SCENE IV
SCIPION, SCOPETTO.
SCOPETTO, trinquant avec Scipion. On aime à savoir avec qui l'on boit... Votre nom, camarade ?
SCIPION. Je n'en ai pas!
SCOPETTO. Ni moi non plus!
sciPiON. Je me suis donné celui de Scipion...
SCOPETTO. Et moi celui de Scopetto... Mais votre mère?
SCIPION. Je n'en ai plus depuis longtemps !
SCOPETTO. Moi de même... Et vos amis?..
SCIPION. J'en ai un d'aujourd'hui... si vous lo voulez!
SCOPETTO, lui tendant la main. Touchez là!., aussi bien, à la première vue, je me suis pris pour vous d'inclination... Vous dites donc que votre fortune...
SCIPION Est à faire !
SCOPETTO. Comme la mienne!.. Je l'avais faite, je l'ai perdue.. C'est à recommencer... Mais j'ai juré, et c'est justice, la mort de celui qui nous l'a enlevée !
SCIPION. Ah 1 vous étiez?..
SCOPETTO. Dans le commerce.
SCIPION. Une belle carrière!
SCOPETTO. C'est selon!.. La vêtre est plus belle... offic'cr de marine!.. Maison n'est pas maitre de choisir... mon pcre était comme moi!
SCIPION. Négociant?
SCOPETTO. Comme vous dites... Il m'a pris de bonne heure près de lui, m'a élevé dans son état, et me l'a laissé...
SCIPION. Florissant?
SCOPETTO. Non! des affairos diablement embrouillées... et après lui, quoique bien jeune encore, je me suis trouvé le chef... de la maison de commerce... bien plus, le chef de la famille... car j'ai une sœur, dont j'ai été longtemps séparé... etque j'ai enfin prise avec moi... jurant de l'établir un jour, et de la doter comme une duchesse... ce que je lerai dès que j'aurai relait ma fortune... Voilà mon histoire... Et la vôtre?
SCIPION. N'est pas longue... Je ne suis pas si heureux que vous... Je n'ai jamais connu mon père, un graud seigneur, dont ma mère ne prononçait jamais le nom... car elle avait été trompée et délaissée par lui... Et moi, enfant du peuiile, pauvre lazzarone, je fus élevé, comme ils le sont tous, aux rayons du soleil napolitain, courant pieds uns sur la grève, maniant la rame et aidant le pêcheur de la côte. Je devins moi-même matelot, soldat, et, après cinq ans de service et quatre blessures, nommé commandant d'une tartane, avec cent piastres par an de traitement...
SCOPETTO. Tant que cela!.. Ah! si je vous avais connu plus tôt, je vous aurais associé à mon commerce, qui offre bien d'autres chances, et demande parfois un marin ex- ■ périmenté... C'est égal, capitaine Scipion; nous sommes du même âge, vous êtes brave, vous n'avez rien, vous me convenez... et quand j'aime les gens, je me charge de leur fortune... Je veux vous marier.
SCIPION, étonné. Moi!
SCOPETTO. Voyez! Oui ou non!
SCIPION. Je dirais oui, si déjà je n'étais pas amoureux d'une jeune fille qui, comme moi, n'a rien ! SCOPETTO. C'est différent!
SCIPION. Je l'aime depuis mon enfance!.. C'est pour elle que je me suis lait soldat... et je lui ai promis de l'épouser h mon retour!
SCOPETTO. Dès qu'il y a serment... c'est juste... N'en parlons plus... (Se levant de table.) A'ous retournez dono de ce pas?..
SCIPION, se levant aussi. A Naples!
SCOPETTO, souriant. Pour la revoir?..
SCIPION. Et pour un rapport que j'ai à faire au roi! SCOPETTO. Vous, capitaine!., et comment cela? SCIPION." Vous avez entendu parler du fameux Marco Tempesta, le contrebandier?
SCOPETTO. Sans doute!.. Il n'y a que lui qui imiirime un peu d'activité au commerce !
SCIPION. Et aux douaniers, qui le donnent au diable! SCOPETTO. En revanche, il est adoré de la pojiulation des Abruzzes!
SCIPION. Je le crois bien! il supprime les impôts! SCOPETTO. Ce qui lui permet de vendre à moitié prix des rubans et des étoffes pour les lemmes, et pour les hommes, du rhum, du tabac et de la poudre !
SCIPION. Aussi c'est à qui lui achètera!.. Et il a fait de si bonnes afiaires que, satisfait de sa fortune, il voulait, dit-on, quitter le pays, se faire banquier à Gènes ou à Marseille, et finir en honnête homme!
SCOPETTO. Comme tant d'autres !
sCiPioN. Aussi venait-il d'embarquer ses trésors et ses marchandises, et une partie de ses compagnons, sous la conduite de son lieutenant Peccbione, tandis que lui-même attirait dans la montagne le duc de Popoli, gouverneur de la province, et toutes ses troupes, dont il détonait ainsi la
LA SIRÈNE
surveiUaiK-o... M lis, iiar malheur ijour lui, j'ùlais en croisu're avec ma liiitane l'Etnut
SCOPETTO, iiprès un mouvement de colère, qu'il réprime. Quoi! c'était vous?
sciPios. Moi-mi-mc !
SCOPETTO, avec un sourire forcé. Qui lui avez enlevé une cargaison de cinq cent mille piastres et les deux tiers de SI baude?
sciPioN, avec /îer(e. Certainement! c'est moil..Qn'uvezvous donc?..
SCOPETTO. Ricii!.. mais je vous trouve bien hardi de traverser seul ces montagnes... car Marco Tempesta et se.s compagnons ont juré, dit-on, de se défaite, par tous les moyens possibles, du commandant de la tartane r/;Vna/
sciPiON. Et moi, camarade, pour être nommé capitaine de frégate et épouser celle que j'aime, j'ai juré de m'emparer mort ou vif de Marco Tempesta !
SCOPETTO. C'est bienl.. touchez Ui!
DUO
ENSEMCLE.
SCIPiON.
Qu'une heureuse renrontro Bicntùtme le montre; Le ciel'décidura Lequel l'emportera.
SCOPITTO.
Qu'une heureuse rencontre Biciitcjt vous le montre; Le sort décidera Lequel l'emportera!
scip:oN.
Je saurai le connaître !
SCOPETTO, souriant. A vos dépens, peut-être 1
SCIPION
Mais où le découvrir?
SCOPETTO.
Il est homme à venir!
ENSEMBLE
Qu'une heureuse rencontre
Bientôt ^""* le montre;
Ce fer décidera Lequel l'emportera.
(^Scopelto porte ta main à son poiynard, lorsqu'on entend chanter au deliors.) Ah! ah! ah! ah; ah! ah!
SCIPION
C'est la sirène!
SCOPETTO, soi/ri'anf.
La sirène!
SCIPION
Sa voii tout à l'heure lointaine, Se rapproche de nous..
SCOPETTO, de même.
Comment! vous, caiiilaine Vous crojez à cela?
SCIPION, écoutant.
Silence l
ENSEMBLE
SCIPION, écoutant.
0 surprise nouvelle !
Dont mes sens sont éinu^; Cette voix me rappelle Des accents bien connus Non, non, ce n'est pas elle ; Pourtant, comme auprès d'elle.
Tous mes sens sont émus !
LA VOIX, en dehors.
Ah! ah! ah! ah! ah! ah!
Atil ah! ah! ah! ah! ali!
Ah: ah! ah' ah! ah! ah!
Ah: ah! ah! ah! ah! ah!
Ah! ah! ah' ah! ah ! ah !
Ah! ah! ah! ah! ah! ah!
Ah! ah! ah! ah! ah: ah!
Ah! ah! ah! ah! ah! ah!
Ah: ah! ah! ah! ah! ah!
Ah! ah! ah! ah! ah! ah!
SCOPETTO, regardant Svipion.
0 surprise nouvelle !
Comme il a l'air eniu!
Il tressaille, il chancelle
A ce bruit inconnu!
{Le regardant de nouveau.)
0 surpiise nouvelle!
Comme il a l'air ému !
scoPETT* à Scipion.
Quoi! vous qui prétendez, sans crainte, Nous livrer Marco Tempesta, De frayeur votre inie estattcii.te .
En entendant cette voix-là!
SCIPION
Moi!
■Vous!
SCOPETTO.
SCIPION
Moi!
SCOPETTO. • Vous tremblez déjà!
SCIPION, avec colère.
Ah! l'épée en main l'on verra Le(iuel de nous deux tremblera!
ENSEMBLE, sc donnant la main.
Qu'une heureuse rencontre lîienlôt, etc.
I^Oii entend encore la voix sous la croisée à ijt..