion, et dès mon début j'aurais excité votre curiosité, votre intérêt, et surtout votre effroi, seul but que se proposent, de nos jours, les faiseurs de Nouvelles et de Romans.

J'étais donc dans ma cour, assis sur une pierre, regardant tristfMuent la jjlace qu'occuperait si bien mon aile droite, ((uand elle serait élevée, si jamais elle s'élevait... lorsque je sentis une main me frapper sur l'épaule, et une voix jeune et joyeuse s'écrier : Bonjour, mon voisin! C'était Geori,^;? Lisvard,mon voisin de campagne, que je connaissais à j)eine, car arrivé depuis (juebiues mois dans le pays et vivant toujours avec ines ouvriers) je n"a\ais encore f;iil de visites à personne; inaisavec (leorges la connaissancG n'était pas longue àfaih-. Il avait inie de ces bennuisis et aimables pliysiuijoniifs qiii appelliut le plaisii' et laconliance. La première fois qu'on le voyait, on é'tait son ami, el dès la seconde on ne pouvait plus se passer tic lui : pliiii de IVancIiise et (h\ gaieté, insouciaiil de lavoiuf. el heureux du im'sent, sans amliilion malgrésou juérite, et sans prétention inalgn» sd joU(» li gnre, il n'y avait pas de mère qui n'eût élé tièrc d'un tel (ils, pas de sœur qui ne IVil heureuse d'un Ici frrir.

l.nlié de bonne heure, à l'ÉTk)l0 poh(e(hni(pit\, il en avait été l'un des élèves les plus distingués; ollicier d'artillerie, il s'était fait remarquer au siège d'Anvers, seule occasion degloire qui lui eûtencore, étéofléi-leetniainteiiant f[uela paix élaitrevenue, ii passait auprès de sa vieille inère ses jours de repos et de congé. Quand il s'agit d'établir sa sœur, il déclara qu'il ne savait que faire de sa fortune, qu'il ('■tait trop riche avec sa paie de lieutenant d'artillerie et il renonça à son modeste patrimoine en faveur de sa sœur Hélène, qui, grâce à ce suii|)l(''nieiil de dût, fit un assez beau mariage. Je voulus une fois parler de ce trait -là à Georges, qui haussa les ('■paules et me tourna le dos; c'est le seul jour où je l'aie \ u malhonnête.

Arrivé d(^,puis quelques jours dans notre voisinage, chez sa mère, il venait de t(;mps en temjis visiter ma bibliothèque, la seule (jui existe dans la coiunume de Bussit-res, et dessiner nos points de vue, car Georges dessine, et même peint très-bien.

— Qu'avez-vous? me dit-il. Pour(|uoi cet air soucieux? Je lui racontai alors ce (pie je vous disais à l'instant même, mon cher lecteur, et comment je cherchais les moyens de faire aclu-Ner au [)ublic mes constructions conuneiut'es.

— Quoi! sérieusement, vous croyez ({uil paieivt vos ouvriers ?

— Il est assez grand seigneur et assez généreux pour cela ! !1 paie Ic^ujours; mais seulement (|uand on l'amuse; or, l'auniser de\ient cha(pïe jour plus difficile. Aussi il me faudrait pour lui, dans ce moment, etc't^st ce (jne je ne puis trouver, (piehpu^ sujet bren neuf, bien ])i(iuant, Inen original.

— Uu sujet d€ quoi ?

— Uu sujet de roman, de comédie, d'opéra...

— Quoi ! avec des opéras ou bâtit des m.aisons !

— Pourquoi pas? témoin mon ami Auber qui en a deux rue Saint-Georges...

— Dont il éle\ a les murailles, comme Ampbyon, avec sa lyre !

— Avec son talent! ce qui est moins mythologique.

— Vous avez raison, ce n'est plus là de la fable... Eh bien! si j'avais, moi, un sujet d'opéra à vous donner?

— Vous, mon cher voisin, es|-il possible?

— ^Qtiand je dis d'opéra... c'est peut-être uno niaiserie!

— G'est souvent la même cliose.

— nu bien mie tragtMlie, mie comédie, un roman... j<! n'en sais rien.

— Dites toujoui's?

— Ge (pie je sais.., c'est «lue c'est original... bizarre, incompréhensible.

— C'est ce qu'il faut !

— VA (|ue cela nu pas le sens comnuiu!

— C'est un snciTs. iiion chiMami, un grand succès! Parlez, vous redoublez mou impatience.

— C'est une histoire ({ul m'i'st arrivée.

— A vous?

— A moi... dans liia jeuui^sse.

— Vous n'êtes cvpendaut pas si vieux.

— il y a cinq on six ans... j'en suis le héros; mais l'aventure est un peu longue, et je ferais mieux de ne pas la commencer aujourd'hui, car il est tard et j'ai à midi une aflaire importante que je ne jiuis remettre...

— Il n'esl que onze heures et demie, et je vous [icouicls dans une d'Mni-heure de vous l'iMidre votre liberté.

— Bien vrai?

— Je vous le jure !

— J'y compte.

Nous nous assînii^s alors dans un endroit écart '* du parc, au bord de ma rivièn?, près d'une cascade dont l'eau claire et limpide tombe sur un lit de eailloux, et s'enfuit à travers mon bois jusqu'à la vallée du Petil-Morin, lieu enchanté, ({ui rappelle la Suisse dans les lietits cantons! vallée délicieusts qui jouirait de la plus haute renommée, si les coteaux verdoyants (fui l'entouivnt se nommaient Claris ou Appeuzell, mais ([ue le voyageur regardt' à peine parce qu'elle est à vingt lieues de Paris et à trois lieues de La F(>rté-sous-Jonarre.

Georges, mon jeune ami, n'était i)as de ces genslà. car d'un u'il ému et animé, coutemplaut cette prairie verdoyante, la source argentée (pii l'arrose o| t|ui baigne le pied d'un tenq)le rustitpie où j'ai giaNe ces mots :

Voris i: izo«ç! clair ruisseau ! près d\? vos bords olu-ris, \.y \M\^ nue vous innirroi, rclemi nus amis!

— Nous ne pouviez choisir, me dit-il, un eudroit t}iii cadrât mieux avec l'histoii-e que je vous ai promiscw Cette jeune x eix.lui'e, celte riaute cain-

LA MAITHKSSE ANONYiME.

pa|j;iio, ce tejii})l(' déilié à l'aniiliô et les rayons de ce beau soleil qui eu ce moment l'éclairé, me rappellent et me cendent toutes les idées que j avais il y a six ou sept ans, quand je sortis du collège. Que tout est beau le matin au soleil levant !... Le monde où j'allais entrer s'offrait à moi, paré de tant de charmes et d'espérances. Je m'étais persuadé, comme beaucoup de jiiunes gens de mou âge, que je ne devais y rencontrer que des amis, des succès, et surtout des conquêtes. Oui, monsieur, je l'avoue franchement, c'était là ce qui m'occupait le plus.

Nous lisions beaucoup au collège, et les livres que nous dévorions en cachette n'avaient pas tous été approuvés par le conseil de l'Université. Il y en avait un surtout, bien amusant et bien dangereux pour de jeunes têtes comme les nôtres, un livre où tout est attrayant, peut-être parce que tout y est faux, parce que ni les femmes, ni les jeunes gens, ni la société, n'ont jamais existe comme ils y sont représentés: sentiments, mœurs, caractères, rien n'est possible... tout y est d'inmgination, et c'est ce qui séduisait la nôtre...

— Vous voulez parler du romande Faublas.

— Précisément... un ouvrage classique car

vous le trouverez dans toutes les classes, depuis la quatrième jusqu'à la philosophie. Il est si agréable de se représenter toutes les grandes dames... se jetant à la tète d'un petit jeuiie homme de dix-sept ans... sans que celui-ci ait besoin de mérite, de talents, ou de considération... Au contraire, inutile à lui de s'occuper de son état, de se livrer à des études ou à des travaux assidus ; l'amour se chai'gera de sa réputation, de son bonheur et de son avancement... Aussi, et comme tous mes camarades me répétaient que j'étais bienfait, que j'avais une jolie figure, une figure de demoiselle... je vous demande pardon de vous dire ces choses-là. . . mais quand on raconte ..

— Vous avez raison... cela, dailleur.s, se voit de reste.

— Je vous prie de croire, me dit Georges en rougissant, que je n'ai plus ces idées-là... je parle d'un temps si éloigné!., il y a sept années... j'étais alors bien sot, bien fat, bien absurde; je croyais que je n'aurais qu'à jeter le mouchoir. Aussi je m'étais promis de ne m'adresser qu'à des marquises, des comtesses... peut-être des iirincesses, si l'occasion se présentait... mais décidé dans aucun cas, et sous aucun prétexte, à ne jamais descendre au-dessous des baronnes ! Hélas ! de cruels désappointements m'attendaient !

A ma sortie du collège, je m'établis modestement chez ma mère, me préparant, })0ur lui faire plaisir, à mes examens de TÉcole polytechnique ; mais persuadé que ces travaux ne nie serviraient jamais à rien, réservé que j'étais à de plus hautes et de plus brillantes destinées. Malheureusement je ne voyais pas trop les moyens de les réaliser ; la société de ma mère se composait de hA\e et bonne bourgeoisie, de (juelques parentes à nous, des cjusines assez gentilles, femmes d'avoués ou de négociants ; mais des

graniles dame-.. Il fallait pour les connaître être répandu dans le grand monde? Et où existait bi grand uionde? qui m'y aurait mené? qui m'y aurait reçu?

C'était au commencement de 1830, sous la Restauration, au moment où les anciens noms et les anciennes familles brillaient du plus vif éclat? Le milliard de l'indemnité avait rendu à l'aristocratie nobiliaire son luxe et ses richesses ; quant à son bon ton, à son élégance et à sa fierté... elle ne les avait jamais perdus.

Et comment, moi pauvre écolier et jeune homme inconnu, être admis familièrement dans ces nobles hôtels, sanctuaire de mes divinités?

Cette réflexion, cjue je n'avais pas faite, me déconcertait singulièrement, mais ne diminuait en rien mon humeur conquérante. J'étais sûr, ce premier obstacle franchi, de me faire remarquer et de fixer les regards. Vous voyez, monsieur, que je ne manquais, ni de présomption, ni d'orgueil, et voilà pourquoi je vous raconte mon histoire, ce sera une expiation !.. Je cherchais donc constamment les moyens de rapprocher les distances, de voir de près, de coudoyer ce grand monde jusque-là inaccessible, et à force de chercher je trouvai un expédient qui vous semblera bien simple, et qui me coûtait bien cher ! J'allais tous les soirs au Théâtre-Italien ; c'était le rendez-vous de la haute société, le salon fashionable où se réunissaient les gens de la cour, et où étaient admis les gens comme il faut. Une stalle d'orchestre que je louai, me donna ce privilège. Et comme le cœur me battit la première fois que je m'assis dans cette arène brillante! comme mes yeux incertains et éblouis se promenaient avec ivresse sur tant de richesses, d'élégance et de beautés ! Toutes les loges étincelaient de parures, de diamants et de duchesses. Toutes n'étaient pas jeunes, toutes n'étaient pas belles, maisje les voyais à travers leurs titres, et toutes me semblaient nobles, distinguées et charmantes... Dans l'enlr'acte, je me promenais au foyer, dans les corridors, je m'arrêtais aux portes de leurs loges presque toujours ouvertes. A la fin du spectacle j'étais sous le vestibule, à les voir descendre, j'étais près d'elles, je touchais presque leurs châles aux longs plis, ou leurs robes de gaze; je les regardais monter en voiture, m'en retournais à pied, et le surlendemain je recommençais. Ma mère s'efirayait de mon goût pour la musique italienne et des dépenses (jui en étaient la suite. Je dois dire que cette musique m'ennuyait à périr, mais je n'en convenais pas, seul point de rapport que j 'eusse avec beaucoup de ses nobles habitués. J'avais troqué ma stalle d'orchestre contre une stalle (1(3 balcon pour êtr»:^ plus en vue, et personne ne me regardait, i)as même mes voisins, qui ne s'occupaient pas plus de moi (|ue de la pièce, et qui, pour se montrer, passaient la soirée à saluer les personnes de leur connaissance.

Un soir, je vis entrer dans mie loge de face une pi?rsonne charmante que je n'avais pas encore vue, une jeune fille de quinze à seize ans, gracieuse et liaiche comme la couronne de roses qu'elle portait

LA MAITRESSE ANONYME

sur sa tète. . . je diMiiandai timidement à mon voisin de gauche qiii elle était : — La petite duchesse , me répondit-il sans me regarder et en la lorgnant.

— Quelle duchesse? demandai-je avec les mêmes égards à mon voisin de droite. — La dernière présentée..., vous savez... et il garda le silence. Vous comi)renezbien que pour rien au monde je n'aurais avoué mon ignorance, et je répondis par un sourire d'homme au fait, qui voulait dire : Je connais parfaitement.

Quelques moments après, entra dans la loge de la jeune et jolie duchesse, un grand monsieur, maigre, sec, l'cil dur, la tète i)oudrée et portant soixante ans au moins, quoiqU(> la poudre, dit -on, rajeunisse. Mon voisin, qui saluait tout le monde,, ne perdit pas une si belle occasion ; il se conrha vivement et à plusieurs reprises vers le grand homme sec qui lui répondit par un salut lent et mesuré comme la statue du commandeur dans Don Juan , puis sortit de la loge avec la même gravité. — Il va faire le whist du roi, dit mon voisin de droite.

— C'est pour cela qu'il laisse sa femme avec la vieille marquise, répliqua mon voisin de gauche.

Sa femme, me dis-je en moi-même avec effroi... sa femme '...Cette jeune et jolie personne!.. Et ce maudit roman de Faublas se représentant à mon esprit, je pensai malgré moi à la si gentille et si piquante madame de Lignolles ! Toutes mes illusions revinrent, tous mes rêves recommencèrent. Je me regardais comme destiné à défendre, à venger cette victime... de Torgueil et des préjugés ; seulement je l'aurais désirée triste et mélancolique, et je la voyais souvent rire, ce qui m'ailligeait ; mais el e était si bien du reste, qu'on pouvait pardonner ce seul défaut à tant de perfections. Aussi, entraîné, fasciné et comme sous le cliarmc, je la suivis malgré moi, et à la sortie du spectacle, je uk; trouvai sous le vestibule près d'elle et de la vieille marquise, pendant que ces dames attendaient leur voiture, qui, grâce au ciel, fut une des dernières; la duchesse m'avait paru charmante de loin, mais de près elle était bien mieu.v encore. C'étaient des traits SI lins, si délicats, un éclat de jeunesse el de beauté qui faisail j)laisir à voir comme un premier jour de printemps; et puis il y avait tant d'esprit et de malice dans ses grands yeux noirs!.. Par malheur, enveloppée dans sa pelisse de satin blanc garnie d'hermine, elle ne disait mot ; mais elle souriait, })endant (jue sa respectable comj)agne s"imi)atientait contre sa voilure, (pii n'arrivait pas, mais qui, hélas! parut enlin. (Jn lannonça; ces dames sortirent : je les suivis sans y penser.

Il faisait un tein])S affreux ; la pluie tombait par torrents, (i malgré lauvent i)roleclenr de la rue de Marivaux, il y avait encore jus(juà la voilure un trajet de deux ou trois pas qui etlVaya ci's dames, car elles s'arrêtèrent.

Dans cette foule dorée qui les entourait, j'étais le seul peut-être qui eût un parapluie ! parapluie que je n'eusse probablement pas avoué, si j'avais eu le temps de la nHlexion ; mais n'écoutant que mon pi'eniier mouvement, je I'oun ris el l'oltris gé-

néreusement, bourgeoisement à la vieille marquise, puis je revins à ma duchesse, qui, embarrassée dans sa pelisse, qu'elle relevait, pouvait à peine marcher. D'une main, j'élevai le parapluie au-dessus de ses cheveux el de sa couronne de roses; de l'autre, j'osai la soutenir, l'aider à monter en voiture... et je ne vous parle pas du petit soulier de satin blanc, ni du pied ravissant, ni de la jaml^ admirable que j'aperçus à la lueur du gaz, parce qu'en ce moment elle m'adressait un remerciment et un sourire enchanteurs, qui m'avaient fait tout oublier. Je passai derrière la voiture, puis par instinct, je me rajjprochai de la portière à droite, dont la glace était baisser', et pendant que les laquais relevaient le marche-pied de la portière à gauche, j'entendis les mots suivants; c'était ma duchesse qui parlait :

— Un joli cavalier, une charmante tournure, disait-elle.

()\\ ! que sa voix était douce ! j'étais là debout dans la rue presque sous la roue de la voiture, écoutant et respirant à peine.

— Connaissez-vous ce beau jeune homme? continua-t-elle.

La pluie tombait sur moi, et j'avais les pieds dans un lleuve, je ne voyais rien.... je ne sentais rien... j'écoutais...

L'autre répondit dédaigneusement : — Est-ce

que Con connaît ça // vient tous les soirs auœ

Italiens.

— Pourquoi?

— Je vais vous le dire...

En ce moment le cocher fouetta ses chevaux; le laquais monta à son poste, la voiture s'ébranla et je manquai d'être écrasé. Je n'y fis seulement pas allentiou, pas plus qu'au rhume de cerveau et de poitrine que je rapportai à la maison, et dont ma pauvre mère était mortellement inquiète, tandis que moi, j'étais ravi, enchanté. Je ne dormis pas; j'avais la lièvre et je passai la journée suivante dans un étal d'ivresse continuelle. Tous mes rêves étaient

réalisés Mon roman commençait j'adorais

cette femme... je me serais tué pour elle, oui, monsieur; je n'ai jamais éprouvé dans ma vie rien de plus vif et déplus délirant que ces premières vingt- ({uatre heures de passion... Heureuseniinit elles n'ont pas eu de lendemain, les forces humaines n'y auraient pas résisté.

— Comment! m'écriai-je, pas de leiideinain?

— Si vraiment, reprit Ceorges, mais vous allez voir lequel.

A cet endroit du récit , l'horloge de la paroisse de lUissières sonna midi ; Ceorges ])oussa un cri : Ah ! je serai en retai'd ; adieu, me dit-il en courant.

— VA la suite de votre histoire?

— A demain, me dit-il..., et il disparut.

Le lendeuiain, (u^orges fut exact au riMulez-vous et ciuilinua son récit en ces termes :

LA MAITRESSE ANONYiME.

C'était un jeudi; on donnait la Sémiramiile; mais n'importe ce qu'on aurait (loniié : vous vous doutez Lii'U que^ malgré mon rliume, ma lièvre et ma mère qui voulait me retenir... j'étais là le premier, à ma stalle de balcon, avant que It s rampes fussent levées, ce qui, déjà, était bien mauvais genre; mais personne ne me voyait, j'étais seul clans la salie. Les belles toilettes arrivèrent, rorcliestre se fît entendre.... Madame Malibran chanta. Je n'entendais rien... je n'existais pas... j'attendais! Enfin, l'àme, la vie et le sentiment me revinrent. Elle parut, elle entra dans sa loge, plus belle encore, plus ravissante que la première fois, iles voisins s'écrièrent qu'elle était éblouissante de diamants: je n'eu avais pas vu un seul; je n'avais vu qu'elle; je m'inclinai respectueusement en la regardant... Ses yeux rencontrèrent les miens... Elle me vit, j'en suis certain. Elle me vit 1 Et tournant la tète d'un autre côté , elle ne me rendit pas mon salut.

— Ce n'est pas possible, lui dis-je, et vous vous étiez trompé.

— Ah 1 s'écria-t-il avec chaleur; vous croyez que j'étais homme à ne pas m'assurer du lait ! J'allai l'attendre à la porte de sa loge; elle donnait le bras à ce grand monsieur sec et poudré, à son mari. Elle causait avec lui, avec gaieté, avec affection ; enfin il avait l'air de lui plaire... elle avait l'air de l'aimer ! Elle ! madame de Lignolles! Où en étionsnous? Tout était bouleversé ! Adossé contre un pilier... je la voyais descendre et venir droit à moi, cl quand elle fut à deux pas, jem'i::cUnai encore ; mais se tournant en ce moment même pour parler à la marquise, qui était derrière elle, elle feignit de ne pas m'avoir aperçu, passa froidement sans me regarder, et gagna sa voiture. 11 faisait beau ce soirlà, elle n'avait besoin de personne !

Ah ! je l'abhorrais! je la détestais... Elle me parut affreuse; je rentrai chez moi pâle et tremblant de colère, je n'allai plus aux Italiens, je m'enfermai pendant trois mois, et me mis à travailler avec une assiduité et une rage qui avancèrent beaucoup mon examen pour l'École polytechnique.

— Ce qui dut vous paraître alors un grand bonheur.

— Non, je n'étais pas heureux. L'heure de la raison n'était pas arrivée, je n'en étais encore qu'au dépit, à la colère ; mon amour-propre avait été humilié, et, passant de l'amour à la haine, je n'aspirais qu'à me venger; j'aurais donné tout au monde pour jjiaire à une de ces grandes dames, si fièreset si orgueilleuses, non plus pour le buiiheur d'être aimé, mais pour le plaisir de les dédaigner, de les humilier à mon tour!.. Vous voyez ce que j'avais déjà gagné au contact du monde. J'étais resté aussi extravagant, aussi fat qu'autrefois, et, de plus, j'étais devenu méchant. Par malheur, les mauvaises intentions trouvent toujours, plus que les bonnes, des occasions de s'exercer, et le hasard m'eu offrit que je ne cherchais pas.

Un de mes camarades de collège, neveu d'un pair de France, avait quitté Paris à la tin de ses études ;

il était parti avec un gouverneur pour commencer ses voyages ; mais apprenant en route la mort de son oncle, qui lui laissait une belle terre et un beau titre (car alors la pairie était encore héréditaire), il se hâta de revenir en France, et un matin, je le vis entrer chez moi et me sauter au cou, me racontant la perte ou plutôt la fortune qu'il avait faite, et m'engageant à venir passer (jnelques semaines dans sa terre d'abord, et ensuite dans la vallée d'Orsay, au château de sa sœur, la comtesse Julia, chez qui se réunissait pendant la belle saison, la plus brillante société de Paris, lime semblait, pendant qu'il me parlait , voir arriver ma vengeance. D'ailleurs, je travaillais sans relâche depuis trois mois, j'avais besoin de repos. Nous étions en juillet, la campagne était superbe, ma mère me pressait d'accepter,cequejefîsavecjoie,etnous partîmes.

iNIon ami Constantin, le nouveau pair de France, était un excellent garçon, peu furt dans ses études, mais fort à la chasse, s'occupant plus de ses chevaux que de ses discours à la Chambre, et ayant fort bien fait de gagner sa fortune par succession, car il eût été fort embarrassé de l'acquérir par son travail ou par ses talents : du reste, ne s'en faisant nullement accroire et s'effaçant lui-même pour mettre en avant ses amis, il me présenta à sa sœur en lui disant : « Tu sais, Julia, que je ne suis qu'un ignorant, mais voici mon ami Georges qui a de la science pour deux, et, grâce à lui, nous sommesau complet. ))La comtesse et son mari m'accueillirent à merveille ; le comte de Yareville était un homme de trente-six ans, d'une belle figure, qui, au jihysique, se portait à merveille, et qui, au moral, était le plus grand propriétaire du pays. C'était là le résumé de toutes ses qualités; de plus, excellent maître de maison, ne gèuaiit personne, et laissant le gouvernement à sa femme, qui, tout aimable et toute gracieuse; s'en acquittait à merveille.

La comtesse Julia était fort jolie, avait vingtquatre à vingt-cinq ans, de beaux yeux bleus, une tournure distinguée, une coquetterie de conversation très-piquante, faisant briller les personnes qui avaient de l'esprit et en donnant souvent à celles qm n'en avaient pas. Bonne et indulgente pour les gens timides et embarrassés, c'est à ce titre qu'elle me prit sous sa protection. Dévouée eu amitié, indifierente en amour, sage et vertueuse par i)rincipes, et quant à la dévotion, elle en avait just»; ce que la mode exigeait alors chez les da-iies du grand monde.

Vous pensez bien que l'idée de lui faire la cour ne se présenta pas à mon esprit, c'était la sœur d'un ami, et puis les devoirs de l'hospitalité.... Et puis, enfin... j'aurais probablement ('■clioué, et je n'ai jamais voulu examiner si cette dernière raisonne venait pas en première ligne ; c'eût été d'autant plus mal, qu'il y avait au château un essaim de comtesses, de vicomtes^^es, de baronnes, tout ce que le faubourg Saint-Cermain avait déjeune, d'élégant, de coquet ; et loin d'imiter ma dédaigueu-e duchesse, elles étaient, il faut ;e dire, comme toutes les grandes dames d'alors, plein» s de.gracieusetés

LA MAITRESSE ANONYME

et (le bioiiveillance, semblant toujours oublior leur ranji', et ropondant vous faisant sentirpar une nuance et un tact admirables le moment où l'abandon devait s'arr(Mer et le respect commencer. J'étais comblé de soins et d'attentions que je m'efibrçais de reconnaître de mon mieux... Je faisais de la musique avec ces dames et avec ces demoiselles; j'avais- toujours des dessins pour leur album ou pour leurs broderies, et s'il s'agissait d'une promenade dans le parc, ou d'nne course à cbeval.... ou d'un rôle dans un proverl)e, fût-ce le plus difficile ou le plus insigniiiant, jetais toujours prêt Ma complaisance était connue, et en général tout le monde m'adorait, tout le monde, par nialbeur; ce qui faisait que personne ne pensait à moi en particulier. Il y avait même dans raffection universelle dont j'étais l'objet, quelque cbose de blessant pour mon amour-propre. C'était presque me dire que j'étais sans conséquence ou sans danger.

liientôt je m'aperçus aussi, et cette découverte fut bi(;n autrement pénible, que chacune de ces dames avait auprès d'elle des personnes qu'elles honoraienl de leur dépit, de leurs dédains, souvent même de leurs reproches! Ah! que n'aurais -je pas donné pour être à leur place, moi que l'on traitait si lùen !

Je me plaignais de mon bonheur, j'en étais indigné. Je ne voyais pas que ces rivaux, que l'on me préférait avec raison, avaient, par leurs talents, lerir réputation, leur position dans le monde, mérité et inspiré une confiance qu'on ne pouvait m'accorder à moi, enfant de dix-sept à dix -huit ans, à moi qui n'étais rien... qui ne pouvais offrir aucune garantie, pas même celles de la prudence ou de la discrétion. Mon roman de fouulas m'avait donc encore trompé; cette jeunesse même, qu'il m'offrait comme un moyen de réussite, était un obstacle! Ainsi, m'écriai-je avec désespoir, personne ne fera donc attention à moi, personne ne m'aimera jamais! Hélas! j'étais injuste!.... je me plaignais à tort ! 11 y avait, dans ce moment-là même, une personne que mon mérite inconnu avait touchée

Amour d'autant plus glorieux, que je n'avais jamais pensé à le faire naître et que je ne m'en doutais même pas.

A qui donc avais-je inspiré une tendresse si discrète et si désintéressée ? Qui donc éprouvait enfin pour moi ce premier amour si longtemps attendu?

Hélas! c'élait mademoiselle Rose, la femme de chambre de la comtesse Julia ! . . .

tJne femme de chambre !!! à moi, qui avais rêvé des duchesses, des marquises, des baronnes ! encore un bonheur dont j'étais indigné et humilié, toujours à cause des pr'^jugés dont j'étais imbu, car tout autre à ma place se serait résigné à unr \),\reillc coïKiuête.

Madeuioisel le Rose était de cesfemmesderhnmhre de grande maison : l'o/il coquet, le pied migu^m, la taille élancée, toujours blanche et bien mise, ne portant jamais que les robes ou les fichus de sa maîtresse (seconde édition), ficiv ri di'daigncuse avec la livrée; faubourg SaiiU-Uermain dans l'an-

tichambre, et n'ayant de gracieux sourires que pour les gens du salon.

Cette fierté, à ce qu'il paraît, s'était venue briser contre mon ignorance ou ma modestie... et il avait fallu que la pauvre fille me té'moignàt une préférence bien marquée pour qu'il me vînt à l'idée de m'en apercevoir; mais il n'y avait plus moyen d'en douter! Mon ami Constantin, le pair de France, avait été repoussé par elle, il me l'avait avoué en si!cret. Elle avait refusé les propositions les plus brillantes, et s'était montrée i)lus généreuse que ses maîtresses, pour qui? pour moi, jeune homme sans fortune, sans titres, sans naissance! Ajoutez que Rose était jeune et gentille... Et elle m'aimait tant... Et elle me l'avouait... àmoi,àqui personne ne l'avait jamaisdit... Et puis, monsifur, je n'avais pas dix-buit ans! Je ne dis pas cela pour justifier, mais du moins pour excuser l'attention que malgré moi j'acc»^rdais à ma jolie soubrette.

J'évitais cependant de la rencontrer, et quand je l'apercevais au bout d'un corridor, je doublais le, pas, ou je détournais la tète, exactement comme la jeune duchesse du Théâtre-Italien. C'était, sur une échelle inférieure, le même orgueil du rang! Jugez alors ce que je devins lorsqu'un jour, sous mon oreiller, je trouvai un petit billet où étaient écrits ces mots :

« Il faut que je vous parle, monsieur Georges, « ou je suis perdue. Le jour c'est impossible, ne « m'en veuillez donc pas, et ne soyez pas fâché a contre moi, si je vous demande dix minutes, ce « soir dans ma chambre, à minuit. »

A ce billet était jointe une petite clé. Cet écrit, qui m'eût transporté de joie, et m'eût fait battre le cœur s'il eût été d'une des nobles dames du château, m'inspirait mie espèce de malaise etdehonle. Tout me dépitait contre moi-même.... justfu'aux fauti:^s d'orthographe dont le billr't était parsemé et qui semblaient n\ettreen relief la mésalliance que j'allais conmiettre... Mais dédaigner une pareille occasion! Combien mon ami Constantin envierait mon bonheur! Ah! s'il était à ma place, il n'hésiterait pas! Mais d'un autre côté, si cela se sait

dans h) château.... Si la comtesse Julia.... Si ces dames... Vous voyez que j'étais di'jà plus d'à moitié vaincu, puisque je ne craignais plus que d'être découvert. D'ailleurs, qui le saurait à cette heure... au milieu de la nuit... dans ce vaste château dont les corridors étaient obscurs et silencieux... Et tout en faisant ces réflexions, j'étais sorti de mon apparti'ment sur la poiiiti'du pied, retenant ma respiration.... tremblant au moindre bruit.... J'arrivai ainsi à la porte de Rose, et là...

En ce moment, mon horloge fatale sonna midi. J'espérais (jne Ceorges ne Tentendrait ])as... mais, oubliant ci son hisloii-e et les souvenirs ([u'ollediv vait lui rapjieler, il me t|uilla en courant et ou nu* criant : A demain!

LA MAlTHKSSb: ANONYME.

Le liMideinaiii Ooorgfs l'ut exact au reudez-viius. AussitcM ([Ufi je le vis arriver, je courus à lui :

— Est-il possible, m'écriai-je, de nie quitlc^r ainsi au moment le plus intéressant d'une histoire?

— Je vous conseille de me faire des reproches ! Ce serait iilulôt à moi île vous en adresser... vous avez manqué me l'aire, oublier...

— Quoi donc ?

— Une affaire bien autrement intéressante pour moi... une alfaire qui ne peut se retarder... mais je me suisarrangé aujourd'hui pour être plus exact ! . .

— Quoi ! vous me quitterez encore à midi ! -r Certainement !

— Et pour quelle raison?... quelle obligation tellement indispensable vous force ainsi chaque jour....

— Pour cela, mon voisin, réjtondil Georges d'un air sérieux, je ne puis vous le dire... et vous prie de ne pas me le demander... Passe pour mes aventures (le jeunesse, continua-t-il en riant... c'est un autre monde, un autre siècle... c'est presque de l'histoire...

— Une histoire instructive!

— Oui, pour la jeunesse ! mais peut-être fort peu amusante pour les gens raisonnables.

— Au contraire... et la preuve, c'est que je vous prie en grâce de continuer le sujet de drame que vous m'avez promis et dont le premier acte me semble déjà tout disposé.

— Vous trouvez !

— Certainement. Il y a exposition de caractères, préparation des événements et la toile tombe sur ime péripétie des plus piquantes, le moment où vous arrivez à la porte de mademoiselle Rose.

— Le second acte sera peut-êtie plus dillicile à mettre en scène.

— Pourquoi donc? tout se met en scène maintenant... Vous étiez donc devant la porte de mademoiselle Rose...

— Oue je venais d'ouvrir le plus doucement possible. Le cœur me battait d'émotion et surtout de crainte. Ce n'était pas sans raison: mademoiselle Rose habitait une espèce de cabinet de toilette, qui, d'un côté, avait une sortie sur un escalier de dégagement, c'est par celui-là que j'étais arrivé. Mais de l'autre côté, était une porte qui donnait dans l'appartement de la comtesse ; le moindre liruit pouvait être entendu, et si la maîtresse de la maison m'avait surpris... Ah ! je n'aurais pas survécu à un tel éclat, et au ridicule qui en eût été la suite... je me serais brûlé la cervelle ..j'y étais décidé; et, sous ce }ioint de vue du moins, le danger ennoblissait, à mes yeux, le commun et le bourgeois de mon expédition nocturne.

Je n'avais pas refermé la porte de l'escalier, je lavais laissée entr'ouverte, d'abord pour ne pas faire de bruit, et puis pour me ménager, en cas

d'accident, une retraite prompte et facile. La chambre où je venais d'entrer était dans une obscurité complète, précaution que j'attribuai à la pudeur ou à la prudence de Rose... Pauvre ûlli' ! me disais-je, elle m'attend! Elle doit trembler, car je tremble, moi... et je m'avançai lentement, écoutant du côté de la cliaml)re de la comtesse, et me rappelant ce vers de Delille qui, grâce au ciel, convenait parfaitement à la situation :

» U ne voit quo li unit, u'inh a 1 ([ii.j li; sl.'ncu! n

Alors, plus rassuré, je lue dirigeai vers l'endroit de rajipartement où devait être. Rose, et à mesure que j'approchais, j'enteudais le bruit calme et régulier de la respiration la plus égale. J'apjn'ochai encore, et ne pus revenii' de ma surprise (^n m'apercevant cprelle dormait. Elle dorjuait ! Quoi! l'émolion qu'elle éprouvait lui permettait de dormir ! moi j'avais eu la lièvre depuis l'instant seulement où cette idée de rendez-vous m'était venue.

Je sentais en ce moment encore mon cœur s'agiter avec violence.. Et elle !.. elle dormait en. mattendant! In pareil sang-1'roid annonçait une habitude; du danger, ou une hardiesse surnaturelle (pii m'etl'rayait ! Je pouvais admirer Napoléon ou le grand Condé dormant la veille d'uue bataille... Mais mademoiselle Rose !.. J'étais furieux! J'étais indigné!.. Un instant j'eus la pensée de retourner sur ]iies pas pour la punir... pour me venger! Et puis dans ma colère, d'autres idées de vengeance me vinrent à l'esprit. Mais à peine si je parvins à interrompre ce sommeil profond où elle était plongée, et, sansouvrir les yeux... elle murmura àdemi-voix et avec impatience ces mots (mi n'avaient rien de tlatteur : Mon Dieu!.. . Laissez-moi donc ! — Ah ! pour le coup et dans mon dépit oubliant les périls (jui nous environnaient, j'allais éclater!.. lors((ue du côté de l'appartement de la comtesse je crus entendre du bruit... Je vis même à travers les fimles de la porte briller la lueur d'une bougie; par nn mouvement aussi rapide que la pensée, je m'élauçai hors de la chambre de Rose dont je refermai la porte, et il était temps! J'étais encore sur l'escalier que j'entendis comme un cri de surprise ou d excl;imation... mais peu m'importait , je n'avais ])lus rien à craindre, iiersonne ne m'.ivait vu, (U, di-ux minutes après, j'étais cIlcz moi, dans mon appartement clos et barricadé... comme si, en fermant ]îia porte au verrou, j "empêchais le^s soupçons ou les souvenirs d'entrer.

Je passai une nmuvaise niiil el une mauvaise matinée; j'étais méconlent de moi, je me sentais humilié. Toutes les rétlexions que j'avais faites la veille et qui avaient eu si peu de pouvoir, avant, en avaient b(;aucoup, après; j'espérais bien que jamais cette aventure ne serait connue; mais n'était-ce rien que de rougir aux yeux de Rose, de me retrouver avec elle diuis ce château, de la rencontrer dans cette antichambre que vingt fois par jour il fallait traverser, et où d'ordinaire elle était à coudre ou à broder! Je redoutais sa vue, je crai-

LA MAITRESSE ANONYME

gnais surtout ses regards d'intelligence... Je ne savais conimcnt m'y soustraire ; j'étais sûr de baisser les yeux, de pâlir, de rougir... et si ces dames remarquaient mon lroul»l(i; si elles en devinaient la cause... j'étais perdu ! Au milieu de ces angoisses, la cloche du château sonna le premier coup du déjeuner... puis le second... il fallait bien se résigner... il fallait descendre! Je pris mon parti, et de l'air le plus intréjiidc qu'il me fut possible, je traversai rantichambrc avec une apparence de résolution et de gaieté, ([ui se changea bientôt imi satisfaction réelle, quand, jetant autour de moi un coup d'œil rapide, je n'aperçus pas le témoin redoutable que je craignais de rencontrer.

Je repris courage, m'etforçant d'être aimable et de montrer une grande liberté d'esprit. Jamais je ne fus plus triste et plus préoccupé ; à chaque instant je m'attendais à une apparition qui n'arriva point !

Contre toutes mes prévisions, Rose ne parut pas de la journée.

Que lui était-il donc arrivé?... Le soir jnème, et comme à l'ordinaire, elle ne servit point le thé dans le salon.

Je commençai à être inquiet mais pour rien au monde , je n'aurais osé m'informer d'elle. Ce fut une de ces dames qui prit la parole et demanda tout haut : où donc est Rose?

Je l'aurais remerciée!

11 se fit un instant de silence. La dame renouvela sa question.

— Elle n'est plus ici, dit froidement la comtesse Julia en baissant les yeux et sans me regarder.

— Pourquoi donc ? s'écrièrent toutes ces dames.

— Ma belle-sonu', qui est restée à Paris, avait besoin d'une femme de chambre... je la lui ai envoyée ce matin.

— Et vous?

— J'ai la fille du jardinier.

— C'est singulier !

— C'est original !

— C'est invraisemblable ! s'écrièrent trois dames à la fois; car enfin, ma chère comtesse, votre bellesœur, qui est à Paris, peut se procurer des femmes de chambre plus facilement que vous.

Chacun convint de la justesse de celte (tbservation, et donna à entendre qu'il y avait sans doute d'autres motifs.

— Je ne dis pas non, reprit la comtesse avec le même sang-froid.

— Et quels motifs? dites-les-nous.

— Pas à présent.

— Vous nous les direz plus lard !

— C'est possible.

— Et quand donc! s'écrièrent toutes les dames en se levant et en entourant la comtesse...

Pendant ce temps, j'étais jdus uinrt (|iit' \ir. et semblable à un criminel qui atteiul sou anri.

— Connue tu es [làlc! s'étria Couslantiu, cdinuie ta main est froide! est-ce que lu es indisposé?

Et, grâce à celte maudite observation . Imis les regards et tout l'iuh'rèt se reportèrent sur moi. Hn^^^^ fut oubliée.

— En effet, balbutiai-je d'un air interdit... je... ne me sens pas bien.

— Je m'ensuis aperçue depuis ce matin, dit avec bonté l'une de ces dames.

— Peut-être a-t-il eu froid avec nous sur la rivière, dit une autre en se rapprochant de moi,

— Peut-être a-t-il passé une mauvaise nuit, dit la comtesse Julia avec un air de simplicité qui acheva de me bouleverser. J'étais dans un état déplorable !

Et tout le monde de m'entourer , de me donner sa consultation et son ordonnance. L'une m'engagea à me retirer, ce que j'acceptai de grand c<Bur; l'autre me conseilla la ileur de tilleul , celle-ci de la camomille, et tous les avis se réunirent pour du thé bien léger et bien chaud.

— Je regrette que Rose ne soit pas là, dit la comtesse Julia avec le même sang-froid ; elle vous l'aurait porté.

Pour le coup je fus atterré. Elle sait tout ! me disje, elle sait tout !

La comtesse sonna le valet de chambre de son mari, qui m'accompagna. Je rentrai dans mon appartement, et je me jetai sur mou lit dans un état voisin du désespoir.

Elle sait tout ! Et dans ce moment peut - être, au milieu du salon, elle raconte à toutes ces dames l'histoire de mon voyage nocturne, et ma passion délirante... pour qui? pour une femme de chambre qu'elle a été obligée de renvoyer à cause de moi ! Ah ! quelle honte !... Je suis perdu de réputation, je suis voué au ridicule, je serai désormais l'objet de leurs railleries ! Jécoutai. . . et du salon au-dessus duquel était placi'e ma chambre... de longs éclats de rire arrivèrent à mon oreille.

a Ah ! m'écriai-je furieux, je ne resterai pas dans ce château; je ne reverrai plus ces nobles dames à qui je ne veux pas servir de jouet. Plutôt mourir!

« Encore elles.,, encore elles, — que j'entends ! » Et en effet, dans les vastes corridors qui menaient à leurs chambres, les échos répétaient au loin leui's éclats joyeux. Plusieurs même, en passant devant ma porte, me dirent d'une voix douce et maligne : Bonsoir, monsieur Georges, bonne nuit... Ah! si elles eussent ("té des hommes!,. Mais non, il fallait se taire et subir leurs outrages, sous peine d'un ridicule plus grand encore !.,

Vous devinez quelle nuil je passai! Et le lendemain, sans voir les maîtres de la maison, sans ju*évenir mon ami Constantin, je partis au point du jour, laissant sur ma table une lettre où je demandais pardon d'un si brus [ue déj)art , m'excusant sur mon indisposition dont la gra\ité avait augmenté, etc., etc., donnant enfin des raisons dont je savais que piu'sonue ne serait diqie; mais tout m'('tait devenu iuditlerent , pourvu (jne je sortisse di' ce château, {lourvu ipie je fusse loin de cette siuiiié iusullaule et railleuse, à laquelle je ventiis di' (lire un éternel adieu !..

J'arrivai chez ma mère . (jui fut tout («tfrayée de ma iiâleur et de mou air souffrant, ne pouvant coiici'voir qu'un mois de bonne société m'eut changé à ce point.

LA MAITRESSE ANONYME

\,tIHE!î,si:rii«

Aussi, qi ami , s',idicj=aiil à moi d'un air aimable et fra îucroe!.. 01

Je m'enfermai encore, ne voulant voir personne^, ne répondant pas même aux lettres de mon ami Constantin ou aux billets de ces dames, qui, désolées de perdre leur victime, envoyèrent tout d'abord savoir de mes nouvelles. Je ne nroccupais plus que de mes travaux et de mon état, commençant à comprendre que c'était de moi seul que dépendaient ma fortune, mon avenir et ma réputation, et je fis si bien qu'au bout de six mois je passai mon examen, et fus reçu le premier à l'École polytechnique.

— Et moi ! m'écriai-je, en interrompant non ami Georges au milieu de son récit, je vous fais compliment de vos malheurs , car chaque catastrophe amoureuse vous vaut un avancement rapide et réel. L'amour et les femmes, ces grands moyens de succès d autrefois, ne sont-ils pas de nos jours un empêchement à la fortune? N'est-ce pas là, ditesmoi, la véritable morale de votre récit?..

— Tirez-en de la morale, si vous pouvez, me dit

cliU'î, elle demanda: «Si Moiis'mr voulait un verre d'eau autre cliose. d

Georges en éclatant de rire, cela m'étonnera, surtout quand vous connaîtrez la lin de cette aventure qui me confond toujours quand j'y pense.

— Continuez donc, car je ne vois pas jusqu'ici mon second acte.

— Dieu veuille qu'il arrive ; or, voici peut-être (pi va nous y mener. Je venais d'être reçu à l'École polytechnique, je portais l'épée et presque l'épaulette, et ce succès, que je ne devais qu'à moimême, m'avait un peu consolé des mésaventures que je devais au hasard. Le maréchal de ***, ancien compagnon d'armes de mon jière, était venu inspecter l'école , et avait prié le gouverneur de lui présenter les élèves les pkis distingués; j'avais eu l'honneur d'être compris dans ce choix; il nous avait invités à diner ; c'était un grand bonheur, un jour de fête pour tout le monde ; il en fut autrement pour moi. Le dîner se passa à merveille, et la soirée s'annonçait de même ; le maréchal , qui avait causé avec mes camarades, me prit à part

LA MAITRESSE ANONYiME.

près de la cheminée, et à la manière dont il co v.mença l'entretien, je vis qu'il voulait jnjxor par luimême du liien qu'on lui avait dit de moi. Aussi jo rassemblai toutes mes forces pour sortir avec honneur de ce nouvel examen. Il venait de mettre en avant nue question que je me sentais les moyens de traiter d"uue manière victorieuse et brillante, lorsque madame la maréchah; sonna pour avoir un verre d'eau sucrée. Il lui fut apporté près de la cheminée où j'étais, par une feimiie de chambre qui se retourna, et je reconnus... Rose! Rose qui, dans un moment de surprise et de joie, manqua de renverser ^ur la robe de sa maîtresse le verre d'eau qu'elle tenait d'umunain tremblante, pendintque ses yeux ne quittaient pas les miens. Et moi, troublé, déconcerté par cette apparition subite, j'hésitais... je balbutias... je navals pas deux idées de suite... Je répond.-ns tout de travers au maréchal, qui prenant mon embarras pour ignorance ou incapacité, se hâta de changer la conversation. « Quel est le « tailleur qui fait vos uniformes? me dit-il, le vôtre « vous va à merveille, et voilà ce que j'appelle une « jolie tournure d'officier. » J'étais désespéré; j'aurais mieux aimé qu'il m'eût donné des coups de poignard, que de m'adresser une phrase pareille. Il était dit que les femmes en général, et Rose en particulier, devaient toujours me porter malheur. Aussi, quand . s'adressant à moi d'nn air aimable et gracieux, elle demanda.: « Si monsieur voulait aussi un verr.î d'eau sucrée... ou autre chose... » je lui lançai un regard d'impatience et de colère, et je crois même que je lui toariiai le dos; puis, rejoignant mes camarades, nous prîmes congé du maréchal, eux enchantés, et moi désolé de ma soirée.

Le lendemain, je reçus une lettre dout l'écriture ne m'était que trop présente, je l'auiuis d'ailleurs reconnue à l'orthographe et aux efforts ^inouis que l'on avait faits pour écrire élève de l'Ecole polytechnique; ce dernier mot surtout avait dû lui donner une peine... dont il fallait lui savon- gré... (pioiqu'à vrai dire elle eût conqilétement échoué ; j'ouvris donc la lettre, que je ne lus point sans quelque travail, et qui contenait ce qui suit :

« Je sais, monsieur Georges, pourquoi vous m'en « voulez, et pourquoi hier, chez madame la ma- « réchale, ma nouvelle maîtresse, vous ne m'avez « pas seulement regardée. Vous êtes fâché contre « moi d(3 ce que j'ai manqué au rendez-vous (|ue « je vous avais donné, et vous croyez que je me « suismocpiée diï vous. Je vous prie de croire que « ça n'est pas; que je ne me suis jamais moquée de « personne, et surtout de vous qui êtes si aimable « et si gentil. Voici la chose : le soir même, au K moment où jevenaisde glisser sousvotre oreiller, « et en faisant votre couverture, le billet en t|ues- « tion, madauie me dit : Vous allez partir pour « Paris; le cabriolet est en bas qui V(»us attend. « Je voulus objecter pour gagner jusi[u'au lende- (( maiu... iMadauit' réjxnidit : Ce soir, à l'iustaut « même. <','esl pouruue rohe dont voici le modèle ; '( vous la porterez à ma couturière, et vous ne re-

« viendrez que quand elle sera achevée. Or, vous « saurez qu'il n'y avait pas moyen de raisonner (' av.'C madame,surtout quand il s'agiss lit de robes! (( Au bout de trois jours, quand elle fut faite, je re- « vins bien vite pour me justifier; mais vous n'é- « tiez plus au château. Plus tard, à Paris, j'espérais « vous voir chez ma inaîtn-sse... mais vous n'y « êtes pas venu; et quelques mois après j'en suis « sortie moi-même pour des raisons... à cause du « valet de chambre de monsieur... qui me pour- « suivait toujours et que je n'ai pas écouté, je vous « le jure... on vous le dira, etc. »

Je n'achevai pas cette lettrtî dont la fin nfiutéressait peu. Le commencement ne me donnait que trop à réfléchir... Comment?... la nuit de mon voyage dans les corridors, mademoiselle Itose n'était plus au château, elle en était partie depuis quelques heures. C'est sa maîtresse qui l'avait éloignée exprès, sous un prétexte ImaLnnaire. Quelle était donc la pei-sonne qui occujiait lapriartement à la place de sa femme de chambre ! C».' ne pouvait être qu'elle-même! la comtesse Julia! A cette idée, un battement de cœur me saisit, la rongeur me monta au front, un éclair de joie brilla dans mes yeux ; je me sentis un mouvement d'orgueil et de vanité bien absurde, un sentiment de triomphe qui n'avait pas le sens commun, car. enfin, ce triomphe, si je l'avais obtenu, c'était par une erreur, par une fraude, ou plutôt par un hasard qui excluait toute idée de préférence... et malgré cela j'étais fier (.'t heureux, conmie si mon mérite y eût été pour quelque chose... et puisée n'était pas une femme de chambre, c'était une grande dame, une comtesse !

Plus je réfléchissais cependant , et i>lus mon aventure me semblait inconcevable et difficile à expliquer. D'alx)rd toutes mes craintes d'avoir été découvert, et le ridicule et les railleries dont je redoutais Tetiiet, n'avaient jamai- existé que dans mon imagination. La comtesse et ces dames n'avaient jamais soupçonné ni moi, ni Rose, puisriue celle-ci était revenue trois jours après au château, et qu'elle était restée quehjues mois encore chez sa maîtresse ; on ne l'avait donc pas ( hassée, mais on avait voulu l'éloigner ce soir-là... Pourquoi?... Pour un amant heureux et attendu. Mais l'accueil que l'on m'avait fait prouvait assez qu'on n'attendait pei-sonne ! . . . . et moi moins encore ([ue tout autre! Gomment d'ailleurs deviner la clé (|ue j'avais en mon pouvoir! sans compter que la réputation de la comtesse éloignait toute idée de ce genre ! On no lui connaissait aucun amant... bien plus, on ne lui en donnait annni... ce qui rendait le liasartl encore ])lus flatteur i)our moi; et sans chercher davantage à pénétrerce mystère, j'acceptai m m \m\heur sans l'expliciui'r, ni le comprendre; mais, par un effet bien singulier, la comtesse, qui jusqu'à ce joiH- m'avait été tout à fait indifférente, cessa dès ce monieut de rèlrejuiur moi; je ne pensais plus qu'à elle et aux moyens de la revoir; autant j'avais négligé mou ami Con-tMolin, autant je iMi< d'e!n]»ressemcut à le nx-hercher. Je le croyai,^ furieux de

LA MAITRESSE ANONYME

mon absence... Hélas! à peine s'en était-il aperou. Les personnes qui n"ainient rien sont les gens dn monde les ]ilus faciles à vivre ! Jamais de reproches, jamais dhumenr... Il fant aimer ponr avoir un mauvais caractère ! Constantin me reçut à bras ouverts, et c'est dans une soirée qu'il donnait que, pour la première fois... je revis sa sœur. Sa présence produisit sur moi un efict dont elle-même s'aperçut, car elle me regarda d'un air étonné. Jusqu'alors, jo l'avais à peine remarquée, et maintenant je contemplais avec curiosité cette taille si élégante, ces beaux bras, ces jolies mains, ces cheveux blonds cendrés et surtout ces yeux bleus, qu'animaient à la fois la malice et la bonté... Je regardais tout cela avec plaisir, avec bonheur, avec un sentiment que je ne puis définir et que vous, monsieur, vous ne comprendrez pas.

— Si vraiment, lui dis-je... Cesarbresqui, dans ce moment, balancent leur feuillage au-dessus de nos tètes, me semblent les plus beaux des environs, pourquoi ? Parce qu'ils sont à moi ! Le sentiment de la propriété ! ! . . .

Georges sourit et continua.

Sans le vouloir et sans m'en rendre compte, je fus dès ce moment plus assidu, plus prévenant que jamais auprès de la comtesse; mes attentions avaient un caractère de soumission et surtout de respect qui frappait tout le monde et qui me semblait à moi une restitution, une réparation. J'avais, sans. qu'elle le sût, tant de torts à expier ! Elle n'était pas insensible à un dévouement si désintéressé, car, je l'ai déjà dit, son cœur était tout à l'amitié, et de ce côté il n'y avait point de sacrifice dont elle ne fût capable. Mais tout autre sentiment la laissait froide et indifférente; elle-même en convenait, et un jour qu'assez maladroitement, son mari vantait tout haut sa vertu et ses principes : Je n'y ai pas de mérite, dit-elle avec impatience, je n'ai dans l'esprit rien d'exalté, rien de romanesque, et ce n'est pas ma faute, ni la vôtre peut-être, si jusqu'à présent je vous ai été fidèle!

Je ne pus retenir un sourire qu'elle remarqua.

— Pourquoi riez-vous, monsieur Georges, me dit-elle?

— Pour des raisons que je ne peux pas dire.

— Et que vous allez cependant m'avouer...

— Non, car elles vous fâcheraient.

— Jamais je ne me fâche avec mes amis! IMalgré cette assurance, je gardai mon secret et

continuai pendant plus d'un an ma cour assidue et silencieuse, non que j'aimasse la comtesse d'amour; cela n'y ressemblait en rien. Ce n'étaient ni cette fièvre, ni ce délire que j'avais éprouvés dans la passion tle vingt-quatre heures dont je vous parlais hier. Il n'y avait là ni tourment, ni malheur, ni extravagance, rien enfin d;i ce cjui constitue l'amour; mais, je n'aimais personne plus que la co]ntesse; c'était une afiection qui ne ressemblait à aucune autre, car elle avait quelque chose de piquant, de mystérieux et en même temps de calme et de paisible ! Cela venait peut-être de ce qu'ayant commencé le roman, comme bîs autres le terminent

d'ordinaire, j'avais de moins l'impatience et la curiosité, qualités inséparables de tous les amours de ce monde.

La comtesse cependant ne pouvait ignorer mes sentiments; je voyais qu'elle en était touchée, mais pas comme je l'aurais voulu, car elle s'en alfiigeait et s'en inquiétait pour moi. Un jour que nous étions seuls dans son boudoir, elle me tendit la main et me dit: Georges, vous êtes un bon et aimable jeune homme... à qui, depuis longtemps, j'ai donné toute mon amitié, mais n'attendez et ne demandiez jamais plus. Je voudrais vous l'accorder que cela me serait impossible.

— Peut-être ! lui dis-je ; et alors, me jetant à ses pieds et implorant mon pardon, je lui racontai en peu de mots et la faute et le bonheur que j'avais à me reprocher. Elle poussa un cri ! mais je ne remarc|uai dans ses traits ni trouble ni colère; et, reprenant.sur-le-champ un sang-froid admirable, elle me tendit de nouveau la main et me dit : Relevezvous, je n'ai pas de pardon à vous accorder; ce n'était pas moi!

Ce c[ue j'éprouvais est impossible à décrire.

Était-ce un moyen de se soustraire à mes vœux?

Voulait-elle m'abuser? me donner le change?

et anéantir ainsi les droits que le hasard m'avait donnés.

Je levai les yeux vers elle.

Son front était calme et serein, et dans son regard noble et pur brillait la vérité tout entière.

Je rougis d'avoir douté un instant.

— Je vous crois ! je vous crois! m'écriai-je ; mais qui donc était-ce?

— Je ne puis vous le dire.

— Vous me le direz. . .

Tout à coup Georges se leva brusquement ; il venait d'entendre le premier coup de midi. Je voulus en vain le retenir ou le suivre de loin... Je le vis, à l'extrémité du bois, s'élancer sur un cheval qu'on lui tenait prêt , et il disparut en me criant, imcore comme la veille : A demain !

Le lendemain, Georges arriva un peu pkis tard que de coutume.

Un air soucieux avait remplacé cet air de franchise et de gaieté, caractère distinctifde sa physionomie.

— Est-ce l'histoire d'hier ipu vous a laissé des idées sombres? lui dis-je.

— Non, répondit-il, des contrariétés, des chugrius plus récents qu'il faut oublier.

— Alors, reprenons votre histoire.

— Très-volontiers; où en étais-je?

— Au moment où la comtesse Julia refusait do vous nommer riiéroïne de votre aventure.

— C'était piquant, n'est-ce pas? Possesseur d'un bien que je ne pouvais connaître; amant heureux d'une maîtresse qui gardait l'anonyme, je sup-

LA MAITRESSE ANONYME

pliais, je pressais la comtesse de me nommer, ou du moins de me laisser deviner cette beauté mystérieuse. Elle s'y refusa constamment.

— Je le crois bien, m'écriai-je, c'était elle.

— Non, monsieur, je vous ai déjà dit les raisons que j'avais de croire le contraire.... et puis il y en avait d'autres encore... des détails que je n'avais pu vous donner... mais qui me frappaient alors, et qui tous me jirouvaient qu'elle avait dit la vérité... Ma curiosité n'en devenait que plus vive. Je mourais d'envie de connaître ce secret. Je jurais de n'en point abuser. — Alors, me répondit la comtesse, à quoi bon vous le dire ? pourquoi vous donner des regrets inutiles?

— Elle est donc jolie? ni'écriai-je.

— Eh ! mais, me dit-elle après m'avoir regardé en souriant, c'est moi qui vous le demanderais.

— Ah! c'est de l'ironie, c'est de la raillerie!

— Eh bien, s'il faut vous parler sérieusement, pourquoi exposer une honnête femme?

— Elle est donc vertueuse?... tant mieux.

— Pourquoi?

— Je ne sais... mais tant mieux!

— Tant pis, au contraire il vaudrait mieux

qu'il s'agit d'une coquette, je vous la nommerai?; sans crainte de vous voir profiter d'un tel avantage.

— Moi!... vous pourriez croire...

— Certamement ! et je m'explique à présent \oiassiduités auprès de moi.... c'est Jà ce qui vous a donné l'idée et plus tard la hardiesse d(î me faire la cour... Soyez franc.

— Eh bien ! oui, je l'avoue.

— Comment alors n'en serait-il pas de même auprès d'une i)ersonne qui, sous tous les rapports, vaut mille fois mieux que moi ?

— Que dites- vous? m'écriai-je avec joie.

— Je n'ai rien dit, reprit-elle vivement, sinon que je ne veux pas troubler son repos en la faisant rougir d'un crime dont elle est innocente, ou en l'exposant à des dangers...

— Qui ne sont pas à craindre pour elle !

— Peut-être! — Elle me regarda, rétléchit encore, et reprit : — Oui, en ne la nommant pas, je fais une bonne action !

— Une bonne action? m'écriai-je.

— Et je vous en épargne peut-être une mauvaise. Ainsi, monsieur Georges, résignez-vous, car vous ne saurez jamais rien.

— Jamais ! . . .

— Je vous l'atteste!

— Vous me traitez en ennemie!

— Au contraire, jevous jjarle en amie, en amii^ jalouse de votre atïection, et qui ne veut ni la perdre ni la partager.

Je la quittai, jurant de ne plus la revoir, et le lendemain j'étais chez elle.

— Je l'aurais parié ! s'écria-t-elle en m'aperrevant; et jugez, monsieur, quelle bonne position je viens d'acquérir. Je suis sûre maintenant de vous voir tous les jours. On peut douter de l'amitié des hommes, mais jamais de b-ur curiosité. Aussi vous serez assidu auprès de moi tant que vous ne

connaîtrez pas le mot de l'énigme , et comme vous ne le saurez jamais...

J'eus beau protester de la vivacité de mon affection et de sa durée... quand même !!... je vis bien que la comtesse était décidée au silence... Eh bien! m'écriai-je, je saurai la vérité malgré vous.

— Ce sera diflicile.

— D'abord, c'était une des dames qui passaient l'été dans votre château.

— Je ne dis pas non.

— Vous en convenez ?

— Je ne conviens de rien.

— Et moi, je saurai à quoi m'en tenir : je ferai plutôt la cour à toutes...

— Permis à vous...

Je cherchai alors dans ma tête, et naturellement mes idées se tournèrent vers celles que de moimême j'aurais préférées, comme si le hasard n'eût eu rien de mieux à faire que de se rencontrer avec mes désirs.

Je venais d'être nommé officier d'artillerie ; j 'étais mon maître, et l'hiver que je passai dans la recherche de cette, beauté inconnue fut sans contredit le plus heureux et le plus amusant de ma vie. Lorsque, dans une soirée, dans un bal, j'apercevais une jeune et jolie femme, je la regardais avec satisfaction, avec orgueil. Je me disais : C'est peutêtre elle !... Et semblable à l'avare du D'ssijnUeur, celte idée me valait presque un»; réalité! Quand je voyais des cavaliers empressés qui sollicitaient vainement un regard, je pensais que, peut-être sans le savoir, j'avais été plus heureux qu'eux tous. Alors je m'approchais avec une conGance que venait déconcerter le sourire railleiir de la comtesse. Son coup d'œil calme et tranquille me disait : Ce n'est pas elle; car elle eût été émue ou inquiète si j'avais deviné juste!...

Je me trompais donc toujours, et d'erreur en erreur cela pouvait aller très-loin; cette recherche vaine qui occupait toutes mes pensées me faisait négliger d(>s études sérieuses d'où dépendait mon avenir. La comtesse, qui avait pour moi une amitié véritable... une amitié de sœur, s'eûrayait de mon extravagance et cherchait à m'en détourner.

— Eh bien! lui disais-je, avouez-moi la vérité.

— Je le voudrais... Je ne le puis.

Et notre discussion recommençait. Un soir surtout, Julia était plus que jamais en humeur de faire de la morale; et l'endroit était bien choisi, nous étions au bal de l'Opéra avec son frère et son mari, ({ui tous deux s'ennuyaient à plaisir, et qui s'étaiiMit lancés dans la foule pour chercher des distractions. Uesté avec la comtesse, et tous deux assis dans le foyer de l'Opéra, nous en revînmes à notre éternel sujet de conversation. Je me fâchais.... je m'irritais, et Julia riait de si bon cœur et si haut, qu'elle ne pensait même pas à déguiser sa voix. Un masque s'ap})rocha d'elle et lui adressa la parole :

— La comtesse de Vareville est bien gaie ce soir.

— Ytrouve<-tu à redire, beau masque?

— Non, parce que je suis ton amie; sjinscela... La comtesse tressaillit.

LA MAITRESSE ANONYME

— Qu'avez-vous donc? lui dis-je.

— Hien.

Mais il m'était aisé de voir qu'elle était émue; elle venait sans doute de reconnaître à la voix

le masque qui nous avait adressé la parole

Quels rapports... quelle relation existaient entre elles? c'est ce que j'ignorais. Tout ce que je me rappelle, c'est que ce petit domino me déplaisait singulièrement, peut-être parce qu'il était venu interrompre une conversation intéressante. Pour être juste cependant, je dois convenir qu'il avait de l'originalité, de la gaieté, et surtout de l'esprit ! 11 lui en fallait pour deux, car depuis son arrivée la comtesse, visiblement embarrassée, ne prenait plus part à la conversation, et cependant le petit masque avait le talent d'être amusant sans méchancetés, ni épigrammes; au contraire, tout ce qu'ii disait était flatteur pour Julia, à qui il reprochait galamment son silence obstiné. Ce beau cavalier en est-il cause? dit-il en me montrant. Ai-je interrompu une déclaration?

— Une déclaration de guerre, m'écriai-je, en me hâtant de prendre la parole pour venir en aide à niacompagne et lui donner le tempsde se remettre. Nous nous disputions.

— En vérité...

— Une discussion très-vive sur une question....

— Douteuse...

— Très-douteuse !

— Alors^ c'est vous qui avez tort.

— Qu'en savez-vous?

— Dès qu'il y a doute... les hommes ont tort, et je décide contre vous.

— Savez-vous de quoi il s'agit !

— Me voulez-vous pour juge? dit-elle en s'asseyant près de la comtesse.

— Non pas, s'écria vivement celle-ci.

— C'est donc bien sérieux, ma belle Julia?

— Du tout, répondis-je; c'est une personne que j'ai le droit de connaître, et dont madame refuse de me dire le nom.

La comtesse voulut me faire taire.

— Quand on ne connaît pas et qu'on ne nomme pas, on ne compromet personne.

Et alors avec l'insouciance et la liberté que donne le bal masqué, je racontai l'histoire cpie vous savez, en peu de mots et à demi-voix, au milieu de la foule qui passait près de nous et nous heurtait.

L'inconnue écoutait avec une attention qui flattait beaucoup ma vanité de narrateur... Loisque tout à coup, à l'endroit le plus intéressant... au moment où je m'esquivais de la chambre de Rose, elle poussa un cri et s'évanouit.

— Ah ! s'écria vivement lacomtesse. . . lachaleur. . . le uianque d'air... Elle se trouve mal... Transportez-la hors du foyer. Ce que je fis à l'instant, malgré la foule que cet événemejit avait rendue plus compacte, et qui ainsi que cela arrive toujoui's, manqua de nous étouffer par excès d'intérêt !

Arrivés dans le corridor qui sépare le foyer de la salle, je plaçai l'inronnae sur une chaise, et là tout me parut singulii'r, dab<:ird l'effroi et le zèle de la

comtesse, jusque-là si indifi'éreote; et puis, lorsque, pour dunner de l'air à la belle évanouie, qui commençait à reprendre ses sens, je voulus dénouer son masque, Julia s'y opposa avec un air de terreur.

— Et pourquoi?

— Elle a ici des raisons pour ne pas être connue.

— Et lesquelles ?

— Je ne puis les dire.

— Tout est mystère avec vous ! . . et alors pour la première fois un soupçon m'arriva. . . je m'écriai, tremblant : est-ce que par hasard ce serait...

— Non, non, répondit la comtesse avec une vivacité qui changea mes doutes en certitude. Mais taisez- vous, on nous observe.

En eflet un grand jeune homme blond s'était tenu constamment derrière nous... regardant l'inconnue avec attention ; il s'avança et avec un accent irlandais, offrit ses services à ces dames qui le refusèrent.

— Plus de doute, s'écria-t-il alors à voix haute, vous accepterez mon bras.

— Non pas, lui dis-je, tant que ces dames auront le mien. Et je voulus suivre Julia qui se retirait en entraînant sa compagne, mais l'Irlandais me retint par la main.

— Monsieur, j'ai une question à vous adresser.

— Quand vous voudrez, mais pas dans ce moment !

— Au contraire, monsieur, en ce moment même. Et il me retenait toujours, tandis que les deux

fugitives, s'esquivant au milieu de la foule, avaient déjà disparu âmes yeux.

Furieux, je me retournai vers l'importim qui me faisait manquer ainsi la première, la seule occasion que j'eusse encore eue de connaître la vérité.

— Monsieur, que me demandez-vous ?

— Oui, major Hollydai, que demandez-vous à mon ami Georges ! s'écria Constantin qui arrivait en ce moment.

— Je demande qu'il dise le nom des deux dames avec qui il était tout à l'heure.

— Calmez-vous ! l'une était ma sœur la comtesse de Vareville.

— Pour laquelle je professe le plus grand respect, mais l'autre...

— L'autre, dit Constantin en relevant sou col de cravate, je ne la connais pas !

— Je m'en doute bien... Mais monsieur la connaît, j'en suis sûr...

— Moi ! m'écriai-je avec fureur, tant l'assertion me parut dérisoire et absurde dans la situation où j'étais.

— Oui, monsieur, contmua le major irlandais avec flegme, vous me direz son nom.

— Je ne vous le dirai pas.

— ^'ous me le direz !

; — Eh ! pourquoi ne pa- le dire, s'écria Constantin I d'un air de gaieté qui redoublait ma colère, dis-le.

— Je ne le dirai pas... parce que je ne le sais pas.

— Allons donc, tu le sais, tu dois le savoir.

— Certainement, dit le major, il est impossible que monsieur ne le sache pas.

LA MAITRESSE ANONYME

— Quand j'atteste que uon? m'é<Tiai-je d'uue voix haute qui lit tourner vers nous tous les yeux.

— Ce n'est jias une raison. ., reprit limpassibie major...

Alors, hors de moi-même, hors d'état de rétléchir, je m'élançai vers lui et lui donnai mi souttlet; la foule se jeta entre nous.

— Je suis aux ordres du major, dis-je à Constantin, conviens de tout avec lui, et je me retirai.

Deux heures après, arriva Constantin avec un air sombre qui allait si mal à sa physionomie, que je ne pus m'empôcher de sourire.

— Demain, me dit-il, à six heures au bois de Vincennes, le major a choisi le pistolet : sais-tu tirer ?

— Comme tout le monde...

— C'est qu'il est de la première force, il enlève à trente pas un pain à cacheter.

— Que veux-tu que j'y fasse ?

— II estl'oflensé... il tire le premier, et à vingt pas... je n'ai pu obtenir d'autres conditions.

— Il faut donc s'en contenter... à demain, je compte sur toi.

Resté seul, vous devinez quelles furent mes réflexions, je vous en fais grâce. J'écrivis à ma mère pour lui demander sa bénédiction et ses prières Je fis mes adieux à la comtesse, et dans sa lettre j'adressai celle-ci à son amie :

« Vous que je ne connais pas, je me hâte de « vous rassurer ; quand vous recevrez cette lettre, « vous serez vengée. . . Je meursavec votre secret. . . « que ne puis-je dire, avec votre pardon! »

Le lendemain, à six heures, le major Hollydai était chez moi, et, une demi-heure après, nous descendions de voiture à Vincennes avec nos témoins.

— Messieurs, dit à haute voix l'Irlandais... j'ai une déclaration à vous faire : la personne que je soupçonnais n'était point hier soir au bal de rop{'ra; j'en ai les preuves positives, et la dame que monsieur protégeait... m'était totalement étrangère... Je devais cet aveu à ma conscience et à la -.vérité.

iNlaintenant, continua-t-il, en se tournant vers ses témoins et vers les miens, comme j'ai fait mes preuves et que vous savez tons ({iie la vie de m;)nsieur est entre mes mains, je la lui accorde s'il veut me la demander.

Tout mon orgueil se révolta, tout mon sang se soideva à cett(i arrogante parole.

— Plutôt mourn-, monsieur, que dt.' rien vous devoir; permis à vous de me tuer !

— Mais, jeune honuuc ! je suis sûr de mon coup !

— Alors, permis à vous de m'assassiner...

La colère brilla dans les yeux de l'Irlandais; il arma son pistolet, et s'arrêta encore :

— Rétractez ce nouvel outrage... Un pardon... une excuse !

— Vr)us n'aurez rien de moi, que mon sang !

— Vous l'entendez, messieurs, cria le major... il le veut... il m'y force... Je le devrais...; mais j'ai eu le premier tort, et je ne l'oublierai fias. Alors visant lentement, il dit tout haut : A l'épaule droite !

Le coup partit, et je tombai, l'épaule droite fracassée.

Quand je revins à moi, j'étais dans mon lit, entouré de tous mes amis, et le médecin assurait qu'il répondait de mes jours.

Le lendemain, je reçus une visite qui me fit grand plaisir : c'était celle de la comtesse ; elle était venue avec son frère, qui ne resta qu'un instant, et quand nous fûmes seuls : Georges, n'èles-vous pas bien étonné de me voir '!

— Non, je vous attendais!

— Ah! je vous remercie de ce mot-là; elle me ^.euditla main et se mit à fondre en larmes. « C'est ma faute, c'est ma faute : je ne me le pardon lerai jamais. »

— C'est la mienne, madame, c'est ma folie, mou étourderie.

— Moi qui vous connaissais, ne devais-je pas veiller sur vous?.. Mais j'étais bien malheureuse ; placée entre vous et une autre amie... qui m'est bien chère... Pas plus que vous, cependant; car vous souffrez ; vous êtes en danger, c'est vous que j'aime le mieux... Et alors elle me dit tout ce que l'amitié d'une femme peut inspirer de tendre et de saintement passionné. Jamais rien de plus doux, de plus pur, de plus ravissant, n'avait retenti à mon oreille et à mon cœur; pour la première fois, j'apprenais à connaître Julia. Je sentais tout le prix d'une amitié pareille; c'est moi qui, à mon tour, couvrais ses mains de mes baisers et de mes larmes, qui lui jurais un dévouement éternel et à toute épreuve.

— Eh bien! me dit- elle, en tombant à genoux près de mon lit, si vous dites vrai, si je dois croire à vos serments, je vous demande une grâce ; je vous la demande à mains jointes.

— Laquelle ?

— Ne pensez plus à... Elle hésita et reprit... à cette inconnue dont l'intluence vous a été si fatale; ne cherchez point à découvrir qui elle est. Je vous le demande pour vous et pour elle ! Vosrechenhi's d'ailleurs seraient inutiles; elle a quitté la France*.

— Quand donc?

— Ce matin, dès qu'elle a eu la certitude que vous étiez hors de danger.

— L'autre jour, à l'Opéra... c'était donc elle!

— Oui, mon ami.

— Et cepeiulant je ne crois pas l'avoir vue parmi lis liâmes (jui étaient avec vous au cliàt«'au.

— Vous ne l'avi-z jamais vue; vous ne connaissez ni ses traits ni son rang, ni son nom. Estce alois un sacrifice pour vous de l'oublier et de ne plus regariler cette aventure que connue un rêve... un mauvais rêve?

LA MAITUKSSE ANONYME.

— Oui, la fin?., car le commencement étaitjoli...

— Taisez-vous!..

— Un mot encore, et je me tais... Elle sait donc tout?..

— Hélas! oui.

— Elle me connaît... moi qui ne la connais pas !

— Oui, monsieur...

— Lui avez-vous remis ma lettre?

— J'ai hésité... mais cette lettre était Wêu... car vos écrits valent mieux que vos actions... Et, ne voulant pas qu'elle emportât une trop mauvaise opinion de vous, qui êtes mon ami. . . je lui ai donné ce billet.

— Et qu'a-t-elle dit... du dernier mot?

— Du pardon que vous lui demandez?..

— Oui!..

La comtesse me regarda attentivement comme si elle eût voulu juger de l'etlet que sa réponse allait jiroduire sur moi; et elle me dit seulement : Ce pardon... elle vous l'accorde... à une condition.

— Et laquelle?

— Celle que je vous imposais tout à l'heure) car L'Ile a dit : J'oublierai son offense, s'il oublie que j'eaistc!.. Et maintenant, mon ami, que j'ai répondu à toutes vos questions... j'attends le serment que je vous ai demandé... la promesse formelle... de ne plus chewher à la connaître... Mon amitié esta ce prix!..

Que pouvais-Je répondre?.. Celte beauté mystérieuse était partie, elle avait quitté la France... Et puis, quand un a été à deux doigts do la mort, quand on a perdu la moitié de son sang, l'imagination n'est plus aussi vive, aussi ardente... Un blessé entend la raison mieux qu'un homme bien portant. Aussi je compris à l'instant qu'un rêve, une chimère, qui, après tout, ne pouvaient me mener à rien, ne valaient pas mon repos> mou avenir, et surtout l'amitié d'une femme charmante. Je donnai donc la promesse que l'on me demandait, et, comme j'ai pour principe et pour habitude de tenir mes serments, depuis plus de cinq ans je n'ai fait aucune tentative, aucune recheiche... et je n'ai eu aucune nouvelle de ma belle inconnue... Voilà mon histoire !..

— Eh bien ! lui dis-je, quand il eut terminé ce récit... et comme m'attendaut à une suite...

— Eh bien ! me répondit Georges, que voulezvous de plus?

— Ce que je veux?.. C'est une tin, c'est un dénoùment.

— Je vous dis les choses comme elles me sont arrivées.

— Et vous ne savez pas quelle est cette dame?

— Pas le moins du monde ! . .

— Aucmi soupçon, aucun indice...

— Je n'ai pas cherché !.. Je lavais promis; sans compter crue depuis ce temps-ià ; depuis cinq ans, les idées changent, et d'autres chagrins, d'autres attachements...

— Une nouvelle passion peut-être?..

— C'est possible... mais celle-là, il n'y a pas de quoi se vanter...

— On aime cependant à parler des amours heureux.

— A ce litre, je ne parlerai jamais des miens, brisons là. Y penser seulement me met de mauvaise humeur.

-— Vous avez raison... revenons à l'inconnue, car vous m'avez promis un sujet de drame ou de comédie.

-— Le voilà !

— Il n'y a pas de drame sans dénoùment, et je ne peux pas laisser le public à l'endroit où vous m'avez al3andonné.

— Quand il ny a pas autre chose à dire ! -^ C'est égal, il lui faut davantage.

— Alors cheiThez... inventez... arrangez une manière de finir. Cela vous regarde !

— C'est très-diflicile ; car, dans tout ce que vous m'avez dit, rien n'annonce le dénoùment. La véritable héro'nie n'a même pas encore paru... on ne sait pas qui elle est!.. On ne connaît rien de son caractère, de ses sentiments , ni même de sa personne Vous seul pourriez donner à ce sujet des renseignements...

—Que j'ai oubliés depuis longtemps, dit Georges en riant. . . d'ailleurs voici midi. . . Et il me quitta au moment où mon domestique m'apportait une lettre.

C'était une invitation à dîner, le lendemain, chez un riche, ou plutôt chez le plus riche seigneur des environs, le duc de... Je vous dirais bien son nom, mais ce serait tout à fait inutile. Dès qu'on dit M. le duc... cela suffit. C'est le seul du département; on ne le désigne jamais que par ce titre ; et, à vingt lieues à la ronde, dès que vous demandez : à qui ces belles forêts... ces champs, ces immenses prairies? le paysan ôte son chapeau, quand il en a un, et vous ré|X)ntl d'un air d'admiration et d'envie : A monsieur le duc ! . . .

Je ne le connai^^sais i)as, mais il demeurait près de moi, à trois lieues; à la campagne c'est être voisin ; et jHiis il faisait les avances et m'invitait, moi le dernier arrivé, moi qui ne lui avais pas même fait encore ma visite de voisinage. Il n'y avait pas moyen de refuser, et, tout en rêvant à mon dénoùment, que je ne trouvais point... je me rendis chez lui. C'était une habitation royale, un superbe château, avec deux ailes dont la vue me ht soupirer. Le salon, meublé avec une richesse et une élégance toute parisienne, donnait, par trois, grandes croisées sur un parc magnifique, dontjes pelouses vertes s'étendaient jusqu'aux bord« de la Marne.

Le maître de la maison était un honnne âgé de soixante-dix ans à jx'u près, mais sa taille fort élevée et droite encore, ne manquait pas de dignité; avec un extérieur sévère, il avait des manières polies et bienveillantes, où perçait cependant le sentiment de sa supériorité nobiliaire et territoriale. C'était le grand seigneur de Louis XIV, plus, le grand propriétaire de nos jours. Près de lui se tenait un îoiig jeune homme maigre qui avait une grande figure, un grand nez et un air glacial, 11 faisait froid à voir, et à son aspect, on se rappro-

LA MA1TIIES8E ANONYME

Je iii'i'lai ça tior

Ho=o il'iiit jo

poil.' , et il .'lail temps I

chait involontairement de la cheminée; ses lèvres minces et pâles, qui à coup sur, ne lui avaient jamais servi à rire, s'ouvrirent pour me (lir(! bonjour, l'til m'annonça (ju'il était enclianté de taire ma coimaissance, du ton et de l'air dont un autre vous annoncerait une mauvaise nouvelle. Un petit garçon de cinq à six ans, d'une figure délicieuse, et dont les cheveux blonds tombaient en belles boucles dorées, courait étourdimoul et sans se baisser, entre les longues jambes maigres du grand monsieur, et le duc lui dit d'un air sévère c « Prenez garde, mon fils, vous allez faire tomber votre cousin. » L'enfant, privé de la seule récréation qui lui fût possible dans ce salon, avait déjà pris un petit air boudeur, avant-coureur d'un orage, lorsque la porte du fond s'ouvrif, et pariU uue jeuue dame, la plus jolie et la plus gracieuse que j'aie jamais vue ! une de ces beautés ravissantes, idéales, que Tonne rencontre jauiais qu'en peinture ou sur un piédestal! comme qui dirait la Vénus de Médicis,

avec une robe de mousseline, un bouquet de violettes et le sourire sur les lèvres.

L'enfant s'élança au-devant d'elli\ en lui disant :

— iMaman, on ne v<nit pas ([ue je coure dans les jambes de mon cousin.

— C'est bien mal, mon enfant !

— Alors, qu'estH?e qu'il en fera?

Tout le monde se mit à rire... et je remarquai chez le cousin lui-même une espèce de contraction mu-culaire, mais si iuq)ercepfible, qu'elle ne pouvait en conscience lui être comptée pour un sourire.

La duchesse, sans répondre à son fils, se baissa vers lui et l'embrassa; argument ([ui, sans doute, parut sans répli(|ue, car rtMifaut s'en contenta, et nedemauda pas d'autre explication.

— Ma chère Nisida, lui dit le duc, en uie présentant àsafennne, ainsiquequelquespersonnesqui venaient d'ariver, voici nosvoisins: et il nous nomma.

La- maîtresse de la maison était aussi aimable que jolie; car, avec mie grâce parfaite, elle nous

LA MAITRESSE ANONYME

Georges courant te jeter aiu nieds de MUida.

adressa à chacun le mot qui devait nous flatter, la phrase qui devait nous plaire, et tout ct^la avec ce sourire plein de honte qui donne de l'esprit aux moindres paroles, et qui souvent même pourrait s'en passer.

Nous avions à table le maire du pays, administrateur fort habile d'une commune fort pauvre et dont Tunique souci est de trouver des f mds pour rétablissement d'une école primaire.

Nous avions le curé, excellent homme plein de zèle, de ferveur et de talents, qui dessert à la fois deux paroisses, qui, presque tous les jours, fait trois ou quatre lieues à pied parles mauvaischeminset les mauvais temps, et qui, pour lui et pour ses pauvres, a sept ou huit cents francs de traitement, tandis ijue ses confrères de Paris sont richement dotés et subventionnés pour faire de la musique, des décorations et de la mise en scène, comme j'en ai vu à Saint-Roch, au grand déplaisir de M. Duponchel, directeur de l'Opéra, qui se plaint de la concurrence .

Nous avions le père du curé, brave homme qui ne comprenait rien et prenait tout d(^ travers.

Nous avions aussi le percepteur de l'enregistrement, gros homme réjoui et bavard, espèce de registre vivant, chez qui tout était noté et inscrit avec les dates... J'avais le bonheur d'être à côté de lui, et, dès le premier service, il me semblait avoir lu la biographie de tous les habitants du château, car mon voisin parlait comme un livre, un livre mal écrit.

Il m'apprit que M. le duc, grand dignitaire, pair de France en 1815, dévoué de cœur à la royauté de 18-24, avait eu d'abord l'envie de donner sa démission en 1830; mais un voyage qu'il avait fait en Allemagne, en 1831, avait changé ses idées. Il avait prêté serment au nouveau gouvernement pour rester fidèle à l'ancien et continuer à le servir avec loyauté ; c'était un système comme un autr,», système de principes, qui lui laissait à la fois sa fortune, ses places et sa conscience tranquille.

LAGNï. — Imprimerie de VuLiT et Cie. — N°

LA MAITRFSSE ANONYME.

Je remerciai mon voisin des renseignements qu'il voulait bien me donner. Et ce monsieur, lui dis-je au moment où nous passitms dans le salon, ce grand rnon-ieur blond?

— C'( st un cousin de M. le duc, son seul parent et son héritier. Aussi, lorsque M. le duc, qui était déjà riche, épousa la fille d'un riche financier, en décembre 18-29, le cousin fut désolé.

— Je le crois bien.

— Mnis iM. le duc avait alors soixante-six ans, étant né en 1764. J'attestai à qui voulut lentendre que ciUe. union n'aurait point de suite... Point du tout... contre toutes les prévisions, M. le duc a eu r.n descendant en avril 4831. J'en ai été confondu, et le major encore plus!

— Qtii, le major?

— Le COI sin ; il n'est point Français... Il est major dans un régiment irlandais depuis 182.^, le major Hcliydai.

— 0 ciel ! m'écriai-je.

— Qu'avez-vousdonc?.. Est-ce que vous le connaissez?

— Non... Mais i'on me racontait dernièrement une hisloiic où il jouait un rôle.

— Dites-la-moi, s'écria le percepteur qui semblait déjà tenir la plume pour enregistrer.

— C'est inutile, ropoudis-je, en cherchant à cach( r ma surprise, qui augmenta encore lorsque la [ore s'ouvrit et qu'un domestique galonné annonça... M. Georges Lfsvard.

Je n'y concevais plus rien.

Mon jeune ami s'avança, salua respectueusement le duc et la chiches-e, et parut tout déconcerté en m'apercevant.

— On ne vous a pas vu aujourd'hui! lui dit la duchés e d'un air aimable.

— Je n'ai pas pu, madame; ma mère était malade. . mais ce soir elle va mieux... et j'en ai profilé pour vous faire mes excuses.

— Que je reçois à condition que demain vous me i'onnerez u'.:e heure de plus.

Et comme je faisais un geste d'étonnement...

-^Oui,mt dit le duc. M, Georges, notre voisin, est la complaisance même... Ma femme qui, à Taris, avait commencé la peinture, ne pouvait continuer ici, faute d(? maître... et tous It.'sjours, à midi, y\. Georg- s fait trois lieues pour lui donner leçon...

Je regardai Georges qui, baissant les yeux, me dit à demi-voix : Silence, demain vous saurez tout.

J'étais seul fiiez moi le lendemain malin, attendant mon ami Georges, et reixissant dans mon esprit la singulière soirée de la veille, et les événemeuts dont j'avais été le témoin involontaire et l'observateur muet. Un moment j'avais cru tenir ledénoùment que j'espérais, mais plus je réfléchissais et plus je m'en trouvais éloigné.

D'abord ce ne pouvait être la belle inconnue, la maîtresse anonyme de mon ami Georges. Depuis cinqanselle avait quitté la France ; il l'avait oubliée, il ne s'en occupait plus, et d'ailleurs, l'avant-veille, il m'avait avoué lui-même qu'il avait une antre passion.

La jeune duchesse était donc cette autre passion ! C'était évident.

Et une passion qui commençait !

Témoin son exactitude de tous les jours. Trois lieues pour lui donner une heure de leçon, autant pour revenir : total, six lieues à cheval au grand galop. Je l'avais vu partir 1 Les anciens amants, les amants heureux ont plus d'égards pour leurs chevaux .

Et puis je me rappelais les plaintes, la tristesse, la mauvaise humeur de ce pauvre Georges. Il aimait donc en vain et sans espoir de réussite, et c'est ce que j'avais peine à comprendre, car, eu vc rit 4, «'était un cavalier charmant. On en aurait trouvé difficilement de plus aimable, de plus distingué, et il fallait de grands principes et une grande vertu pour rester indifférente à tant de mérite et à tant d'amour.

Mais il faut convenir aussi que, pojr réussir, et d'après ce que j'avais vu la veille, ôeorges s'y prenait d'une manière extraor Jinaire et inusitée. Il était fort b'en et fort convenable avec le duc, mais il était peu gracieux avec la duchesse. Deux ou trois discussions s'étaient élevées; la maîtresse de la maison y avait pris part avec esprit, avec finesse, avec convenance, Georges n'avait jamais été de son avis. Rien de mieux ; les amants sont rarement d'accord; mais ce qui semblait impardonnable, c'est que lui, d'ordinaire si bienveillant et si bon, mettait dans toutes ses réponses de la sécheresse, de l'aigreur... et même une nuance de plus... vers la fin de la soirée, la duchess<^ avait un mal de tète qui lempèchait presque d'entendre la conversation ; chacun la plaignait et s'intéressait à ses souffrances; Georges, seul, près de la cheminée, se permit une plaisanterie sur les migraines des dames, plaisanterie assez dure pour la duchesse, qui le regarda avec bonté, et dit, en souriant, à ceux qui l'entouvaient : Je ne me plains plus maintenant... je suis enchantée d'être sourde.

Unmot pareil aurait désarmé l'homme du monde le plus en colère ; il ne produisit rien sur Georges... qui, par politesse seulement, crut devoir balbutier ([ueliiues excuses.

— C'est inutile, lui dit-elle, je n'ai rien entendu.

Avec le grand cousin, c'était 1 ien autre chose : Georges était d'une froideur ou d'une hauteur qui me faisait craindre à chaque instant que leur ancienne dis])ute ne recommençât, et, comme je connaissais l'habileté du major et la maladresse de mon jeune ami, je ne concevais pas que, de gaieté de (O'ur, il s'exposât à un danger certain. Quant à l'Irlandais, son calme et son siuig-froiil contrastaient, dans toutes hs occasions, d'une manière admirable a^ec la chaleureuse impétuosité de Georges. 11 ouvrait la Inniche lentement, parlait lentement.

LA MAITRESSE ANONYME

s'vcoutait parh'v. Ce qui expliquait son air d'eunui lialiiluol, onuui qu'il couuuuuiquait du reste à ses auditeurs, et qui avait un grand avantage, celui d'iiniortir la discussion, et de paralyser Georges luimême.

Mais ce qu'il y avait de plus inconcevable..., c'était la manière dont Georges était avec ce jeune enfimt, si beau et si gracieux : il était aisé de voir que la duchesse ladorait ; que c'était son bien, son trésor le plus cher, et, à chaque mot, à chaque geste de Georges, on devinait que cet enfant lui déplaisait, le choquait, lui était insupportable... Quand sa mère l'embrassait, il avait toujours une épigramme prête contre l'amour maternel à effet... La duchesse alors, et sans se fâcher, le regardait d'mi air de pitié... Mais souvent aussi, au moment de caresser son fils... elle s'arrêtait eu voyant les regards de Georges fixés sur les siens. Tout cela me semblait inexplicable !

Le soir même, ce pauvre enfant, qui avait l'air d'aimer beaucoup Georges, et qui cherchait toujours à jcuer avec lui , s'amusait avec sa montre dont il s'était emparé ; Georges la lui reprit ou plutôt la lui arracha brusquement des mains, en murmurant entre ses dents : Je déteste les enfants... La duchesse, qu'il ne voyait pas, était près de lui. . .; il se hâta de s'excuser, et dit en montrant sa montre : Je craignais qu'il me iahimâl.

La duchesse, sans lui répondre, détacha de sa robe un nœud en perles fines d'une grande valeur, et dit tranquillement à son fils : Tiens, abime ça.

L'enfant, qui avait Ihabilude d'obéir à sa mère, ne se le fit pas dire deux fois..., et au moment où le duc qui passait s'écria : Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est ?

— Rien, répondit froidement la duchesse... mes perles qui se sont détachées, etqu'Arthur a écrasées par mégarde.

Quant à Georges, qui faisait tous ses efforts pour se modérer, il y avait, la veille, dans tous ses traits une telle fureur..., que je soupçonnais dans cette aventure un mystère dont j'allais sans doute avoir une explication..., car c'était lui qui arrivait.

Il entra dans mon cabinet, l'air triste et abattu.

— C'en est fait, me dit-il et je le vois maintenant, personne ne m'aimera jamais.

— Y pensez-vous, lui dis-je, vous qui autrefois dans votre jeunesse, vous étiez persuadé...

— Que tout le monde devait m'aimer...; je m'abusais bien étrangement alors !

— Et maintenant encore !

— Non, monsieur..., tout est fini..., je n'ai plus d'espoir... ; je n'ai pu rien obtenir d'elle : ni mon dévouement, ni ma constance, ni les sacrifices que j'ai faits n'ont pu toucher son cœur ; elle a toujours été pour moi froide, dédaigneuse et insensibb'. Je croyais du moins à son amitié, et hier, devant vous, elle en a brisé la dernière preuve ; parjiii ces perles qu'elle a jetées à ses pieds, il y en avait une qu'elle avait bien voulu recevoir de moi l'année dernière, à sa fête; c'est la seule faveur que j'aie obtenue d elle : c'était un gage d'amitié qu'elle m'avait pro-

mis de ne jamais quitter, et elle l'a fait broyer à mes yeux... par cet enfant que j'abhorre, que je déteste.

— Il est charmant !

— Il est afl'reux ! et je ne puis le souffrir.

— Pourquoi?

— A cause d'elle, qui est née pour \e, malheur de ma vie... Tenez, monsieur, je m'en vais tout vous dire, et vous me donnerez un conseil.

Un an environ s'était écoulé depuis ma blessure et la fin de la folle histoire que je vous ai racontée, lorsque le siège d'Anvers fut décidé. Jusqu'alors, j'avais perdu mon temps à courir après des femmes qui se moquaient de moi et à me battre en duel pour des aventures d'Opéra; il me semblait qu'il y avait mieux que cela à faire pour un lieutenant d'artillerie; mes épauletti^s n'avaient pas encore vu le feu ; car, dans ce temps-ci, les occasions et les boulets sont rares, n'en a pasqui veut ; j'espérais faire partie de l'expédition, je l'avais demandé avec instance; le ministre m'avait refusé, et, dans mon désespoir, à qui pouvais-je m'adresser? Le comte de Vareville avait depuis quelques mois été nommé ambassadeur près d'une petite cour du Nord, et mon ami Constantin, son beau-frère, secrétaire d'ambassade. Malgré cela la négociation eut un plein succès; ce qui vous étonnera moins, quand vous saurez que l'ambassadeur avait emmené avec lui sa femme, la comtesse Julia, circonstance très-heureuse pour lui et très-fâcheuse pour moi qui me trouvais sans protecteurs.

Un vieux médecin, ami de mon père, à qui je racontai mes chagrins, me dit : J'ai bien peu de pouvoir ; mais j'en ai cependant sur un vieux duc, mon client, qui lui-même en a beaucoup au ministère et à la cour, car il est tout à fait opposé au gouvernement. — C'est une assez mauvaise recommandation ! — C'en est une excellente ! car, de ce temps-ci, on fait beaucoup plus pour ses ennemis que pour ses amis, et un pair de l'opposition est une chose si rare, qu'il n'y a point de sacrifice qu'on ne fasse pour le conserver et l'encourager. Il a été un an absent, mais il doit être de retour, voici une lettre pour lui.

Je la pris et me rendis à l'hôtel du duc chez qui nous avons dîné hier. C'ét.dt la première fois que je le voyais, et cependant sa physionomie ne m'était pas inconnue. Je cherchais où j'avais rêvé cette longue figure sèche et froide, qui, dans ce moment, redoublait de sécheresse et de froideur, car il accueillait assez mal ma demande, lorsqut; la porte de son cabinet s'ouvrit et sa femme parut... Nisida, la charmante Nisida que vousavez vuehier, et jugez de ma surprise, lorsque je reconnus en elle ma petite duchesse du Théâtre-Italien, ma première passion, mon premier délire, celle que, pendant vingtquatre heures j'avais adoré avec frénésie, et que, vingt-quatre heures après . je détestais avec rage, . car, avec cette femme-lâ. la raison n'est pas possible, on ne peut pas l'aimer ou la ha'ir modérément... comme tout le monde !

Elle sentit bien elle-même le reproche que j'avais

LA MAITRESSE ANONYME

le droit de lui faire, et elle n'avait oublié ni mes traits^ ni son impolitesse, car, à mon aspect, elle se troubla... elle changea de couleur... et elle s'assit tremblante en s'efforcanl de me saluer d'un air aimable. Mais ce salut qu'autrefois elle m'avait refusé, cette réparation tardive ne ])ouvait me désarmer; son mari se retourna vers elle et lui dit : — Au moment mêmeoù nous arrivons d'Al lemague, je reçois là, du docteur, une lettre qui m'embarrasse beaucoup.

— Je suis désolé, monsieur le duc, lui dis-je en me levant, de vous avoir fait une demande qui peut-être vous compromettrait... regardez-la, je vous pue, comme non avenue...

— Et pourquoi donc? s'écria vivement la duchesse.

— Parce quej 'ai réfléchi, madame ;je vois maintenant qu'il y a trop d'obstacles, et je renonce à mes espérances...

— Mais la lettre du docteur...

— Je lui aurai dû un grand plaisir, celui de pouvoir vous présenter mes respects, et je me retirai en saluant profondément.

— C'est tout au plus, mon cher Georges, lui disje, si c'était poli.

— Ça l'était plus, répondit-il brusquement, que de ne pas saluer du tout, ainsi qu'elle l'avait fait autrefois ; mais, avec une personne de ce caractère, on ne sait jamais si l'ou a tort ou raison; il n'y a pas plus de motifs à ses dédains qu'à ses préférences. Ma politesse et mes attentions, le jour du Théâtre-Italien m'avaient valu d'elle une impertinence, et mon impertinence me valut sa faveur, sa protection, je dirais j)resque son amitié, si elle était capable d'en épri»uver.

Je reçus une lettre du ministre de la guerre qui m'autorisait à piartir pour le siège d'Anvers ; à celte lettre en était jointe une autre... tenez... la voici... j'en ai trois, elles sont toutes là, et il les tira de son sein.

Cette lettre ne contenait que ces mots :

« Vous )wus amz mal jugés, monsieur, et voici « noire réponse. .

« NisiDA, duchesse de*** »

Vous vous doutez bien ({ue mon ancien ressentiment devait fltVhir et s'etlacer devant un trait pareil. Je courus avant mon départ lui faire une visite de remercîment, et je ne puis vous dire, vous ne pourriez vous faire une idée de ce qu'est cette femme-là, quand elle vent être aimable, il y a dans ses manières, dans son moindre regard', dans sa voix, un charme qui vous attire, vous enivre, vous soumet et vous façonne à son vouloir, de sorte qu'on ne peut plus agir, ni penser qu'à sa convenance ! Elle n'a jamais songé à vous demander votre aU'ection et votre amitié, parce (jue , dès qu'elle a causé nu quart d'heure avec vous... elle les a, elle les possède... on lui est dévoué, on serait heureux de se faire tuer pour elle... voilà du moins Comme j'ét isà la (în de ma visite; je soJi^ plus

amoureux que jamais, et, depuis ce moment, cela ne m'a plus quitté.

J'eus quelque bonheur au siège d'Anvers : d'abord je ne fus pas tué, et j'en fus enchanté, j'aurais été trop malhenri'ux de ne plus revoir Nisida, et puis j'enti'.ii un des premiers dans la lunette Saint- Laurent ; mon nom fut mis dans le rapport du maréchal, et je me dis : Elle le lira.

Je retournai à Paris fier d'un nouveau grade que je venais d'obtenir et que je croyais devoir à mon seul mérite. J'appris par un ami, chef de division au ministère de la guerre, que j'aurais peut-être été oublié, sans une lettre pressante du duc de**'. Cette circonstance diminua ma fierté, mais augmenta ma reconnaissance. Je demandai au duc et à sa femme la permission de venir la leur témoigner de temps en temps ; elle me fut accordée, et je vins tous les jours.

Tous les jours pour mon malheur!., car plus je la voyais, plus je l'aimais, et aucun ami ne m'empêchait de courir à ma perte. J'avais tout confié à Julia, qui, etirayée de ma nouvelle folie^ m'écrivait de son ambassade, etuK,' suppliait de ne plus revoir la duchesse. C'était le conseil de la sagesse; mais la sagesse était loin et Nisida était près.

Jamais je n'avais obtenu un aveu ou nu mot, qu'il me fût possible d'interpréter à mon avantage... Et cependant, dans mille occasions imperceptibles pour tout autre, elle était pour moi d'un abandon, d'une tendresse et d'une bizarrerie indéfinissables. Quand je lui parlai de mon amour, elle mimposait silence; j'allais me fâcher et je m'arrêtais en voyant des larmes dans ses yeux.

Quand je lui demandais avec instance un mot, lui seul gage de tendresse, elle ne m'écoutait pas... t't elle embrassait son fils sans me répondre.

Lu jour je lui rappelai notre première entrevue au Théâtre-Italien, et je lui demandai pourquoi elle ne m'avait pas salué.

Elle se mit à rire comme une foll»', et, voyant i[ue jinsistais : Cela vous fâchera! me dit-elle.

— Je Vdus promets que non...

— Eh bien ! la marquise , qui ne vous connaissait pas, et qui, tous les jours, vous voyait au balcon du Théâtre-Italien, examinant attenti\ein'Mit les dames et leurs toilettes... s'était persuadée et m'avait dit que vous étiez un artist»'... qui venait là par état et pour se tenir au courant des coiffures ondes modes...

— C'est-à-dire que vous m'aviez pris pour un coiffeur ou un tailleur?

— Vous étiez alors d'une élégance à le faire croire...

— Et voilà i)Ourquoi vous ne m'avez pas rendu mon salut ?

— C'était mal... mais la marquise m'en aurait fait iiii crime, ou, pis encore, se serait mnijui'e de moi... J'avais seize ans, j'entrais dans le monde... je iie>avais rien; mais ce|)endant. le lendemain, j'en avais eu des remords, et si j"a\ais eu votre adress.'...

— Eh bien !

LA -MAITHESSE ANONYME.

— Je vous aurais prié de venir me coiffer, ou me prendre mesure d"une auiazone !

— Ah! plût au ciel! m'écriai-je viveuiL'nt ; j'aurais été trop heureux !

— Pourquoi? me demanda-t-elle naïvement.

— Pourquoi ! m'écriai-je avec passion, ah! Nisida, nem'avez-vousjamais deviné. . . vous, mon premier, vous, mon seul amoiu"?..

— Taisez-vous... taisez-vous, me dit-elle à voix basse ; ce que vous dites là à Nisida, la duchesse pourrait l'entendre et se fâcher ! .

Et elle retira doucement sa main, que j'avais prise... Mais elle semblait émue... Ses yeux rencontrèrent les miens avec une expression que je ne lui avais jamais vue... Je crus qu'elle allait me dire : Je vous aime ! et elle me dit froidement : Allez-vous-en, laissez-moi ! Il fallut la quitter... Je revins le lendemain; elle n'était pas visible, elle était indisposée : toute la semaine il en fut de même.

— Vous êtes trop heureux, lui dis-je... Elle vous aimait !

— Hélas! un instant je le crus; mais il était dit qu'avec elle la présomption me porterait toujours malheur. J'eus bientôt la preuve du contraire, et des preuves dont ^1 me fut impossible de douter. Il était tout naturel que, pour savoir des nouvelles de sa santé, je m'adressasse au vieux médecin qui m'avait présenté dans la maison.

Le docteur d'Hérissel avait une riche clientelle

et une immense réputation comme médecin

C'était un homme des anciens jours et des anciennes méthodes qu'il avait constamment pratiquées et surtout défendues contre toutes les innovations. Il avouait franchement que depuis Hippocrate, la médecine n'avait pas fait un pas. On tuait, de mon temps, disait-il avec bonhomie à ses clients; mais M. Broussais tue aussi, et l'homéopathie fait comme M. Broussais; alors, à quoi bon changer pour ne pas trouver mieux? à quoi bon tous ces jeunes docteurs? le risque étant le même, choisissons le médecin, ou plutôt le danger le plus connu, c'est-à-dire le plus ancien, et me voilà !

Il y avait longtemps que le docteur d'Hérissel me connaissait, je lui devais le jour, disait-il gaiement, car il m'avait mis au monde , et depuis il ne m'avait jamais perdu de vue; il m'avait soigné lors de ma blessure, et j'avais pu juger alors de l'amitié qu'il me portait, car, lui, d'ordinaire si sec et si tranchant , écoutait les avis et même les demandait.

Lorsque je l'interrogeai sur la santé de la duchesse, il me regarda bien en face, prit une prise de tabac dans sa tabatière d'or, ornée du portrait de deux souverains, et me dit d'un air goguenai'd : Ce n'est pas elle qui est la plus malade, Georges, mon ami, c'est toi.

— Quand ce serait vrai, docteur, je m'adresse à vous, guérissez-moi?

— Est-il bien certain que tu veuilles être guéri, le désires-tu franchement ?

— Oui, lui tlis-je avec fermeté.

— Eh bien! la gui'rison ne sera pas longue;

je vais l'opérer d'un mot, et il aspira une seconde prise.

— Parlez donc, lin dis-je avec impatience, ce mot?..

— Ce mot, c'est qu'elle ne t'aime pas.

— Je le sais, répondi^-je, et cela ne me guérit pas encore.

— Ah! la dose n'est pas assez forte... J'ajouterai donc une pilule à l'ordonnance. Une fâcheuse pilule... C'est qu'elle en aime un autre !

— Cela n'est pas possible... Cela n'est pas ! m'écriai-je avec rage.

— Voilà de mes malades, qui veulent être guéris et qui se révoltent contre les médecins !

— Eh! qui donc... qui donc? continuai-je sans l'écouter.

— Je ne le dis qu'à toi au moins, car la duchesse est ma cliente, et les secrets de mes clients me sont sacrés... Il est vrai que celui-là, elle ne me l'a pas confié... Et puis c'est pour toi, c'est pour te rendre à la raison !

Pendant qu'il parlait ainsi, je rassemblais toutes mes forces pour ne pas me trouver mal... mais je me sentais mourir.

Le docteur continua avec le même calme.

— Pendant la première année de son mariage, le duc ne voyait personne, ne recevait personne qu'un cousin à lui, qui habitait dans son hôtel.

— En êtes-vous sûr?

— Je l'y voyais tous les jours. Ce cousin ne quittait pas la jeune duchesse , l'accompagnait partout, ne laissait personne approcher d'elle ; en un mot, exigeant, sévère et jaloux comme un tigre.

— Vous croyez !

— La duchesse s'en plaignait à moi.

— Ce n'est pas une raison.

— Attends donc, je laisse de côté toute réflexion, toute supposition; la médecine ne marche qu'avec des faits, et je vais en doliner que je regarde, moi, comme authentiques et irrécusables.

L'empereur Napoléjn demandait...

— Docteur, m'écriai-je avec impatience, il ne s'agit pas ici de Napoléon.

— Si vraiment, l'empereur Napoléon demandait à mon confrère Corvisard si un hommt^ qui se mariait à cinquante ans avait quelque chance d'avoir des héritiers. Corvisard répondit : Sire, à cinquante ans, on en a quelqu'fois; à soixante, rarement; à soixante-dix toujours.

— Et ce parent, quel est-il? où est-il?

— A Pans, depuis huit jours, et, depuis ce temps, la duchesse a refusé de vous recevoir, sa porte vous est fermi'e.

Je restai atterré, c >nfondu... Hue dire? que répo::dre?que faire surtout ? s'exposer à une nouvelle visite C'est le parti que je pris. Cette

fois seulement, je demandai M. le duc, et je me présentai chez sa femme. La duchesse n'était pas seule, elle était a.\ec son cousin, qui, assis près de la cheminée, me tournait le dos quand j'entrai; à ma vue Nisida pâlit... Mais enfin, faisant tous ses efforts pour se remettre de son trouble... elle me

LA MAITRl'SSE ANONYiME.

présenta clle-nième ce parent que je détestais avant de le connaître, et que devins-je quand s'offrit à moi le major Ilollydai^. cet Irlandais que vous savez, et que je ne connaissais que trop bien?

C'est avec lui que je m'étais battu deux ans auparavant, et, dans ce moment, je ne cherchais que les moyens de recommencer. Mais conunent? mais sous quel prétexte?. .. Il fallait attendre! d'autant j)Ius que, pour mon malheur, et comme i)Our me narguer, l'impassible major était l'homme le plus poli des trois royaumes. Notez aussi que je ne voulais pas être l'agresseur, ce qui rendait l'occasion phis difficile ; mais enfin, elle se présenta ! C'était ici, à la campagne : un j jur que nous étions à cheval, en pantalons blancs, ilm'éclaboussa de la tèleaux pieds d'une façon si complète et si grotesque, qu'il ne put retenir, en me voyant affublé de la s jrte quelques railleries innocentes , que je trouvai bîs plus mordantes et les plus injurieuses du monde. En vain les jeunes gens qui étaient avec nous voulurent nous séparer ; je lui demandai raison de l'esprit qu'il avait fait à mes dépens, en des termes qui ne lui permirent pas de refuser, car il est brave, vous le savez. JMais cette fois j'avais lechoixdesarmes,et je voulus combattre de près... à l'épée; c'était pour le lendemain. Quelque secret que j'eusse réclamé pour cette rencontre, la duchesse en fut instruite... et si j'avais pu douter de son amour pour son cousin, j'en aurais eu la preuve irrécusable à son trouble et à son désespoir! Elle était ce soir-là dans un état à faire pitié... Il y avait du monde chez elle, elle avait été obligée de recevoir ! Heureusement, comme hier, un mal de tète affreux, une migraine, vinrent à son aide, et c'est à cela que je faisais allusion dans cette plaisanterie que vous avez trouvée si déplacée et dont moi seul connaissais la portée. Un instant, et quand tout le monde se retira, je restai seul avec elle... car, malgré moi, j'avais voulu la voir encore... avant de mourir peut-être ! Les yeux pleins de larmes, elle me dit rapidement : Je sais tout... Ce fatal combat... qu'il n'ait pas lieu... je vous en prie... et elle joignait les mains en suppliante.

— Ah ! me prier pour lui ! m'écriai-je ; c'est trop fort, et je m'enfuis avec toute ma colère, qui devait être fatale cà mon adversaire, car le lendemain je l'attaquai avec tant d'impétuosité et dt3 rage, que sa nature flegmatique et tranquille en fut toute déconcertée; et malgré son adresse, son épée se trouva engagée si malheureusement, que, d'un coup de poignet, je la fis sauter à dix pas. Hélas ! il se trouvait sans défense et je ne pouvais continuer. A mon tour, lui criai-je, à vous donner la vie, mais, plus généreux ((ue vous, je ne vous oblige pas à la demander, prenez-la sans condition.

Le soir j'allai au château, où sans pitié, sans pudeur, la duchesse quLsavait déjà l'issue du combat, ne craignit pas de laisser éclater toute sa joie à mes yeux; elle osa me rem.n'cier hautement de ce que j'avais fait pour son cousin. Et pourtant, voyez ma folie; je doutais encore!... je me répétais à chaque instant : Le docteui' se trompe! Mais peul-»»!! se

tromper soi-même? peut-on révoquer en doute le témoignage de ses yeux et de ses oreilles?

— Quoi ! vous avez vu !

— Oui, monsieur, vu et entendu... plus que ce dernier trait; et après cela vous jugerez s'il me reste même le bonheur de dout'jr encore... Il y av-iit chez elle, à lacampague, un bal, une fête... c'était celle de son mari. Toutes les dames étaient montéi;s au premier étage du château ]jour mieux voir le feu d'aitificc que l'on tirait sur la pelouse; moi j'étais resté en bas sur la terrasse où je me promenais seul en rêvant à elle, toujours à elle... qu'il m'est plus facile de haïr que d'oublier... Je fus tiré de ma rêverie par les pas d'un promeneur qui venait à moi; c'était le major!! Encore lui... qui se trouvait sur mon chemin, et j'allais quitter la terrasse solitaire qu'il était venu me disputer, lorsque des fenêtres du premier étage j'entends des cris d'effroi. Une lampe, un candélabre placé près d'une croisée avait mis le feu à un rideau, de là à une draperie; en un instant la salle avait été en feu... et la foule effrayée, se précipitant vers la même issue, augmentait le désordre au lieu de le diminuer. Une femme parait à la fenêtre qui donnait sur la terrasse... J'avais déjà reconnu Nisida, et saisissant une longue échelle que les jardiniers avaient laissée couchée à terre sous la fenêtre, je montai, je volai à son secours... et arrivé près d'elle, je lui tendais les bras pour la sauver...; mais, hors d'elle-même, pâle, échevelée, ne voyant rien, ne pensant à rien qu'à son enfant qu'elle serrait contre son cœur, elle le jeta dans mes bras en me disant d'une voix étouffée que moi seul pus entendre : « Tiens... sauve ton iils !! »

Immobile, stupéfait... je regardai autour de moi et je vis derrière... à quelques échelons plus bas, l'inévitable major qui, avec son tlegme ordinaire, montait lentement à l'assaut, et qui, dans ce moment, était presque au même niveau que moi! Dans son trouble, Nisida avait cru s'adresser à lui !

Pouvant à peine maîtriser ma colère, je lui donnai, ou plutôt je lui jetai cet enfant ; ce n'était pas moi, c'était lui que cela regardait... Il le descendit à terre avec précaution, taudis que moi, prenant Nisida qui venait de se jeter dans mes bras, Nisida, plus belle que jamais, et dont le cœur battait d'effroi contre le mien; Nisida que j'aurais voulu étouffer et que j'étais indigné d'aimer encore !... je la (It'jtosai sur le gazon, ])rès de son enfant, et je in'enfuis, lui jurant un adieu éternel !

— Éternel!

— Oui, monsieur, cela dura trois jours ; je restai trois jours sans la voir, mais encore occupé d'elle; car je. passai tout ce temps à la mépriser, à la maudire, à me répéter ces mots fatals... : Tiens, sauce ton fils!... qui retentissaient sans cesse à mon oreille comme une cloche di^ mort. Entin, le quatrième jour, il me fut impossible d'y tenir plus longtemj-.s, je courus au château. D'ailleurs, le duc son mari n'était pas bien portant ; ce n'était piis pourello, c'est pour lui que j'y allais... J'y rencontrai le docteur assez inquiet de son malade... non

LA MAITRESSE ANONYME

qno le mal fùl viulent; mais le duc est bien vieux, (iil-il, c'est le commencement de la fin ! Nous passâmes ensemlde d;uis l'appai'temei\f de la duchesse, un vasle appai-tement où elle était seule avec le major... LiMirs fauteuils étaient à vingt pieds de distaure, le major lisait le journal... et Nisida bâillait. Je poussai le docteur en lui montrant ce tableau.

— Je n'ai jamais dit que cela durât encor.', me répondit-il à voix basse, le mal a eu son temps, sa période ordinaire; fièvre iutlammatoire qui se termine en maladie de langueur.

Le major se leva, emmena le docteur hors de l'appartement sans doute pour lui parler de son noble cousin, et je restai seul avec Nisida.

— Je sais tout, lui dis-je, en tâchant de modérer mon émotion, je connais votre secret.

— Ah ! s'écria-t-elle, je suis perdue. . . Puis, d'une voix suppliante : Taisez-vous alors. . . taisez-vous ! . . . Pas un mot! et comme ne pouvant supporter ma vue, elle cacha sa tête dans ses mains et elle se mit à pleurer, et sessanglols soulevaient la mousseline transparente qui couvrait sa poitrine.

Toute ma colère tomba devant nu tel désespoir, — Oui, je me tairai, lui dis-je, je vous le jure, je n'en parlerai qu'à vous, et alors je lui racontai lentement ce que je savais... ce que j'avais entendu... Mais le croiriez-vous, monsieur? à mesure que je parlais. . . elle relevait sa tète cachée entre ses mains, et me regardait à travers la grille rosée que formaient ses petits doigts ; elle avait séché ses larmes ; le calme revenait sur son front et le sourire sur ses lèvres. Oui, monsieur, pendant quejeraccusais d'avoir aimé le major, pendant même que je lui parlais de son fils, le tils du major, elle semblait respirer plus librement; un air de satisfaction se peignait sur tous ses traits.

— Quoi ! ce n'est que cela, dit-elle avec un air de naïveté inconcevable.

Ah ! j'avoue qu'à ce mot il me fut impossible de contenir ma colère, j'éclatai en reproches, et, dans ma fureur, dans mon désespoir, dans mon amour, ■je passai sans doute toutes les bornes; et elle, sans se fâcher, et me regardant d'un air de compassion, me dit seulement ces mots :

— Ah ! Georges, que vous serez malheureux un jour de tout ce que vous me dites là !

— Vous ne Taimez donc plus? m'écriai-je.

— Non ! me dit-elle. Et il y avait dans ce mot une expression, une tendresse que je ne puis vous rendre. Alors, ému et attendri, c'est moi qui me mis à pleurer! Je tombai à ses genoux... Et moi, Nisida, moi, lui dis-je, moi qui vous aime depuis si longtemps, je n'aurai jamais rien... rien obtenu de vcus.

Elle sourit tristement; et, posant sa main sur mon front brûlant, (die murnuu'ace mot : Insensé 1

— Oui, m'écriai-je, je suis un insensé, à qui vous avez ravi le repos et le bonheur, un insensé qui donnerait sa vie et son sang pour un seul baiser devons... Et comme elle cherchait à se dégager de mes bras : INIon Dieu ! m'écriai-je avec jalousie.

avec désespoir, est-il possible que quelqu'un ait jamais été assez heureux pour que vous fussiez à lui ! Dans ce moment, monsieur, je vis un sourire contracter ses lèvres... un sourire railleur... Oui, c'était cela, un sourire railleur et ironique que je ne puis vous rendre, mais qui me mit hors de moi... et depuis ce temps... toujours aussi froide, aussi sévère, ne m'accordant jamais rien, et cependant si dévouée, si bonne. . . si tendre que. . . Tenez. . . monsieur, je déteste cette femme-là ; et maintenant que vous la connaissez, que me conseillez-vous?

— Je vous répondrai comme le docteur : Voulezvous être guéri ?

— Oui, je le veux cette fois ! je le veux de toutes les forces de mon âme.

— Ehbien... il faut l'oublier: il faut vous marier!

— C'est l'avis de ma mère, qui m'en prie tous les jours, et je m'occuperai de la personne que l'on me propose... je retournerai à Paris.

— Quand cela?

— La semaine prochaine.

— C'est trop tard, lui dis-je! aujourd'hui même, vous partirez avec moi, ou vous êtes un homme sans énergie et sans courage.

Et Georges partit, décidé à se marier.

Il paraît que mes conseils ou mes reproches avai(!nt eu quelque influence sur Georges. Il tint bon, il resta à Paris, ne vit plus la duchesse, qui était restée dans son château, et il s "occupa, ou plutôt il laissa sa mère s occuper activement de son mariage. C'était un parti honorable sous tous les rapports, une bonne famille, une belle fortune. Une jeune personne fort bien élevée, pas très-jolie ; mais, eùt-elle été un modèle de beauté, Georges, dans ce moment, n'en aurait pas été amoureux ; il ne s'agissait pas d'inclinations, nous n'en avions que trop... Il sullisait d'un mariage de convenance, et celui-ci oflrait toutes les garanties désirables... On s'était déjà entendu sur les conditions principales, et plus le moment approchait, et plus Georges, malgré la gaieté qu"il affectait, me semblait triste et malheureux : je me repentais presque du conseil que je lui avais donné ; mais sa mère en était si contente et me remerciait tant ! — J'ai cru perdre mon fils, me disait-elle, j'ai tremblé pour ses jours ou du moins pour sa raison... car il avait des heures entières de folie et de délire où il ne me reconnaissait plus, moi, sa mère, et où il me parlait (.Vl'JUe. Voilà comment j'ai su son secret... mais maintenant, monsieur, le plus dillicile est fait... Il est engagé, il a donné sa parole; pour rien au monde il ne voudrait y manquer et faire du tort à une famille d'honnêtes gens... Ainsi le voilà sauvé... il sera heureux !... Cette idée et surtout la contîance de sa mère dissipèrent mes craintes sur l'avenir de Georges : il devait y avoir dans l'instinct maternel plus de réalité que dans mes i)révisions. Je les

LA MAITRESSE ANONYME

laissai donc s'occupant déjà de la corbeille et des préparatifs du mariage, qui devait avoir lieu vers la iiïi du mois. Je retournai à la campagne surveiller mes ouvriers et promettant de revenir à Paris pour la noce.

L'époque en approchait, et je calculais déjà mon départ, lorsqu'une voiture entra dans ma cour, et Georges en descendit avec cet air de fureur que je lui connaissais et qu'il avait toujours quand il s'agissait de la duchesse. En effet, c'est encore d'elle qu'il était question.

— Et votre mariage? luicriai-je.

— Hompu à tout jamais !

— l'ar vous?

— Non, cela ne vient pas de moi ; j'avais promis, et j'aurais tenu ma paroi»' quand j'aurais dû en mourir, parce que cela me faisait du l)ien ; cela m'était nécessaire : j'étais heureux de lui jirouver qu(' je l'avais oubliée et que je ne l'aimais plus... J'avais déjà tous mes papiers; nous avions jeté avec le notaire le projet de contrat, lorsque mon futur beau-pères'avisa d'aller aux informations... d'abord dans notre cercle, dans nos alentours, où tout m'était favorable; mais là il ap[>rend que je vais souvent chez le duc et la duchesse, que je suis presque un ami de la maison, et, dans son orgueil bourgeois, flatté de voir confirmés par eux les renseignements qu'il avait déjà sur mon compte, il arrive ! Le duc était très-souffrant, et il parait que c'est Nisida qui le reçut.

J'ignore, mon ami, ce qu'elle a dit de moi, de mon caractère, de ma conduite... beaucoup de bien sans doute, selon son'ordinaire. . . mais tourné d'une manière telle et avec tant d'adresse, que mon honnête homme de beau-père, qui n'est ])as fort et n'entend pas malice, est revenu tout effrayé des éloges qu'on m'avait prodigués... et, par un détour plein de convenance et de délicatesse, il nous a exprimé tous ses regrets en nous disant que, pour se marier, sa fille était trop jeune encore.

— C'est peut-être vrai !

— Elle l'est moins qu'il y a deux mois, quand il me l'a accordée, et il est éviihmt que c'est une suite de son entrevue avec la duchesse... dont la conduite est aflreuse... c'est-à-dire que c'est une ennemie déclarée, qui m'en veut, qui cherche à me nuire, que c'est entre nous maintenant une guerre ouverte, une guerre à mort. 11 eu sera de même de tous les mariages que je voudrai contracter... Il n'y a plus moyen maintenant d'y songer et il faut y renoncer.

— Malheur auquel vousvous résignez facilement. Voie indirecte pour revenir à elle !

— Non pas, s'écria-t-il viveun'ut, cela ne m'empêchera pas de la fuir : je quitte Paris, je quitte la France.

— Eh! mon Dieu! où allez-vous donc?

— En Afri(iue!.. à Constanliue, le seul endroit où l'on se batte à présent ; je viens vous faire mes adieux. Vous voyez que je suis calme et résigné... que mon parti est pris; cpie le tcmiis de la faiblesse est passé.

— Et vous ne la verrez pas avant votre départ?

— Non, j'y suis résolu, dit-il d'un ton ferme.

— Vous avez raison.

— Oui, j'ai raison... car je ne partirais pas. Puis rougissant de ce souvenir : Adieu, me dit-il; vous ne me reverrez plus, ou vous me reverrez guéri!

Quelques jours après, il était à Marseille et voguait vers l'Afrique, où son régiment allait rejoindre le maréchal Clausel. Il assista à cette première campagne, si pénible et si désastreuse : il m'écrivit :

« Nous n'avons point réussi. Je n'ai été que « blessé, j'espérais mieux ; mais le malheur s'at- « tache toujours à moi; rien de ce que je veux, M n'arrive. Je ne puis vivre heureux, ni mourir « glorieusement. Ma blessure sera longue, mais « non pas dangereuse. Dites-le à manière, et a[rès <( elle, aux personnes qui pourraient s'intéresser à « moi... s'il y en a encore. »

Ce qui signifiait : allez voir la duchesse; donnezlui de mes nouvelles, et de plus cela voulait dire : donnez-moi des siennes? ce que la raison eût peutêtre blâmé... Mais ce pauvre garçon était malheureux et souffrant; je n'eus pas le courage d'être raisonnaljle, et, pour lui donner la lé-gère satisfaction qu'il me demandait, je me rendis au château et m'informai de la santé de mon noble voisin.

Le duc était fort mal, sa femme ne quittait pas son appartement ; je fus témoin des soins touchants qu'elle lui prodiguait, et l^- docteur me dit à demivoix : C'est toujours ainsi depuis deux mois; si jeune, si délicate et si courageuse ! elle passe les nuits auprès de ce vieillard égo'iste et morose, et le soigne comme un père. Il est vrai qu'elle eût été sa petite-fille... mais ce n'est pas une raison. » J'admirais comme lui tant de bouté unie à tant de charmes ! Plus je regardais ce front calme et serein, siège de la candeur et de la vertu... et moins je pouvais ajouter foi aux idées de Georges. La porte s'ouvrit ; entra le major. J'observai avec attention ; à peine si elle s'aperçut de sa présence, et, sans jeter les yeuv de son côté, elle continua la lecture qu'elle faisait au vieillard; c'était celle du journal: NOUVELLES EXTÉRIEURES ; -rlrmec d'Afrique... A ce mot, sa voix baissa, et à mesure qu'elle lisait le récit de l'assaut et de la retraite, ses mains tremblaient, sa voix devenait plus brève, moins iutelligilile et plus pressée... comme si elle eût hâte d'arriver à la tin du bulletin... au point que son mari lui cria plusieurs fois : Pas si vite ; et le major Hollydai, ennemi naturel de la vivacité, attesta lentement qu'il n'y avait pas moyen delà suivre.

— HecouHUeucez. lui dit le duc.

La pauvre feuuue eut un mouvem'-nt d'augoisse impossible à décrire ; et cependant , après avoir levé les yeux au ciel comme pour lui d'unauderdu courage, elle allait reprendre réternelle lecture. J'eus {litié d'elle, et, pour abréger son tourment, je déclarai ((ue j'avais des nouvelles directes ft positives de l'événement, une lettre de M. Georges, Tous ceux (jui étaient là, et même 1«' malade, firent un mouvement, excepté Nisida, qui restait ini-

LA MAITRESSE ANONYME

Nisida dit Iranquillemenl à son fils : Tiens, abime ça.

mobile: mais elle jeta sur moi un regard qui semblait me remerciei', un regard où brillait une tendresse si vive et si pure!., les anges doivent regarder ainsi, et, dès cemoment sa cause fut gagnée... Je ne 'me chargeai de rien comprendre ni de rien expliquer... ce que je savais et ce quej'aurais juré^ c'est qu'elle n'était point coupable.

A peine avais-je fini m;i lecture, que son front avait re|iris sa sérénité habituelle. Elle me chargea de quelques mots de bienveillance et d'amitié pour M.Georges, puis, reportant les yeux vers son mari, elle ne le quitta plus, ne s'occupa plus que de lui, comme si elle eût vdulu eAi)i('r par un nouveau zèle le peu d'instants donnés à une autre pensée, qu'à celle de ses devoirs.

Par malheur, des soins si générinix et si assidus devaient être inutiles; le docteur avait prophétisé juste, et le duc, condamné par son âge plus encore que par la Faculté, laissa bientôt un beau château, une veuve charmante et une fortune immense.

La duchesse passa les six premiers mois de son deuil seule à l;i canijiagne avec son fils; elle ne voulut voir personne; elle ne reçut personne, pas même son cousin le major; circonstance dont je pris note.

Il est vrai que, bien avant l'année écoulée, le château avait été rouvert à la société : toute celle des environs y affluait. Le major n'y demeurait plus, mais on l'y voyait très-souvent, et bie:i d'autres encore : tous les élégants de Paris, ceux du moins qui aiment les jolies veuves et les grandes fortunes, venaient assidûment, et il y en avait beaucoup. Nous avions même fait dutort aux conrstjs de Chantilly, et le maître de poste de La Fert(; prétendait, avec un sentiment de fierté pour le pays, qu'il n'avait jamais vu autant de calèches qiK^ cette année.

Une nouvelle, cependant, diminua l'ardeur des prétendants : on apprit que le major Hollydai, le plus proche parent du défunt , s'était mis sur les

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rangs et aSichait hautement ses prétentions à la main de sa cousine.

Bientôt le bruit courut que i^a recherche était agréée. Il y eut des paris pour et des paris contre; toujours comme aux couines de Chantilly.

Quant à moi, je l'avoue, je tremblais, et n'aurais osé palier maintenant pour personne.

L'année de deuil était écoulée depuis un mois, et des personnes bien instruites, entre autres notre maire, qui le tenait d'un de ses confrères d'une commune voisine, assurait que la première publication serait pour dimanche prochain.

Je réfléchissais à tout cela au coin de mon feu, lorsque ma porte s'ouvrit, et un oflicier me sauta au cou : c'était mon ami Georges qui s'écria : — A nous cette fois-ci ! à nous Gonstantine ! Toutes les campagnes, par bonheur, ne se ressemblent pas, et les succès de cette année ont glorieusement réparé l'échec de l'année dernière. Notie artillerie a fait des miracles. C'est un général d'artillerie qui avait le comraandement'en chef, et qui va, dit-on, être nommé maréchal,

— Tant mieux, les olliciers qui ont commandé sous lui vont sans doute aussi avoir de l'avancement.

— C'est possible... Mais vous savez (jue je n'ai pas d'ambition... Tous mes désirs étaient de revoir la France et de retrouver mes amis.

— Il y en a, lui dis-je, que vous ne retrouverez pas : le diic est mort.

— Je le savais, me dit-il d'un air préoccupé... et il garda le silence.

Je devinais bien ce qu'il attendait de moi. Il ne voulait pas me parler de la duchesse; mais il espérait que, le premier, j'amènerais la conversation sur ce sujet; j'y avais une répugnance mortelle : les mauvaises nouvelles s'apprennent toujours assez vite...

Je revins donc à Constantine, il ne me répondit que par des moposyllabes; j'insistai de nouveau, et, cette fois, il me reçut comme un Bédouin, comme un Aa'abe, comme il n'aurait pas reçu Achmet-Bey lui-même.

— Parbleu! me dit-il avec impatience, nous avons le temps de parler batailles, quelles nouvelles en ce pays-cj ?

Il fallut bien alors lui faire part d(i la demande en mariage du major n*landais.

Cela devait être, me répondit-il froidement : je devais m'y attendre... Il est tout naturel qu'elle

épouse le pcj'e de son enfant C'est convenable;

et a-t-el le accepté?

— On dit que oui.

— Et quand ce mariage ?

— Très-prochainement, à ce qu'on dit.

Aloi's, ildcviul furieux et s'eini)orta contre la duchesse, selon son habitude ; car sa vie entière n'était qu'une colère continuelle contre elle! lui qui, pour tous les autres, était l'indulgence et la bonté même.

— Mais, lui dis-je, vous approuviez tout à l'heure ce mariage; vous le trouviez conveuable.

— Je ne dis pas non; mais puis-je trouver convenable une union aussi prompte! Au bout d'un an, à peine veuve, n'est-ce pas blesser toutes les bienséances que d'allicher une tendresse si vive et si empressée.... elle qui me jurait, avant mon départ, qu'elle ne l'aimait plus... Mais dès qu'elle le

disait, je ne devais en rien croire car cette

femme-là a passé toute sa vie à me tromper ou à se jouer de moi.

Et il marchait à grands pas dans la chambre, et probablement Nisida n'en eût fias été quitte fjour cette première tirade. D'autres allaient suivre immanquahlemout, lorsque Georges fut arrêté dans sou premier accès par l'entrée du maire, qui avait un air de triomphe.

Je devinai (ju'il avait une nouvelle. Cest quelque chose, en province, (ju'une nouvelle dont on est possesseur. C'est de l'occupation et de l'importance pour toute une journée !

— Une nouvelle, s'écria M. le maire, une nouvelle étonnante et imprévue ! La duchesse ne se

mari.^ pas!... le major est refusé positivement

refusé. 11 a repris des chevaux pour Paris; la nouvelle est certaine.

— De qui la tenez-vous?

— Du maître de poste.

D'après une pareille autorité, le doute n'était plus permis, et j'éprouvai un vif mouvement de joie. (Juanl à Georges, il venait de s'emporter trop vioiennnent contre Nisida, et sa colère était montée trop haut pour redescendre brusquement et sans transitions. Aussi, et après le départ du maire, murmura-t-il entre ses dents :

— Qui sait si cela est vrai? qu'en sait- elle ellemême? Elle a tant de bizarrerie, tant de caprices... Et pourquoi refuser son cousin? pour faire quelque autre choix qui ne vaudra pas mieux. ,.: ,,

— C'est possible, lui dis-je en le regardant, où pour rester libre.

— Oui, vous avez raison, s'écria-t-il, saisissant avidement une occasion de reprendre sa colère... pour être libre et coquette à son aise, poui' tenir la balanceentre vingt rivaux, pour les désespérer tous el n'en choisir aucmi.

— Vous êtes bien sévère envers elle.

— Je suis juste... après la manière dont ellem'a traité, après tous les torts qu'elle a eus envei'smoi.

— Il serait plus généreux de les oublier, maintenant surtout qu'elle est malheureuse.

— Malheureuse ! s'écria-t-il avec éjnotion. Vous croyez qu'elle est malheureuse 1!I et toute sa colère tomba.

— Elle a besoin de la présence et de la consolation de ses amis. N'irez-vous pas lui faire une visite?

— Aquoibon? Entourée comme elle l'est, aural-elle seulement le temps de me recevoir !

LA MAITRESSE ANONYME

— Qn'iniiKn'ti'? vous laisserez voire nom... vous aurez du moins rempli un devoir indispensable. Vous lui devez une visite de deuil el de condoléance.

— Vous le pensez?

— Vous ne pourriez y manquer quand vous

devriez vous faire violence.

— Allons donc ! puisque vous le voulez... j'irai domain.

Puis il reprit et ajouta :

— Je ne pourrai pas.

— Allez-y ce soir.

— 11 fait bien mauvais temps, et ce n'est guère agréable : n'importe.

D'un air de mauvaise humeur, il prit son chapeau et partit. Le pauvre garçon en mourait d'envie.

Ce qui se passa dans cette entrevue... je ne l'ai su que depuis; mais il me l'a répété tant de fois, qu'il me serait impossible d'en oublier un mot !

D'abord, ce ne fut pas sans une émotion bien grande que Georges aperçut de loin ce château qui renfermait son bonheur , son tourment et toutes ses espérances ! Elle était libre, il est vrai, mais en serait-il plus avancé? Et quel accueil allait-il recevoir? Jamais, se disait-il, elle ne m'a avoué qu'elle m'aimait; et, rappelant à son souvenir tout

ce qui s'était passé entre lui et la duchesse il

était obligé de convenir que, fidèle à tous ses devoirs, elle ne s'était montrée à lui que comme une amie tendre et dévouée; que , du reste, intlexible et sévère, elle ne lui avait jamais accordé la moindre faveur, ni donné le moindre espoir... et, si réellement elle n'avait pour lui que de l'amitié, pourquoi changerait-elle maintenant ?

Il entra dans la cour du château ; le cœur lui battit en demandant madame la duchesse, et bien plus fort encore, quand on lui eut répondu qu'elle était seule au salon.

— Ah! elle est seule!., dit-il avec embarras. Dans ce moment, il eût presque mieux aimé quil y eût du monde ; mais il n'avait pas le choix : il monta lentement les degrés en pierre du vaste escalier, traversa Tantichambre où se tenaient plusieurs domestiques portant encore la livrée de deuil. L'un d'eux ouvrit les grandes portes du salon : madame n'y était pas. Georges eut un mouvement d'elfroi. Elle était dans un très-petit boudoir attenant à la pièce principale, et quand on annonça M. Georges, elle se leva et lui fit signe de s'asseoir.

Du reste, ni étonnement, ni émotion... Le domestique sortit.

Georges fut d'abord atterré d'une réception aussi cérémonieuse : la froideur de la duchesse le gagna malgré lui, et, balbutiant avec peine quelques phrases banales, il lui demanda des nouvelles de sa santé.

— Très-bonne, répondit Xisida en s'inclinant. La conversation eu resta là, et Georges, pouj la ranimer, lui dit :

— Vous êtes seule dans ce vaste château ?

— J'attends du monde... des amis qui doiventarriver ce soir et venir passer queUiucs jours avec moi.

Georges n'osa pas demander qui l'on attendait; mais il répéta... Ah ! ce sont des amis qui doivent arriver...

— Oui, monsieur.

— La conversation s'arrêta encore. Cette fois ce fut la duchesse qui reprit la parole.

— Vous venez de Constantine, monsieur Georges, dit-elle.

— Oui, madame.

— On assure que cela a été admirable ! Et Georges, interdit... calculait en lui-même si, pour soutenir la conversation, il' n'allait pas être obligé de faire le récit du siège, lorscjue, en ce moment, plusieurs voitures roulèrent dans la cour, et Georges bénit les importuns qui venaient interrompre ce pénible tête-à-tête.

Les portes du salon s'ouvrirent brusquement ; on entendit marcher ou plutôt courir. Quelqu'un se précipita dans le boudoir, c'était Julia, qui, apercevant Georges et la duchesse, dans cet endroit retiré, tous deux, le soir et en tète-à-tète... s'écria en riant et en embrassant Georges : Enfin, vous savez tout, l'inconnue s'est fait connaître !

Georges, stupéfait, hors de lui poussa un cri

de surprise, ou plutôt d'eflroi, en voyant la duchesse tomber sans connaissance sur le divan du boudoir.

— Quoi! vous ne saviez pas! s'écria Julia désolée. ... Malheureuse, qu'ai-je fait? Voici mon mari et mon frère qui entrent dans le salon ; courez au-devant d'eux. . . je reste auprès d'elle. Et Georges, sans savoir ce qu'il faisait, s'élança dans le salon, où il reçut les embrassements du comte de Vareville et de Constantin, qui arrivaient de leur ambassade. Constantin avait commencé, sur ses succès diplomatiques, un récit dont Georges n'avait pas entendu un mot, lorsque rentra Julia. — Ne vous effrayez pas, dit-elle. La maîtresse de la maison est un peu indisposée ; dans une demi-heure il n'y paraîtra plus : elle me charge, en attendant, moi, son amie intime, de faire les honneurs et de commander à sa place. A dix heures le souper; d^it?i là, chacun peut s'installer dans ses appartements.

— Bravo ! s'écria Constantin. Je ne suis pas d'une tenue présentable, pas plus que monsieur l'ambassadeur; et quand il s'agit de faire sa cour à une jeune et jolie veuve, il faut paraître' avec tous ses avantages.

Les deux hommes sortirent du salon ; il était temps, Georges n'y tenait plus... il suffoquait. Mais, grâce au ciel, il était libre... il était seul avec la comtesse, et, dans un trouble inexi[ltimable, il tomba à ses pieds. ' '"

— Que faites-vous? que faites-vous? lui dit-elle en riant ; Georges, mon ann', vous vous trompez ! vous n'avez rien à me demander,' rien à attendre de moi... qu'un récit... que je vous dois depuis longtemps, j'en conviens et je suis prête à m'ac- (|uitter... si vous voulez vous relever, vous asseoir à côté de moi, vous calmer; et surtout ne pas trembler comme vous le faites, ni regarder à chaque instant du côté de ce boudoir, parce que, lorsque je

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parle, j'aime qu'on m'écoute ; d'ailleurs Nisida n'y est plus. Ce boudoir donne dans ses appartements, et elle vient d'y remonter.

Georges alors promit attention et silence; et, sans aucun préambule, la comtesse lui dit :

« Nisida est mon amie intime ; nous avons été élevées ensemble. Plus âgée qu'elle, je lus mariée la première ; plus tard, et bien malgré moi, sa famille lui fit épouser le vieux duc de *", qui était d'origine irlandaise, pair d'Angleterre et pair de France, ami et favori du roi Charles X. Tout se trouvait dans ce mariage... excepté un mari. De plus, il y avait un cousin, seul parent et seul héritier du duc... le major Hollydai, qui était furieux de se voir enlever une si belle succession ; mais il se consola en pensant que son illustre parent était presque septuagénaire, qu'il n'y avait pas à craindre d'héritier direct, à moins de grands malheurs ; et, ces malheurs, il voulut les prévenir autant qu'il était en son pouvoir. Il ne quittait point sa jeune cousine, il la surveillait avec une assiduité et un zèle qu'on aurait pris pour de l'amour ou de la jalousie, et qui étaient tout uniment de l'intérêt. Au spectacle, au bal, en soirée, la vue d'un adorateur ou d'un sHuple attentif... lui donnait la fièvre ou le glaçait detlroi... il employait tout au monde pour les éloigner, et le duc avait chez lui, sans s'en douter, et dans la même personne, un Sigisbé précieux et une duègne incorruptible qui ne lui coûtaient rien.

« Le pauvre major se donnait du reste une peine bien inutile. Sage et vertueuse par religion et par principes, jamais personne n'eut plus que Nisida le sentiment de ses devoirs et de sa propre dignité. Aussi le malheureux et défiant cousin commençait à se rassurer sur son héritage, qui, chaque jour, devenait plus probable et*ne pouvait guère lui échapper : ce n'était plus qu'une question de temps lorsqu'une nouvelle inouïe, inconcevable, prodigieuse, se répandit dans le faubourg Saint-Germain : le vieux duc de ***, à la seconde année de son mariage, en 1831, allait avoir un héritier. C'était un miracle de la Providence, qui ne permet pas l'extinction des grandes familles ; et la preuve évidente, c'est que la duchesse eut un garçon... Le vieux duc pensa en jnourir de joie, (^t le major se mit au lit. Il était sérieusement malade et manqua d'aller rejoindre sa succession défunte !

« Tels furent les eflets de ce grand événement... Quant à la cause, tout le monde l'ignorait, excepté, moi!... et une autre personne peut-être qui n'en fut pas plus avancée pour ça... »

Et la comtesse regarda Georges, qui redoublait d'attention.

Elle continua.

« 'Vous rappelez-vous, monsieur, le mois de juillet 1830, et la brillante société que j'avais réunie dans mon château d'()rs;iy : M. Georges y était, et beaucoup de jolies dames ! mais Nisida, que j'avais aussi invitée, n'avait pu venir. Elle était restée à Saint-Cloud avec la cour, où se préparaient alors de graves événements. Son mari, un

des conseillers, un des confidents intimes du roi, ne pouvait quitter 5on maitre dans une circonstance aussi importante. Nous, pendant ce temps, loin de nous douter de l'orage qui grondait, nous dansions dans mon salon et faisions de la musique, lorsqu'on vint me dire mystérieusement à l'oreille que quelqu'un demandait à me parler. Je sortis et trouvai dans une salle bassi Nisida, qui venait d'arriver à pied et déguisée. Je jetai un cri de surprise. — Silence, me dit-elle; et elle m'apprit rapidement comment, en trois jours, un trône et une dynastie venaient de s'écrouler !...

« Le duc avait perdu la tète; et de plus fortes que la sienne n'y auraient pas résisté. Il était persuadé que les horreurs de la première révolution allaient se renouveler; que sis jours allaient être mis à prix et ses biens confisqués; que lui, favori du roi, on le poursuivrait pour le massacrer; qu'il fallait à la hâte gagner la frontière et éniigrerde nouveau. . . Mais à qui se fier, et comment faire pour ne pas être reconnu ?

« Sa jeune femme, qui seule avait conservé du sang-froid et du courage, avait pris et cousu dans ses vêtements de l'or et des billets ; puis sans demander conseil à personne, elle avait affublé son mari d'un' redingote de palefrenier, elle d'un mauvais châle ; était sortie de Saint-Cloud, montée hardiment dans une petite voiture de la banlieue jusqu'aux environs de Versailles. Là elle avait laissé son mari... chez ma nourrice à moi, une brave femme qu'elle connaissait; puis, par les chemins de traverse , elle était venue à pied au château me dire : « Sauvez mon mari et faites-'.e sortir de France 1 » D'après son récit, il n'y avait pas de temps à perdre, et il fallait surtout que personne ne soupçonnât les proscrits auxquels j'allais donner asile : ce qui n'était pas facile avec ving^ personnes chez moi et un nombreux domestique. Je commençai par éloigner Hose, ma femme de chambre, dont l'apjjartement donnait dans le mien, et qui nous aurait entendus; sans compter que le cabriolet qui allait la mener jusqu'à Versailles, ramènerait le duc à Ursay sans éveiller le moindre soupçon. A onze heures du soir il était arrivé et nous étions tous réunis dans ma chambre, tenant conciliabule sur le^ mesures à prendre; mesures bien inutiles i)ar l'événement, puisque, le lendemain, et à six lieues de chez moi, voyant tout rentré dans l'ordre, le duc et sa lenime revinrent à Paris dans leur hôtel, sans avoir été, depuis, un seul instant inquiétés.

« Mais alors nous n'en étions pas là. et prévoyant quelques catastrophes, nous préparions, mon mari et moi, le déguisement de nos amis et leur fuite jusqu'à la frontière. Il était près de minuit, accablée par les événements et la fatigue de la journée, la pauvre Nisiila tombait de sommeil : je la conduisis à la chambre de KOse, que j'avais préparée près de la mienne pour elle et son mari ; et pendant que, dans la chambre à côté, le duc prenait avec nous les derniers arrangements pour le départ du lendemain, elle se hâta de s'endormir, et »

LA MAITRESSE ANONYME

La conitesso s"an'èta en cet endroit, et, regardant Georges qui écoutait toujours, elle lui dit avec impatience...

— Pour la fin de l'histoire, monsieur, vous la savez mieux que moi.

La comtesse se trompait... depuis quelques moments Georges n'écoutait plus... il avait vu s'entr'ouvrir la porte du boudoir et toutes ses pensées, toute son àme étaient là.

Nisida parut, plus jolie, plus toucliante que jamais, les yeux baissés, et tenant par la main un enfant aux cheveux blonds bouclés.

Georges courut se précipiter aux pieds de Nisida», saisit sa main, qu'il couvrit de larmes, ne pouvant murmurer que ce mot : Pardon! pardon!!!.

Nisida baissa de nouveau les yeux sans lui répondre; mais elle prit son fils et le jeta dans les bras de son amant... de son mari !

Ah ! comme Georges le serra contre son cœur et le couvrit de ses baisers ! comme alors il le trouvait beau!

Quelques jours après, mon ami Georges avait une immense fortune, un beau château et une femme charmante.

FIN DE LA MAITRESSE ANONYME

LA CONVERSION

LA CONVERSION

ou

fi L'IWIPOSSIBLE NUL N'EST TENU

(La cdlnle de Fra-Ambro?io. — An fond, son confossionnal — Sur une table un chapelet, des iiapiers, des livres de piété.)

AMBROsio. Je ne puis écrire, je ne puis m'occuper. Et mon sermon de demain !.. je n'eu ai encore rien préparé. Pourtant je dois le prononcer devant sa sainteté, devant les cardinaux, devant tout ce que Rtmieadeplus distingué. Et ces femmes si brillantes d'attraits et de parure!... oh! oui, c'est le dernier jour de la semaine sainte, elles y viendront toutes, avant d'aller au Corso. Allons, à quoi vais-je penser? Chassons ces idées, travaillons. {Entre Girolamo.) Qui vient là?

GiROLAMO, d\(n air béat. Votre fidèle valet, monseitjmeur, qui vient vous prévenir que la cérémonie est pour midi.

AMBROSIO. Quelle cérémonie?

GiROLAMO, du même ton. Le mariage du marquis de Gondolfo, le gouverneur de Rome. Par saint Phanuce. mon patron, avez-vous oublié que c'était vous qui deviez lui donner la bénédiction nupli;ile ? Faveur insigne pour le couvent des dominicains, ce qui nous fait assez de jaloux chez les révérends pères de Jésus.

AMBROSIO, travaillant sans l'écouter. Quel bavardage !

GIROLAMO. Je vais préparer votre étole et votre chasuble. Laquelle mettez-vous? Celle en moire bleue, ou plutôt celle vert et or qu'on vous a envoyée ce matin avec deux caisses de confitures?

AMBROSIO. Envoyée! Et qui donc?

GIROLAMO. On l'ignore : sans doute quelque grande dame de celles qui étaient hier dans l'église de la Piazza Sciarra cà votre sermon. Quelle afiluence ! quels beaux équipages ! On dit que le cardinal Fesch et toute la famille Bonaparte y assistaient.

AMBROSIO. C'est vrai, un auditoire de rois déchus.

GHioLAMO. Et qn.'l ell'et vous avez produit ! Toutes les femmes sont sorties les yeux rouges et le mouchoir à la main. Ce qui a surtout excité l'enthousiasme, c'est l'endroit où vous faisiez le tableau des

saints devoirs du mariage et du bonheur conjugal.

AMBROSIO. Et comment le sais-tu, toi qui étais resté à la porte ?

GIROLAMO. Je Tai entendu dire à la duchesse de Popoli, qui sortait avec le comte de Lucques.

AMBROSIO, à part. Ah ! elle y était avec son amant.

GIROLAMO. J'ai eu l'honneur de leur ofl'rir de l'eau bénite, et tous les deux s'écriaient que c'était un sermon admirable.

AMBROSIO. Et surtout bien utile. C'est encourageant pour celui de demain.

GIROLAMO. Voici aiissi des lettres que je vous apporte.

AMBROSIO. C'est bon ; je les lirai plus tard, je travaille.

GIROLAMO. Toujours travailler, comme un homme de rien, comme un savant, vous qui êtes d"unc des premières maisons des États romains; une famille si noble et si nombreuse !

AMBROsro, avec amertume. Trop nombreuse en effet pour ({ue nous puissions partager ! Aussi les titres, les dignités, la fortune, le droit même d'être heureux, tout a été pour mes frères aines; et moi, qui n'avais d'aulrç tort que d'être le dernier, je l'aurai expié bien chèrement peut-être !

GIROLAMO, (i'u/j ton patelin. Par les saints apôtres, vous n'avez pas à vous plaindre. Vous êtes en passe d'arriver à tout, évèque, cardinal, et, qui sait même? Les princes de l'Église sont bien vieux, et vous êtes bien jeune ; et, honoré de tous, comme vous l'êtes, monseigneur, distingué par vos talents, par votre conduite irréprochable...

AMBROSIO. Oui, jusqu'ici je me suis conduit en honnête homme, et Dieu, je l'espère, me fera la grâce de continuer. J'aimais... j'aime l'état auquel je me suis voué; je n'en connais pas de plus beau, de plus respectalile que de secourir le faible, de consoler l'allligé, et d'enseigner la vertu en en donnant l'exemple. Mais à côté de ces devoirs ipieje respecte et que j'honore, poimjuoi en est-il d'autres que Dieu n'a pas voulus, et que le caprice des hommes nous a seul imposés ?

LA CONVERSION

c.inoLAMo. Qiio voiili'z-vous dire?

AMBUosio. liituî. Laissr-iiloi. Quand ces idt'es-là se piTsenlent ù mon esprit, mon sang bouillonne^ mo tète est en feu; je ue vois, je n'entends plus rien. (Rcj oussant seslkres) Suspendons ce travail... Donne-moi mes lettres. {Girolamo lui présente plusieurs lettres, puis va et vient dans Vapparteinent en préparant ce qu'il faut pour la toilette de son, maître.)

AMBROsio,ourrfl?i< /a ;)r6?)u'érc. Ah ! c'est d'Edouard Villougby, mon ami, mon camarade d'études. Je n'avais pas eu de ses nouvelles depuis qu'il était retourné en Angleterre, sa patrie : {Lisant.) « Mon « cher Ambruise, nous ne sommes point de ces a gens chez qui la différence d"opinion ou de « croyance rend impossible l'amitié. La religion « catholique, où tu as été élevé, la religion pro- « testante, que je professe, se ressemblent en bien « des points, et celui d'aimer son prochain comme « soi-même m'a paru de tous leurs préceptes le « plus facile à exécuter, depuis le jour où je t'ai « connu. » {S'iitttrron^pani.) Ce cher Edouard! « Ainsi que toi, le plus jeune fils d'une nombreuse {( famille, et destiné, comme toi, à l'état ecclésias- M tique, j'ai reçu les ordres au mois de janvier « dernier; et je me trouvais heureux dans mon « ])e1it presbytère, situé à deux lieues d'Oxfort, cf dans un endroit délicieux, lorsqu'un autre évé- « nement est venu encore ajouter à ma félicité. Le M pasteur voisin, le meilleur et le plus vertueux « des hommes, a une famille charmante, à laquelle « il a consacré tous ses soins. Si tu savais quelle « union, quel bonheur règne dans ce ménage; si « tu voyais surtout Emma , sa fille aînée , qui « charme les jours de son vieux père, et qui bien- « tôt embellira les miens, car je l'ai demandée en « mariag*^, et le mois prochain elle sera à moi, « elle sera ma femme. Conçois-tu mon bonheur! » (S'arrfiianl et froissant la lettre entre ses mains.) Oui, oui, je le conçois, moi à qui un pareil sort est interdit, moi qui vivrai et mourrai seul, sans qu'aucune main amie vienne fermer mes yeux. Il n'y avait qu'une personne qui autrefois m'aimait, une pauvre fille... Juliette, Tenfant de ma nourrice, ma sœur Je l'ai mariée à un autre, elle a maintenant un mari, une famille; et moi, jamais je ne dirai : Ma femme ! mon fils!... Ces mots-là me sont défendus : la }jeusée même ne m'en est pas permise. Un concile l'a décidé ainsi. Un concile! ! ! ils se sont levés, ils ont été aux voix, et cinq ou six qui l'ont enqjorté nous ont condamnés à tout jamais à être malheureux ou coupables.

GIROLAMO, rentrant. Monseigneur, vous n'entendez pas? voici les cloches qui annoncent l'arrivée du cortège, et il faut vous préparer pour ce mariage.

AMBiiosio, à part. Un mariage! encore un mariage!., et c'est à moi de le bénir! Ces biens dont ils nous ont déshérités, ils nous obligent encore à les leur dispenser. {A Girolamo.) Allons, dépèche-toi. {Oiicrant une autre lettre.) Ah ! c'est du gouverneur, c'est du nouvel époux... 11 me re-

mercie, il épouse une jeune fille noble et riche, la belle (iaëtani. Je me la rappelle ! assidue à mes sermons, placée près de moi, attentive à mes moindres paroles, je voyais toujours ses yeux noirs fixés sur les miens. ( Avec un soupir.) Ah! que son mari est heureux; elle est bien belle ! [Reprenant la Litre qu'il achève.) Que me demande-t-il? que veut-il encore? « Ma femme, qui tient en haute estime et « votre sainteté et vos vertus, me charge de vous « faire passer un avis important. Vous avez de « puissants ennemis, les révérends pères jésuites, a qui vous regardent comme un déserteur de leur « ordre, ne vous pardonneront jamais l'illustration « que vos talents et votre éloquence répandent sur « l'ordre des Dominicains ; ils ne négligeront au- « cune occasion de vous perdre ou de vous nuire ; « ils font épier toutes vos démarches. » (S'arrêtant.) Tant mieux. « Tenez-vous sur vos gardes, et en cas « de danger, comptez sur nous en tout temps. « Mais en échange de cet avis et de l'admiration « qu'elle a pour vous, ma femme réclame une « grande faveur, que jusqu'ici vous u'avez encore « accordée à personne. » (S'arre'tant.) Et laquelle? « Puisque c'est vous qui aujourd'hui l'aurez ma- « riée, daignez être désormais son guide spirituel « et son directeur, je joins mes prières aux siennes, « tant à cause de vos mérites qu'à cause de l'hon- « neur qui en rejaillira sur notre maison. » {S'arrêtant et rêvant quelques instants.) Y pense-t-il? Non, non, jamais : j'ai juré d'être honnête homme, et ces yeux noirs m'en empêcheraient. Je ne m'y exposerai pas, je refuserai. {On entend de nouveau sonner les cloches.)

GIROLAMO, tout en l'habillant. Voici l'étole et la chasuble. Entendez- vous tout ce bruit autour du couvent? Les voitures encombrent la rue; c'est toute la noblesse de Rome, et déjà aux portes deux ou trois mille mendiants. La cérémonie sera magnifique.

AMBROsio. C'est bien; est-on venu ce matin?

GIROLAMO. Ces étrangers que je soupçonne être des Anglais, des hérétiques qui crient toujours famine.

AMBROSIO, lui donnant de l'argent. Tu leur donneras cela.

GIROLAMO. Je leur ai demandé leur billet de confession, ils n'en ont pas.

AMBROSIO. Qu'importe, s'ils ont faim?

GIROLAMO. Il est venu aussi le signor Zambardi, l'ouvrier en marbre.

AMBROSIO. Ah ! le mari à Juliette.

GIROLAMO. Il est sans ouvrage, et son fils aine a la fièvre.

AMBROSIO, à part. Pauvre Juliette! j'évite de la voir, elli! doit croire que je la néglige. {A Girolamo.) Écoute : tu es un bon et fidèle serviteur, en (jui j'ai confiance; ce soir tu passeras chez Zambardi.

GIROLAMO. Y pensez-vous? La fièvre est dans leur maison et dans le quartier.

AMBROSIO. Tu as raison, il y a du danger, j'irai moi-même; c'est mon devoir. Adieu. Mets tout cela en ordre, je reviens dans l'instant. (// sort.)

LA CONVERSION

mmm^M.

Ce fatal combat,,, qu'il n'ait pas lieu... je vous en prie!

GiP.OLAMO, s'inclinanf. On], monseigneui', votre excellence, votre yràce peut compter sur moi, sur mon zèle... {Reyardanl par la porte de l'escalier.) 11 est descendu, je ne l'entends plus. {Se relevant.) Cela va bien^ et, grâce au cit^l, je n'ai pas grand'peine à gagner les deux cents écus (jue nie donne le père Barnabe, qui, par lànie du Christ, est un digne et respectable religieux; car enfin je ne suis plus à son service, et il nie paie pour T'tre an service d'un autre, et il ne me demandti pour cela (|ue dé lui dire ce que l'ait mon nouveau juaitre, et les personnes qu'il voit, et les endroits où il va. Ça n'est pas ditlicile, et ça ne lait de tort à personne. Cejjendant, comme je songe à mon salut avant tout, jt? m'en suis fait un cas de conscience, j'ai eu des scrupules, je me disais : 11 me semble que de deux maîtres il faudrait être lidele à l'un ou à l'autre. J'ai consulta là-dessus le père Fortis, un autre jésuite, qui m'a prouvé que je pouvais être tîdèle à tous les deux, pourvu que je les servisse avec la

même lionnêteté, ce qne je fais. J'ai doublé de zèle en raison de mes doubles appointements, ce qui est, je crois, d'un honnête homme. D'ailleurs, ji^ suis porté de cicur pour l'un comme pour l'autre : le père lîarnabi' a de si bonnes manières, et frère Ambrosio est un si saint personnage, nn ange qui peut braver les investigations et les jugements des hommes, {Se mettant à genoux.) 0 mon Dieu, vois dun œil de miséricorde un misérable pécheur ; et si jamais, comme il y eu a qui le disent, tu voulais me damner pour mes relatiuns avec les bons pèn^s jésuites,,^i c'était ton intention, j'espère qn'avant de le faire tu y regarderais à deux fois, et que les services que j'ai rendus à monseigneur Ambroise entreront en ligue de compte et compensation auprès de ta justice éternelle, que j'implore au nom du l'ère, du Fils et du Saiul- Fsprit. Amen ! (// reste quelque temps à genoux et eoiitinue de prier bas; puis il éeoute et se lècc ) Ou monte l'escalier; serait-ce déjà monseigneur qiii

LA CONVERSION

Aiubiùsio d.ns l'upj arlenient de Loretta.

revient? Moi qui voulais jeter un coup d'œil sur ses papiers, car je suis arriéré depuis avant-hier. Ce sera pour une autre fois; c'est lui. {Entre Fra- Ambrosio d'un air agité et en désordre.)

AMBROsio. Ils sont unis!.. J'ai pu leur échapper, je suis sorti ; me voilà seul, respirons. (5e jetant sur un fauteuil. ) Qu'il m'a fallu de force pour me vaincre, pour cacher à tous les yeux les tourments que j'éprouvais! Elle était brillante de tant de charmes ! Comment sais-je cela? Je ne voulais pas la regarder, et je n'ai rien perdu de sa parure. Je vois encore cette coiffure élégante, ces tleurs, ces diamants, ces voiles transparents qui la cachaient à peine! et comment l'éviter? comment oser même baisser les yeux? Elle était là devant moi, à genoux. Malédiction sur elle etsur moi ! J'ai couru au pied de l'autel implorer Dieu, qui m'abandonnait ; je, voulais feuilleter le livre saint et y trouver des prières, tout se brouillait sous mes yeux, je ne voyais rien que ses beaux bras et ses blanches épaules. Enfin

réunis ant mes forces et mon courage, je suis revenu à elle : ma voix tremblait en prononçant les paroles qui la livrent à un autre; et quand j'ai senti sa main dans la mienne, et que cette main il a fallu l'unir à celle de son époux, la rage était dans mon cœur. Et lui, le cruel, sans égard, sans pitié pour moi, comme il la regardait avec amour! quelle ardeur brillait dans ses yeux ! Et tous deux me remerciaient encore, me renouvelaient leur offre de ce matin, me suppliaient de ne pas les quitter, de regarder leur maison comme la mienne. Sans leur répondre, je me suis dérobé à leurs transports ; j'ai traversé la foule qui se prosternait devant moi et me demandait ma bénédiction. La bénédiction d'un coupable, d'un maudit! [Levant les yeux et apercevant Girolamo qui est devant lui.) Que me veux-tu? que fais-tu là?

GIROLAMO. J'observais l'agitation où je vous vois et qui miuquiùte. Seriez-vous malade?

AMBROSIO, montrant son cœur. Oui; le mal est là.

LAGNY. — Imprimerie de ViiHT et Ci».

LA GOiNVEnSIOiN.

GiaoLAMo. E?î-ceqiie ce'a vous pr^iid souvent?

A^:iîiiorfio. Chaque .iour, à chaque instaul. Ces tourmenls-là ne finiront qu'avec moi, et je n'ai pas vingt-cinq ans.

GiROLAMo. Du courage, mon doux maître, et puisque vous souffrez, je vais renvoyer vo-; pénit.m1('s; car il y a là beaucoup de uiMudc (jui allend jiour !a coul'esi^Jon.

A.MBROiio. Ils altendcnl, dis-luV tiiis-les eiilrer.

(aaoLA-MO. Il y a le père Philip] e vA. le père IJartliolomée qui pourront les entendre.

AMBP.o.sio. Je dois les aid(!r; c"est mon devoir.

GIROLAMO. El vos soufli'inces?

AMEROsio. Raison de plus : le sentiment dud.voir console et soutient, j'en ai besoin.

GIROLAMO. Il y a de grands seigneurs, de grandes daines, et des gens du peuple.

AMBROsio. Cumineuçonsi'ar ci'U\-ci. {Moniraul le ft;)(/c.v.s/()»;i«/.) C'est là surtout quehis dcrnii'is doivent être les premiers. (// .^e wci ùaiis le cmfe^r^ liuiuui/; Girulamo vu oiicrir ta parle à ilioif^y tntte Loretta couvcr:c d'un coilc. Elle s «^)/«rw;/(<? (tu ronfefsionnal, sagcnoaiUc et commence sa pri^^'e, Girulamo est sorti )

AMBROsio, caché dans le confessio: nat. Dites Vûtre Coh/lteor.

LORETTA. Confittor Dioomnijiolenli, healw AIari(^ semjer virgiiii, bealo Micliacti archtiiKjctu, uculi) Joaiml Jiujitislœ, sanclis aposloti-i Pelro cl Paufa,, ODiitilnis sanclis, e( lilu, ]i(ilcr, quia pcc-aci.

AMDRdsio. De quoi vous accusez-vous, ma tille V

LORETTA. Jem'HCCUse d'un grand péché dont je viens vous demander l'absolution.

AMDROsio. Je vuus écouto.

LORETTA. Vous n'ètos pas le père Augiistin, c(dui qui m'entend d'ordinaire?

AMRROoio. Non, ma fille ; il est malade.

LORETTA. Alors peu inqjorte. J'ai dix-.sept ans, et tant de gens m'ont dit que j'étais jolie que j'ai Uni par le croire. Mais je n'en suis pas plus tière pour ça, et j'ai toujours rempli exactement mes dévotions, tant à la sainte Vierge qu'à Notre-Dame de Lorelte, ma patronne, dontj"ai la statue dans moti oratoire.

AMiiRO 10. C'est bien; ajirès.

LORETTA. Avec tout ça, et à l'aide de mon état de couturière, le sevU que j'aie appris, je serais morte de làim l'année dernière, moi et nies (jualre frères et sœurs, dont je suis funifiue soutien, lorsqu'un SûigiKîur anglais, «[ui passait à Hume, me (il la cour.

AMURusiu. J'entends : vous raimàles.

LORETTA. Non, mm père,

AMRROdio, C'est bien. Vousavez repoussé ses vaHi\..

LORETTA. Non, mon père. C'est-à-dire, ce n'est pas moi ; c'est ma tante, (|ui est loueuse de chaises à l'église Saint rierre, et '|ui m'a dit que je me devais à ma t'amille. Sans cela, et [tour rien au monde..,

AMRROsio. Malheureuse enfant ! vous avez [lU écouler ses perfides conseils! et voilà ce crime ipii pesait sur votre conscience'/

LORETTA. Non, HiQU pève. Je m'en suis déjà ac-

cus-e l'année drrnière, et j'en ai eu l'ab-olntion du cardinal-vicaire, qui, anivs le dé'part du si.dgneur anglais, avait daigné se charger de moi et de mon silut. Il m'avait donné un hôtel, un équipage ; et quand le pape o'iiciait à la chapelle Sixtine, j'avais toujours une tribune réservée, et je serais encore dans la bonne voie, sans un jeune Eranrais qui n'avait ri{ni, car il était evilé. Ji,' lui ai tout donné; et il m'a quittée pour une autre. Il m'a lait bien de la peine ! Aussi, de tous ceux qui m'ont aimée depuis, c'est le seul que je n'aie pas oul)lié. Mais toutes Ces l'autes-là m'ont été pardonnées à Noël dernier, et j'ai communii' depuis.

AMHRosio. Alors que me voulez-vous? Qui vous aillent!?

LORETTA, Un péché que j'ai comuis avant-hier bien maigre moi, et qui depuis deux nuits nrempèche de doriuir. C'était, couime je vous l'ai dit, avant-hier, jeudi saint; j'avais daz moi à souper deux jeunes peintres; ces artist..'s, ça ne respecte t'ieiplsont bu du vin de leur pays, du vin de Cliampagne ; ils riaient, ils chanlaie.iî des chansons d'uh nommé Béraiiger, que j'ai retenues tout de suite, et f[ue je vous cliauterais si j'osai.--.

Lu ;tj, ma L sitte,

Tii m'as tfomiio luiijour?.

AUBv.rtAù. rinicrrampanf. Ce n'est pas la peine.

LORETTA. Et au milieu de leurs chansons, de léiU'S éc.'ats; de rire^'|e uc sais comment cela s'est fait, on ne se défie de rien quand on rit. j'ai mangé, sans y prendre garde, une aile de poulet qu'ils avaieiii mise sur mon assiette.

AMRiiosio. Comment?

LOïxETïx, , pleurant, Je ne m'en suis aperçu qu'après. 0 iuon bon angel 0 Notre-Dame de Lorette, nia patronne ! \ de la viande un jeudi-saint ! ! Toutes mes voi.-ines m'ont dit que je ne poniTais pas faire mes pàqiies, et que je st;;ais damnée. 0 mon })ère, ayez pitié de moi ; je ne veux pas être damnée. Jesuis une bonne catholique, et pour avoir l'absolution, je me soumettrai à ce que vous ordonnerez. Je dé]uniserai, s'il le faut, en cierges et en cu;-vo!o, tout ce qut3 je gagnerai dans l'année.

AMRROSIO. Cela ne suliit pas.

LORETTA. Le père Augustin n'est pas si sévère. Est-ce que ce n'est pas le seul inoyendèlre agréable à Dieu? Est ce qu'il y en a d'autres?

AMimosio. Pauvre brebis égarée ! Je dois vous l)laiudre, plutôt que vous blâmer; car vous ne me t'ompiendriez pas. Est-ce que la situation à lai[uelle vous êtes cûiidanmée ne vous rend pas malheureuse?

LORETTA. Non, mon père ; j'y ai toujours été.

AMBROsio. Et vous u'avcz pas de remords?

LORETTA. Jamais. Pouniuoi en aurais-je? Toutes les grandes dames de Home font comme moi ; et comme moi, elles n'ont jkis deux frères et deux sœurs à nourrir. Us sont si gentils, et ils m'aiment tant ! Malin et soir je leur fais dire Ieui*s prièivs, l't je leur appreuils déjà leur catéchisme. Venez les voir> mon père.

LA CONVERSION

AMnuosio. Moi ! Y pcnscz-vons?

LoitETTA. Pourquoi non? Je vois îlnssi des gpns comme il faut, des i^cns de bien, des prélnls.

AAiituosio. Qu'eutends-je! ù ciel! et comment l'oseiit-ils? Comment peuvent-ils^ sans se compromet tro...

LORETTA. Ah ! rien n'est plus facile. Je demenre près du Ponte-Rotto, non loin de la maison de Rienzi, et à côté des mines du temple de Vesta.

AMBnosio. Ci'la se trouve bien.

LORETTA. A merveille ! parce que ma maison est adossée jnste à l'église de Saint-Barthélemi; et dans le temps, le cardinal-vicaire, dont je vons ai parlé, avait fait faire nne porte decommnnication; de sorte qu'on entre par l'église, et puis, près de la sacristie, à côté du bénitier, nne petite porte... c'est la mienne; on frappe trois coups : personne ne vons voit; et ce qu'il y avait surtout de commode pour le cardinal, c'est qu'en sortant il pouvait faire sa prière. Aussi il n'y manquait jamais ; et c'est de lui, mon père, que je tiens les sentiments religieux qui ne m"ont jamais quittée, et qui font qu'aujourd'hui je suis ^i désolée et si malheureuse du péché pour lequel vous me refusez l'absolution.

AMBROsio. Cela dépendra de vous. Passez cette soirée seule et en prières, et revenez demain.

LORETTA. Avant lagrand'messe?

AMBR03I0. Oui. ma tille.

LoiiETTA. Et alors je pourrai communier. Ah ! que je suis heureuse ! combien d'ici là faudra-t-il dire de Pater et (ÏAve?

AMBROsio. Trente.

LORETTA. J'en dirai le double.

AMBROSIO. Achevez votre Cnnfileor.

LORETTA, se frappant le sein. Mcd culpâ^ med culfd, med maximd culfd. Ideo precor becitam Mariam semper virginem, bcalum Michaelem archc.nfjelum , bealtim Joannem Bapthtam , sanclos aposlolos Pelriim et Paulum, oinncs sanclos. et te, paler. orare pro me ad Dominum Deum nostrum. Misereatur noslri omnipotens Deus , et, dimissis peccalis noslris, perducatnos ad vitam œternam. Amen! [Lorella fait le signe de la croix, baisse son voi(e, se lèm et sort.)

AMBROSIO, seul cl rêvant. Jamais je n'avais rien entendu de pareil. Quoi! des prêtres! des prélats! des princes de l'Église !.. (5e levant et marchant.) Pourquoi donc alors défendi z-vous prr vos écrits*» et vos discours ces lois absurdes et injustes dont je me plains? Pourquoi les approuvez-vous hautement? C'est donc pour les violer plus sûrement en secret, pour chercher tous les moyens d(^ les éluder, de vous y soustraire? N'est-ce pas 'attester par là même qu'elles sont impossibles à remplir, et que les lois de la nature sont plus fortes que les vôtres? Pourquoi donc les avez-vous faites, ou pourquoi tardez-vous à les abolir? Un ménage heureux, une femme, des eufants, sont-ils donc des crimes si grands que, pour y échapper, il faille préférer le désordre et le vice ? C'est là leur sort cependant. Et moi qui fuis leur exemple, moi qui suis fidèle à des lois que je déteste, pourquoi n'éprouvé-jc pas cette

satisfaction Intérieure qui accompagne toujours l'accomplissement d'un sacrifice ou d'un devoir? Ce contentement, je le cherche en vain, et ne le trouve ni dans mon cœur, ni dans ma conscience, ni mèuie dans le bonheur des autres. Que nous soyons humains, bienfaisants, charitables, que la société exige de nous ces vertus, je le conçois : elle y gagne quelque chose; mais que gagne-t-elle aux tourments que j'endure? que lui en revient-il? quel avantage pour elle? et moi que dévore une fièvre ardente, moi qui passe sans repos et mes jours et mes nuits, faudra-t-il donc combattre et brûler sans cesse? Faudra-t-il, pour glacer ce saug qui bouillonne dans mes veines, attendre le froid de la vicîillesse ou celui de la tombe? Non. C'est souffrir trop longtemps; c'est être trop malheureux. Dieu ne peut pas avoir condamné une créature humaine à de pareils tourments. J'irai trouver Juliette, qui m'aimait, qui m'aime encore : je lui dirai : Prends pitié de moi... (S' arrêtant.) Non, non... Troubler la paix de son àm.e, le contentement d'elle-même? Pauvre femme! elle n'a que cela (Recommençant à se promener.) Le gouverneur est riche, il est heureux ; lui et sa femme veulent absolument m'attirer dans leur maison. {.Souriant avec amertume.) Sa femme!., dont la coquetterie et les regards depuis si longtemps me poursuivent. Oui, je ne peux m'abuser, c'est pour triompher de moi, c'est pour me voir à ses pieds qu'elle d^^^sire si ardemment m'avoir pour directeur; et je lui céderais! et je tronijîerais la confiance de son mari ! Non, non; Juliette et elle doivent m'ètre sacrées ; elles ne s'appartiennent plus. Jamais je ne jetterai les yeux sur la femme d'un autre. C'est là ce qui serait coupable. (// s'arrête, et regarde te confessionnal.) Màk cettejeune fille, qui tout à l'heure... elle n'appartient à personne, pas même à elio» même. {S' éloignant avec horreur.) Ah ! (juelle idée ! Comment a-t-elle pu n» venir? JMon Dieu, chassela de ma tète et de mon creur. {Se jeiani à genoux decant un tableau de la Vierge.) Sainte madane. Vierge sainte, viens à mon aide, calme mes sens et le délire qui m'agite. C'est toi seul que j'aime; viens, et que tes attraits célestes. . . {ReganUmt la figure de la madone.) Ah ! qu'elle est belle ! Mtilheureux que je suis ! Dans celte image mémo je ne voisplusladivinité.jen'yvoisqu'une IV'uune. Voilà ces traits enivrants (pii portaient le tronble dans tout mon être. Voilà ces Ix'aux bras, ces blanches épaules qui depuis ce matin sont devant UK'syeux. Je ne puis doue plus j)rier sans être criminel ? Comment résister encore? Commeut rester maiire de moi-même? Vousqui l'exigez, vous qui m'ordonnez d'être plus qu'un homme, ordonnez donc à mes yeux de ne pas voir, à mon cœur de ne pas battre, à mon sang de ne pas circuter dans mes veines ; et si je ne le puis, vous direz que je suis coupalUi} ! Non, je ne le suis pas; j'en appelle à Dieu même, qui voit mes tourments et mes combats; à ce l>ieii j qui m'a créé, comme ses autres enfants, pour vivre i et pour sentir; à ce Dieu donl je suis fe serviteur | et le ministre, et qui n'a pas voulu que, pour avoie I

LA CONVERSION

1 le droit de le servir, on fût voué au malheur. Nulle part il ne J'a dit; ce n'est pas sa volonté ; c'est celle des hommes, et je la brave ; jy suis décidé. {Entre Girolamo.) Que me veux-tu?

GiROLAMO. Je venais prendre vos ordres.

AMBROSio, avec agitalion. Mon chapeau, mon manteau; je vais sortir.

GiROLA-MO. Pour aller chez le signor Zambardi, le mari de Juliette ; vous aviez dit que vous lui porteriez des secours.

AMBROsio. Oui, tu as raison ; des secours qui puissent désormais la mettre à F abri de la misère, et surtout de la séduction. {Ecrivant) Ce mot à Taddeo le banquier. Deux mille écus romains. (// remet la lettre à Girolamo, et se promène d'un air agité.) Loretta, près le Ponte-liotto !

GIROLAMO, le fuicant. Ah! c'est pour la signora Loretta qu"est cet argent?

AMBROSIO. Qui te parle de cela?

GIROLAMO. Je l'ai cru; vous me donnez une adresse près le Pontc-Rotto.

AMBROSIO. L'ai-je dit? je me suis trompé, je pensais à autre chose. Ce billet au banquier seulement. Il saura ce qu'il a à faire.

GIROLAMO. Vous suivrai;je?

AMBROSIO, préoccupé. C'est inutile. Je reviens... je sors... je... Sais-je moi-même ce que je veux faire? Laisse-moi. {Il sort.)

GiROLA^tfo. C'est singulier! je ne l'ai jamais vu ainsi; et ce nom de Loretta qu'il a prononcé... (Loretta près le Ponte-Rotto.) Il me semble que ce nomlà ne m'est pas inconnu. {Montrant la lettre.) Certainement je lui obéirai ; c'est mon devoir ! mais suivons-le d'abord de loin, et voyons où il va, pour en instruire sur-le-champ mon autre maître, le père Barnabe, car c'est encore mon devoir, et Dieu aidant, je veux les remplir tous. {Il sort.)

(L'appartement de Loretta rirhement décoré. — Au fond une madone au dessus d'un divan.)

LORETTA. Eh quoi! déjà me quitter?

AMBROSIO, d'un air sombre. Il le faut, Loretta.

LORETTA. Reste encore, je t'en supplie : Zerlina, ma camérière, va voir si tu peux sortir. Ta voix est si douce à mon oreille ! Tu me parles un langage qui m"est inconnu. Et puis tu as un air si triste ! Tout à l'heure, près de moi, des larmes roulaient dans tes yeux.

AMBROSIO, à part. Oui, mou àme est triste et flétrie; elle était née pour un autre bonheur, pour un bonheur qu'on peut avouer.

LORETTA. Est-ce que tu es fàclié, mon doux seigneur? est-ce que tu m'en veux?

AMBROSIO. Non pas à toi, {A part.) mais à ceux qui m'ont condamné à chercher dans lombre de pareils plaisirs ; mon cœur seul désire encore, et sent jjlus que jamais ce (jui lui mau([ue. Ah ! qu'on doit être heureux d'un amour véritable, de cet amour pur et légitime qu'ils m'ont interdit, et que

j'ai toujours rêvé! Combien alors les vertus sont faciles! Tous les devoirssont un bonheur. Edouard, Edouard, tel est ton sort. Et le mien !!! (// re-te la tète appuyée dans ses mains.)

LORETTA. Tu ne me réponds pas? Sombre et rêveur, tu gémis. Quelssont tes chagrins? dis-les-moi.

AMBROSIO, la regardant douloureusement. Ah ! tu n'y peux rien.

LORETTA. Peut-être? Et puisque tu es malheureux, tiens, reprends tes présents, je n'en veux pas.

AMBROSIO, rougissant. 0 ciel ! quelle humiliation !

LORETTA. Eh quoi: tu me repousses? c'est mal à toi, c'est me faire de la peine; je ne veux rien de ceux que j'aime... et je t'aime.

AMBROSIO. Ah ! tu blasphèmes en prononçant un pareil mot.

LORETTA. Pourquoi donc?tu es jeune, tues beau, ton front est noble et majestueux ; et dans tes yeux noirs si doux et si mélancoliques, il y a je ne sais quelle expression de tierté qui m'impose et m'inspire du respect. Tu n'as voulu m 'avouer ni ton nom, ni ton rang ; mais tu m'es supérieur, je le sais, je le devine : n'importe, si tu le veux, je t'aimerai comme mon égal.

AMBROSIO, la regardant avec étonnemenl. Que distu?

LORETTA. Ah ! il n'y a que ceux-là qu'on aime

j bien; et puis, s'il faut te le dire, tu ressembles à

j quelqu'un que je n'ai vu qu'une fois de bien loin,

I mais dont les traits et les paroles sont gravés dans

mon cœur.

AMBROSIO. Oii l'as-tu vu?

LORETTA. A l'église Saint-Pierre, où il prêchait.

AMBROSIO. Quoi! ce serait?..

LORETTA. Ne le connais-tu pas? Toutes les beautés romaines en raffolent, c'est à qui s-^ mettra le plus près de sa chaire les jours de sermon. Aussi on ne peut en approcher ; les grandes daines prennent les meilleures places. Il est mieux que toi encore ; il est plus grand, surtout quand il parle : il parle si bien ! Moi, je ne crois pas à un prédicateur, quand il est petit ou quand il est laid.

AMBROSIO, souriant. Vraiment?

LORETTA. Et de temps en temps ta voix m'a rappelé la sienne.

AMBROSIO. Quelle folie !

LORETTA. Ilest vraique partoutjecroisrenfendre. •Ce matin encore, au coufessiuiiual...

AMBROSIO, troublé et l'interrompant. Adieu, Loretta, adieu.

LORETTA. Et je ne te reverrai plus?

AMBROSIO. Malgré moi peut-être je reviendrai. Où est Zerliue, qui doit me reconduire et m'indiquer le chemin?

LORETTA. Tiens, la voici.

ZERLiNE, accourant tout effrayée. Ah ! signora, n'eiilendez-vous pas tout ce bruit?

LORETTA. Qu'est-ce donc?

ZKRLiNE. Tout le peuple est amassé dans la rue, il est animé i)ar le i)ére Rarnabé, qui est à leur tète. Ils menacent d'enfoncer la porte, que j'ai refusé d'ouvrir.

LA CONVERSION

AMnuosio, à part. 0 ciel, c'est fait de moi !

LORETTA. Kt pourquoi? que nous veulent-ils?

ZKRLiNE. Us prétendent qu'il y a ici un frère dominicaiu, Fra-Anibrosio.

LouETTA. Qu"ai-je entendu?

AMBROsio, à demi-voix. La vérité; c'est moimême.

LORETTA, transportée de joie. Il serait possible! J'ai été assez heureuse, assez bénie du ciel pour que vous, mon père, vous m'ayez honorée, sanctifiée de votre présence.

AMBROsio. Tais-toi, et songe à me sauver.

LORETTA. Avant d'arriver jusqu'à vous, ils me tueront.

AMBROSIO. S'il ne s'agissait que de mourir, me verrais-tu tri^nbler? Mais il s'agit de mon honneur, de ma réputation; faut-il tout perdre à la fois?

LORETTA. 0 mon Dieu, que faire?

AMBROSIO. Cette fenêtre?

LORETTA. Elle donne sur la rue.

AMBROSIO. La porte par laquelle je suis entré, celle qui donne sur l'église ?

LORETTA. Elle doit être gardée.

AMBROSIO. Qui te l'a dit?

LORETTA. J'en suis sûre... C'est le père Barnabe qui les conduit, qui les excite contre vous.

AMBROSIO. Eh bien?

LORETTA, baissant les yeux avec confusion. Eh bien 1 celte porte secrète, il la connaît aussi.

AMBROSIO, avec colère. Malheureuse !

LORETTA, avec désespoir. Ah! pardonne-moi; alors je ne te connaissais pas.

ZERLiNE. Signora, signora, ils ont forcé la porte, ils montent l'escalier; les voici!

AMBROSIO. Aucun moyen de fuir! Que Dieu seul m'inspire. {Prenant avec force Zerline et Loretta par la main. A genoux, à genoux toutes deux, et prosternez-vous.

LORETTA, effrayée, tombant à genoux et joignant ses deux mains. M'y voici, mon père, que voulezvous de moi? (Les deux femmes sont à ses pieds el le front courbé vers la terre. Dans ce moment les portes s^ouvrent, Barnabe, Girolamo et tout le peuple se précipitent dans l'appartement, et s'arrêtent étonnés, à la vue d'Ambrosio, debout entre les deux femmes.)

AMBROSIO, à voix haute et d'union inspiré. Malheur à vous, malheur à moi ! Que ma voix, plus forte que le tonnerre, ébranle jusqu'en leurs fondements ces murs détestés; que, plus puissante que le bras de Samson, elle renverse les colonnes du temple des faux dieux; que leurs débris dispersés ensevelissent les Philistins et les pécheurs; qu'ils n'en épargnent aucun!.. Malheur à vous, malheur à moi, si mes vœux, qui montent jusqu'au trône de rÉternel, sont exaucés par lui !

GIROLAMO. Doux Jésus! à qui en a-t-il? Est-ce de moi qu'il parle ?

AMBROSIO, se retournant et l'apercevant. Qui t'amène ici? Qui conduit ce peuple sur tes pas? Quel dessein le guide? S'il est parmi eux un cœur pur, et qui n'ait point failli, qu'il se retire, qu'il s'éloigne : mes paroles ne sont point pour lui; mais s'il

est un coupable, qu'il reste. {Avec force.) Restez tous, et écoutez...

UNE FEMME DU PEUPLE, tremblante. Jésus! Maria* Dieu est en lui !

UN HOMME DU ïEUPLE. Je VOUS l'ai toujours dit.

BARXABÉ, à denii-voix, au peuple. Vous pourriez croire à une telle imposture ?

UN HOMME DU PEUPE. Je cpois PAi Dieu;et puisqu'il annonce sa parole, écoutons-le.

AMBROSIO, se retourne vers Loretta, gui est toujours à genoux; il baisse les yeux , et lui dit lentement et d'une voix troublée : Venu en ces lieux par hasard... ou plutôt par la volonté de la Providence, pour vous éclairer... pour vous sauver... pour vous arracher à cette vie criminelle... que le ciel qui m'inspire me donne la force de vous convaincre !.. {S' animant peu à peu et finissant par parler de conviction.) Pauvre fille, que je plains ! ô malheureuse enfant, dont un souffle impur a flétri la jeunesse, était-ce pour un tel usage que Dieu t'avait donné tant d'attraits? toi, qu'aucune loi divine et humaine ne condamnait au vice et au malheur, toi qui, libre et maîtresse de toi-même , pouvais écouter la voix de la nature, ou suivre le penchant de ton cœur, toi enfin à qui la vertu était permise, tu l'as dédaignée; tu as préféré les plaisirs du monde à la paix de l'âme, et les hommages de tous à l'estime d'un seul. Sais-tu ce que tu as perdu? le bonheur de tous les instants, le charme de l'existence, l'amour d'un époux, l'affection de tes enfants; car, si tu en as, ils rougiront de leur mère, et nul d'entre eux n'embellira ta vie, ou ne soutiendra ta vieillesse. En revanche, et pour prix de tant de biens auxquels tu as volontairement renoncé, pour prix de ta beauté prostituée et de ta jeunesse avilie, saistu le sort qui t'attend? Le voici. Ces jouissances qui t'enivrent ne t'inspireront bientôt que de l'horreur et du dégoût. Dans tes folles dissipations , tu ne trouveras plus de plaisirs que ceux qui s'achètent; tu les paieras avec l'or pour qui tu t'es vendue, et les richesses que le crime t'a données, le désordre te les retirera. Avec le temps, tes charmes se flétriront, les amants s'éloigneront de toi; les jours de peine et de misère succéderont à tes beaux jours; «rrante, et ne sachant où reposer ta tête, tu troqueras tes lambris dorés contre l'asile de la pitié, et tes coussins de soie contre la paille d'un hôpital; et là, sur ce lit de douleur, isolée, abandonnée de tous, tu n'auras plus rien à espérer ni à attendre, rien... que le mépris, compagnon de ta vie, et qui te suivra par delà la tombe {Avec un accent terrible.) (^est ainsi que tu paraîtras devant Dieu ! Que lui répondras-tu alors?

LORETTA, avec effroi, et étendant les bras vers lui. Ah ! mon père !

AMBROSIO, la regarde un instant, la voit à ses pieds pâleet tremblante; soncœur s'émeut, des larmes s'éciiappent de ses yeux; il lui prend la main, la relève, et continue avec douceur. Loin de moi de vouloir jeter le désespoir dans votre àme! Coupable moi-même, je dois prier pour le pécheur et non pas le maudire. Ministre d'un Dieu de paix et de mi-

LA CONVERSION

séricorde, je ne, vous effrayerai point de sa colère, je vous paiii rai de sa clénience^, plus grande encore c|ue vos fautes. Je vous le montrerai vous ouvrant les Lras , et vous disant : Égarés ou coupables, revenez à moi; repentez-vous, et tous vos torts sont oubliés. Oui, ma fille, entends sa voix qui t'appelle; reviens à Dieu, dont la miséricorde ne s'est point lassée, à ce Dieu que le remords désarjue, et ])rcs de qui le repentir tient lieu de vertus. Plus coupable encore était JMadeleine la pécheresse ! Connue toi, plongée dans l'erreur, livrée à de honteux plaisirs, elle courait à sa perte éternelle; déjà labime était sous ses pas, et prête à s'y précipiter, un rayon de repentir se glissa dans son ànie ; elle leva les yeux vers le ciel, et le ciel lui fut ouvert. Elle y règne à présent; elle y brille auprès des vierges saintes qui n'ont jamais succombé. Que son exemple te soutienne et t'encourage; relève ton front humilié; regarde les deux qui faltendent, et ([u'il faut mériter.

LORETTA. Oui, oui, uiou père, c'est Dieu qui parle par votre bouche; sa grâce m'a touchée; je me rep«uitirai,j "expierai mes fautes, j'entrerai au couvent des Annonciades, je vous le jure.

AMBROSio, étonne. Que dit-elle?

LORETTA, se retournanl vers lejKuple. Et vous, témoins de mes désordres, soyez-le de mon repentir et de ma conversion. Priez pour moi; priez pour celui à qui je devrai mon salut.

TOUT LE rEL'PLE, lombunl à genoux. Gloria in cxcelsis! Gloiri! à Fra-Auibrosio, à l'élu de Dieu !

UiN HOMME DU PEUPLE. Et on osait le calomnier ! et nous avons pu le soupçonner! Pardonne-nous, mon père, et donne-nous ta bénédiction.

AMBROSIO, cmu. Assez, assez, mes enfants; je ne mérite point vos hommages.

TOUS, à genoux. ïa bénédiction.

AMBROSio. Je vous la donne.

UN AUTRE. C'est le père Barnabe et Girolamo qui nous ont excités contre lui, qui nous ont amenés ici.

AMBROSIO, étonné. Quoi, Girolomo, mon serviteur !

PLUSIEURS. Qu'ils périssent tous deux! Traînons les dans la rue; jetons-les au Tibre.

T0US, entourant Barnabe et Girolamo, et les cnirainunl de force. Au Tibre ! au Tibre !

AMBROSIO. Arrêtez^ ou craiguez ma colère. Qu"c>n

les laisse; qu'ils soient libres. L'homme est inexorable : Dieu seul pardonne ; Dieu seu\ sait oublier. C'est en l'imitant qu'on se rend digne de lui, et s'il est vrai qu'il y en ait ici qui aient juré ma perle, qu'ils api)rochcilt {Tendant la main à Girolamo et à Iiarnabé.)eA <[u'ils louLhent ces mains ([ui s'étendent pour les bénir et les absoudre. Maintenant, sortez tous, et laissez-moi. (liamabé ci Girolamo confus baissent lu tcte; tout le peuple sort accceux, et Zerlineles reconduit.)

AMBROSIO, seul. Oui, oui, je leur pardonne, et du fond du cœur, pour que. Dieu me pardonne aussi. {Se jetant dans un fauteuil.) Malheureux que je suis! j'ai donc employé le mensonge et l'hypocrisie, dont j'avais horreur. Ah ! c'est là mon crime, le seul que je me reproche; mais il le fallait : j'y étais forcé. Voilà donc la conséquence inévitable de l'esclavage qu'ils m'ont imposé! C'est l'esclave qui trompe; l'homme libre n'en a pas besoin. {Apercevant Loretta, qui le regarde.) Adieu, Loretta; je pars, embrasse-inoi.

LORETTA, faisant le signe de la croix. Non, jamais; je vous l'ai dit.

AMBROSIO, la regardant avec surprime. Quoi! c'est sérieusement? Et ce que tu disais tout à l'heure n'était point pour me sauver !

LORETTA. C'était pour me sauver moi-même. Oui, j'y suis décidée; je vous devrai mou bonheur dans ce monde et dans l'autre.

AMBROSIO. Il est donc vrai! que le ciel alors, que le ciel te soutienne dans ta courageuse résolution ! mon estiuie t'est rendue, et mon amitié te suivra. {Loretta se met à genoux dans un coin de V appartement et prie. Ambrosio, de l'autre côté, as5i«, et tenant sa léte appuyée sur sa main.) Et moi, me voilà ilonc de nouveau abandonné de tous ! En dehors du monde, proscrit et exilé au milieu même de la société, qui me condamne à la solitude. Non, je l'ai trop éprouvé déjà, jamais je ne pourrai vivre ainsi, jamais je ne pourrai apaiser l'orage des passions qui gronde dans mon sein! Le ciel est témoin que mon cœur était pur, «pie je ne voulais pas songer à lafeaiuied'aiitrui;m;us puisque lemondeetl'Église m'y contraiguent, puisque ni les hommes, m les lois ne viennent à mon aide, que la faute retombe sur ceux qui me la fout coinuiettre! [Se levant ) Allons ! j'irai ch.'Z in gouverneur !

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