‹ Œuvres complètes de E. ScribeChapitre 145 sur 809 · SCÈNE · texte numérisé non relu

SCÈNE

CARLO, C\S1LDA, entrant par la droite.^

CARLO. Enfin, c'est ma sœur !.. Te voilà donc arrivée... c'est bien lieureux!

CASiLDA, voulant l'embrasser. Mon cher Carlo ! mon bon frère!

CARLO. Un instant... Qu'est-ce que c'est que cotte lettre que j'ai reçue de toi... et pourquoi vouloir quitter Madrid?

CAJiLDA. Tu vas commcnrcr par me grunder !

CARLO. Non, sans doute... mais que vcux-liLque je fasse de toi maintenant?.. Est-ce qu'un pauvre musicien, tel que je suis, peut, .avec une jolie fille sous le bras, aller chanter, ou toucher l'orgue dans les couvents de moines... et sans madame l'abbessc, qui m'a déjà promis sa protection... Mais avant tout, raconte-moi ce qui t'a forcée à quitter la maison où je t'ava s placée?..

CASILDA Oui, à Madrid... chez la senora Urraca, une célèbre couturière... .

CARLO, vivement. Oh! mon Dieu ! ne vcnait->l pas souvent chez vous un jcuiie homme qui demeurait vis-à-vis vos fenêtres?..

CASILDA. Qui te l'a dit?

CARLO. Un élève en théologie?..

CASILDA. Une de nos meilleures pratiques... 11 achetait tous les jours des robes et des mantilles.

CARLO, « part. C'est bien cela!

CASILDA. Et j'avais bien soin qu'on ne lui vendit pas trop cher... car il ne marchandait jamais .. Et puis si doux, s honnête, si timide...

ROXrANCE.

PREMIER COCPLEI.

Oui, devant moi, droit comme une statue, Iliiinbles élaieut son air et son maintien! Son àme ingénue Etait tout émue • A ma vue.

Je lui plais'ais!.. et je le voyais bien j Mais comment faire.

Et le moyen De s'empêcher de plaire"?..

Pourquoi Sur moi Ce regard si sévère?

Mon frère ! mon frère.

Calme-toi!

S'il m'aime, hélas ! c'est malgré moi !

Bien loin qu'il veuille ou tromper où séduire. J'ignore, hélas! son nom, et lui... le mien! Tout bas il m'admire.

Et sans rien me dire.

Il soupire!

Je vois qu'il m'aime... .■Vh ! je m'en doute Wcn. Mais dis toi-même Le moyen D'em|iêcher qu'on vous aime.

Pourquoi Sur moi Ce regard si sévère, etc.

CARLO. De sorte qu'il ne connaît pas ton nom, et qu'il ne sait pas même qui tu es ?

CASILDA. Oh: m!fa Dieu non! Mais c'est égal... j'étais bien tranquille... bien heureuse... je travaillais toute la journée à ma fenêtre...

CARLO, vivement. A ta fenêtre !..

CASILDA. Ou', frère... parce qu'elle donnait, de l'autre côté, sur les jardins du iialais... dont ks grands arbres nous apporlaient l'ombre et la fraicheur. Je travaillais donc avec mes compagnes, en fredonnant les boléros que tu m'as appris, surtout l'air du pays, que notre pauvre mère répétait en nous berçant... et un jour que j'achevais de le chanter, j'entendis applaudir sous le balcon... c'étaient deux cavaliers enveloppés de leurs manteaux, et qui, depuis plusieurs soirs, se promenaient dans la rue.

CARLO. C'était lui...

CASILDA. Oh! non!., je l'aurais reconnu!.. Ils s'éloignèrent rapirlement. Mais le lendemain, un homme d'un âge et d'une figure respectables vint nous dire qu'une grande dame, à qui l'on avait parlé de mes talents, voulait avoir une robe de cour faite parjnoi.

LA PART DU DIABLE

ca:\lo. Il n'y avait pas de mal...

CAsii-DA. Non; mais il ajouta tiue celte dame était indisposée, qu'il fallait aller lui prendre mesure chez elle. Son carrosse était en bas, et comme j'hésitais, la senora Urraca y mit tant d'instance, que j'obéif;, et nous partîmes, moi et le vieux monsieur à la fiirure respectable. La voilure roulait depuis bien longtemps .. Mais nous allions, disa til, à l'autre bout de Madrid; bientôt je n'entendis plus le mouvement et le bruit de la ville... Je m'élançai à la portière qui était fermée. Nous étions sur la grande route, et mou compagnon de vojage m'avoua que cette grande dame habitait la campagne; mais qu'on me ramènerait le soir même ; que c'était convenu avec la senora Urraca... Que pouvais-je faire, Carlo?.. Mes cris et mes efforts eussent été inutiles... J'étais en leur puissance; il fallait feindre de les croire, et après plusieurs heures de marche, njus arrivâmes à la nuit h une riche habitation, des lambris tout dorés, des lustres étincelants .. Et un seigneur jeune encore, et d'une [iliysionomie noblç et distinguée, me dit en souriant : Rassurez-vous, senora ; demain seulement ma femme pourra, vous recevoir. D'ici là, calmez-vous, voii-i votre apiiartemont et de plus votre souper. Ne craignez rien... Je vous laisse... Et il sortit en feimant la porte.

CABLO. Ma pauvre sœur!

' CAsiLDA. Ah ! je ne perdis pas courage., car je pensais à toi et ;\ ma mère, et dès que je me vis seule... j'ouvris une des fenêtres ; elle n'était pas bien haute et donnait sur de vastes jardins, où, à l^aide de mes draps, je fus bientôt descendue... Je courus devant moi jusqu'à... un mur d'eucoiute que l'on réparait, et qu'une brèche me permit de franchir... Depuis ce moment, je marchai toute la nu I, sans m'arréler, sans savoir d'où je venais et où j'allais! ut au point du jour... épuisée de fatigue, j'arrivai à une hôtellerie à une lieue d'ici. C'est de laque je t'ai écrit, mon frère, et je ne crains plus rien... car je suis piès de toi ..

CARLO. Tu as raison, sœur; il ne faut plus retourner à Madrid. L'infime à qui je t'uvais confiée s'entendait avec les ravisseurs.

CAS)LDA. Je savais que c'était aujourd'hui jour de fête...

CARLO. Jour de Saint-Jean !

CASILDA. Et que tu devais toucher l'orgue à Notre-Damcdes-Bois.

CABLO. C'est fait, et après la cérémonie j'ai parlé à madame l'abbesse, qui consent à te garder pensionnaire, à condition... que toute l'année je chanterai ici pour rien.

CASILDA. Ah! mon pauvre frère! encore un bien'ait.-

CABLO. Non, sœur, mon devoir et pas autre chose.

ENSEMBLE

Amitié, constance et courage!

Et pour braver les jours d'orage.

Songe donc i ^^^ ^^ ,,^^j ^^^ ^.^^^

JC Su 11^6 "

Notre mère a sur nous les ymxxl

CARLO

Rien à craindre pour toi dans ce pieux asile.

CASILDA.

Mais lui! mon frère, lui!, je ne le verrai plus!

CABLO.

Ah! bannis de ton cœur un espoir inutile...

CASILDA.

L'oublier!..

Il le faut!., tes vœux seraient déçus.

Je connais les desseins de sa noble famille!

CASILDA.

Je l'aimais tant!

CARLO

Sa naissance et son rang L'éloignent d'une pauvre fille.

CASILDA.

Je l'aimais tantl.. 0 nouvelles douleurs!

CARLO

Allons! allons!., sèche tes pleurs!

Amitié, constance et courage!

Do ton cœur i , ,.

n , „ , } pour calmer 1 ora^e.

De mon cœur ( *^ •- '

Songe donc J i u » i - .

Je songe } Que du haut des ceux

Notre mère a s* nous les yeux !

CARLO

Oui, dans cette sainte demeure, Marlame l'abbesse t'attend!

Adieu, car bientilt voici l'heure Où l'on va fermer le couvent!

CASILDA, pleurant. Te quitter!..

CABLO, doucement.

Il le faut.

CASILDA, de même.

Tu j'eviendrasi..

ciBLO, l'embrassant.

Bientôt.

ENSEMBLE

Amitié, constance, courage.

Pour rious va s'apaiser l'orage.

Tout me dit que, du liant des cieux.

Notre mère a sur nous les yeux.

Et nous bénira tous les deux !

{Ils se jetlenl dans les bras l'un de f autre., et Casilda entre dans le couvent )

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